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Luc Ferry : « La tentation de la violence écologiste existe depuis des années »

ENTRETIEN. Suprémacistes, les tueurs d’El Paso et de Christchurch avaient aussi des revendications écologistes. Le philosophe analyse cet « éco-fascisme ».

Propos recueillis par Thomas MahlerPublié le 21/08/2019 à 16:00 | Le Point.fr 

Le philosophe et ancien ministre Luc Ferry.
Le philosophe et ancien ministre Luc Ferry.© JEAN-PIERRE CLATOT / AFP

« Vous êtes tous trop bornés pour changer votre mode de vie. La suite logique est ainsi de diminuer le nombre de personnes aux États-Unisutilisant des ressources. Si nous arrivons à nous débarrasser de suffisamment de personnes, notre mode de vie sera plus soutenable. » Les médias français ont, très justement, souligné que Patrick Crusius, qui a abattu 22 personnes dans un supermarché Walmart à El Paso le 3 août, était un suprémaciste blanc adepte de la théorie du « Grand Remplacement » et ciblant les immigrés mexicains. Mais très peu ont noté que le tireur se revendique aussi de l’environnementalisme et du malthusianisme. Dans le manifeste « Une vérité qui dérange » (comme le documentaire d’Al Gore) qui lui est attribué, le jeune homme, obsédé par la surpopulation, justifie son acte par le fait que « les entreprises œuvrent à la destruction de notre environnement » ou que « notre mode de vie est en train de détruire l’environnement de notre pays ». Patrick Crusius dit s’être inspiré de Brenton Tarrant, le terroriste de Christchurch qui avait ciblé 2 mosquées et tué 51 personnes en mars en Nouvelle-Zélande. Cet Australien avait lui aussi signé un manifeste, dans lequel il écrit que « l’environnement est en train d’être détruit par la surpopulation » ou que « la nature est industrialisée, pulvérisée et marchandisée ». Tarrant se réclame de « l’éco-fascisme » et explique que « l’immigration », « les taux de natalité » et « le réchauffement climatique » relèvent d’un « même problème ». Selon lui, « il n’y a pas de nationalisme sans environnentalisme ». Éco-fascisme ? Le terme prend de l’ampleur aux États-Unis, le Washington Post venant notamment de consacrer un article sur les liens entre l’extrême droite et l’écologie.

Nous avons interrogé le philosophe Luc Ferry, qui, en 1992, avait publié Le Nouvel Ordre écologique (Grasset), essai-choc expliquant que l’écologie profonde « plonge certaines de ses racines dans le nazisme ». L’ex-ministre de l’Éducation nationale, auteur d’un récent Dictionnaire amoureux de la philosophie (Plon), se dit nullement surpris par les discours des deux tueurs.

Le Point : Adeptes de la théorie du Grand Remplacement, les tueurs d’El Paso et de Christchurch se réclament aussi de l’environnementalisme et sont obsédés par la surpopulation. Cela vous surprend-il ?

Luc Ferry : Une remarque préalable avant de vous répondre sur le fond, pour éviter un malentendu fâcheux : ce n’est pas parce que des fascistes, des altermondialistes ou des gauchistes délirants s’emparent de l’écologie que les problèmes environnementaux ne seraient pas légitimes. Il faut bien séparer science et idéologie, bien distinguer les idéologies folles des problèmes réels qui pèsent sur notre monde. Cela étant posé, je ne suis pas surpris une seconde par ces discours, le point commun entre l’extrême droite et le gauchisme étant l’anticapitalisme. Il s’agit moins pour ces gens-là de protéger la planète que de détruire le monde libéral chargé de tous les péchés.L

Le tueur de Christchurch s’est lui-même décrit comme un « éco-fasciste » et le terme prend de l’ampleur aux États-Unis. Les liens entre extrême droite et écologie sont-ils anciens ?

Oui, comme je l’ai montré dans Le Nouvel Ordre écologique, tout commence au XIXe siècle avec les idéologies contre-révolutionnaires, la réaction romantique contre les Lumières et contre la Révolution française. Les trois grandes lois nazies des années trente sur la protection de la nature « Reichsnaturschutzgesetz », la loi sur la protection des animaux et celle sur la chasse sont imprégnées presque à chaque ligne du nationalisme romantique allemand. Je ne peux résister à l’envie de vous traduire un passage de la loi sur la protection de la nature du 26 juin 1935, un texte commandé et signé par Hitler en personne : « Notre campagne nationale a été profondément modifiée par rapport aux temps originels, sa flore a été altérée de multiples façons par l’industrie agricole et forestière ainsi que par un remembrement unilatéral et une monoculture des conifères. En même temps que son habitat naturel se réduisait, une faune diversifiée qui vivifiait les forêts et les champs s’est amenuisée. Cette évolution était souvent due à des nécessités économiques. Aujourd’hui, une conscience claire s’est faite jour des dommages intellectuels, mais aussi économiques d’un tel bouleversement de la campagne allemande. Le gouvernement allemand du Reich considère comme son devoir de garantir à nos compatriotes, même les plus pauvres, leur part de la beauté naturelle… Il a donc édicté la loi du Reich en vue de la protection de la nature. »

La pensée néo-malthusienne, qui fustige une population humaine qui serait trop nombreuse pour les ressources terrestres, est-elle selon vous dangereuse ? Le biologiste Paul Ehrlich, auteur du best-seller La Bombe P (1968), pourtant de gauche, pointait du doigt la démographie et les masses grouillantes de pays comme l’Inde, ce qui n’est pas sans rappeler des passages du Camp des saints de Jean Raspail. En 1972, Ehrlich est allé jusqu’à évoquer la possibilité de mettre des produits stérilisants dans l’eau pour les États où le contrôle des naissances ne fonctionne pas…

Souvenez-vous de l’entretien accordé au Courrier de l’Unesco par le Commandant Cousteau juste avant sa mort. Il y déclarait haut et fort qu’il faut protéger toutes les formes de vies, quelles qu’elles soient. Le journaliste, un peu désarçonné, lui pose alors la question suivante : « Il y a quand même des espèces animales qui constituent des menaces ou des nuisances pour l’homme, comme certains serpents, certains moustiques. Peut-on les éliminer comme on tente d’éliminer les virus responsables de telle ou telle maladie ? » La réponse de Cousteau n’y va pas par quatre chemins : « L’élimination des virus relève d’une idée noble, mais elle pose à son tour d’énormes problèmes. Entre l’an 1 et l’an 1400, la population n’a pratiquement pas changé. À travers les épidémies, la nature compensait les abus de la natalité par des abus de mortalité. Nous voulons éliminer les souffrances, les maladies, l’idée est belle, mais n’est peut-être pas tout à fait bénéfique sur le long terme. Il est à craindre que l’on ne compromette ainsi l’avenir de notre espèce. C’est terrible à dire, il faut que la population mondiale se stabilise et, pour cela, il faudrait éliminer 350 000 hommes par jour… » Certains écologistes américains vont dans le même sens, comme William Aiken, qui se réfère notamment à Lovelock : « Une mortalité humaine massive serait une bonne chose. Il est de notre devoir de la provoquer. C’est le devoir de notre espèce vis-à-vis de notre milieu d’éliminer 90 % de nos effectifs. » Vaste programme, en effet ! Sous cette forme extrême, ces propos paraissent évidemment difficiles à tenir, mais nombre d’écologistes en donnent des versions soft, en disant par exemple qu’il faut cesser de soigner les vieillards, qu’il ne faut plus faire d’enfants, qu’il faut laisser mourir certains malades afin de sauver la planète…

Du côté des écologistes, très majoritairement à gauche, on souligne que cet éco-fascisme n’a rien à voir avec leur mouvement, et que l’extrême droite ne fait en quelque sorte que du « greenwashing », en recouvrant de vert leur racisme…

Il y a pourtant bien un point commun entre le brun et le rouge, à savoir l’anticapitalisme radical, la défense de la nature contre l’Occident libéral, un thème que l’on voit transparaître aussi bien dans un film à succès comme Danse avec les loups que dans la littérature néoromantique ou néomarxiste. Gauchos comme fachos veulent que nous renoncions à nos voitures et à nos avions, à nos climatiseurs et à nos ordinateurs, à nos smartphones, nos usines ou nos hôpitaux hi-tech, voire à nos enfants pour sauver la planète. Cet écologisme mortifère, punitif, à vocation totalitaire, n’est en réalité que le substitut des diverses variantes d’un marxisme-léninisme défunt associé pour l’occasion à quelques relents de religion réactionnaire. Après la chute du communisme, la haine du libéralisme devait absolument trouver une autre voie. Quand les maos ont été obligés de reconnaître que leur idéal sublime avait quand même entraîné la mort de soixante millions d’innocents dans des conditions atroces, il leur a fallu inventer autre chose pour continuer le combat contre la liberté. Miracle ! L’écologisme fit rapidement figure de candidat idéal. Nourri de constats plus ou moins scientifiques, il prit la place du Petit Livre rouge. Du rouge au vert, il n’y avait qu’un pas, bien vite franchi par ceux qui voulaient à tout prix réinventer des mesures coercitives pour continuer la lutte finale contre nos démocraties. De là le fait qu’on les appela des « pastèques » : verts à l’extérieur, rouge à l’intérieur.

En France, on a été prompt, à juste titre, à souligner l’idéologie suprémaciste des tueurs d’El Paso et de Christchurch, mais très peu de médias ont en revanche relevé leurs revendications écologistes. Comment l’expliquez-vous ?

Assez simplement par le fait que l’écologie étant à la fois une mode et une exigence légitime, beaucoup d’observateurs ont peur de discréditer un juste combat pour la protection de la nature en le rapportant à des idéologies funestes comme le fascisme, le nazisme, et j’ajouterai aussi le gauchisme dont on parle en effet moins, mais qui est l’arrière-fond idéologique dominant des Verts.

L’urgence climatique ou l’antispécisme peuvent-ils selon vous entraîner de nouvelles formes d’actions violentes ?

Ce n’est pas une nouveauté, la tentation de la violence écologiste existe depuis des années, mais il est vrai que le contexte politique actuel risque de lui être favorable, attendu que l’écologie sera l’une des clefs de la prochaine élection présidentielle, et ce, pour une raison évidente : la gauche démocratique et la droite républicaine sont dans les choux. Dans ce contexte nouveau, la gauche libérale ira chez Macron et la radicale chez Mélenchon, tandis que la droite libérale ira elle aussi chez Macron et la droite national-souverainiste chez Marine Le Pen. Pour être bien certain de l’emporter face à elle, Macron devra repeindre tous ses projets en vert. La pression des militants verts sera donc à son comble…

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