Albert Camus, le toujours juste

RÉCIT – Le 4 janvier 1960, l’écrivain mourait dans un accident de la route. Soixante ans après, son aura est intacte, son œuvre est très lue et ses idées restent plus que jamais d’actualité.Par Mohammed AïssaouiPublié le 1 janvier 2020 à 17:51, mis à jour le 1 janvier 2020 à 18:53

Le lundi 4 janvier 1960, vers 14 heures, sur une route de l’Yonne, une voiture s’écrase contre un platane au lieu-dit Petit-Villeblevin, près de Sens. À l’intérieur se trouvent Michel Gallimard, sa femme et la fille de cette dernière, ainsi qu’Albert Camus qui sera tué sur le coup – l’éditeur Michel Gallimard ne survivra que quelques jours à ses blessures.

Le lendemain, dans son édition de 5 heures, Le Figaro, comme la plupart des quotidiens, traite l’information en une, sur plusieurs pages, et le journal lui consacre son éditorial: «Un homme juste». Soixante ans après sa mort, un constat: Camus est toujours vivant.

1960-2020: rarement un écrivain aura eu une vie posthume aussi riche. C’est qu’il continue de nous parler, aux anciens comme aux jeunes. On le lit plus que jamais. Ses succès de librairie ne faiblissent pas. Lors d’un sondage que nous avions réalisé avec GfK sur les classiques les plus lus, Camus figure à la 4e place, juste derrière Maupassant, Molière et Zola! Son nom est l’un des plus célébrés sur le fronton de nos écoles.

” Plutôt mourir debout que de vivre à genouxAlbert Camus dans «L’Homme révolté»

L’histoire l’a largement réhabilité. Dans le combat intellectuel qui l’a opposé à Sartre et ses affidés, la victoire a changé de camp. Rappel des faits. En octobre 1951 paraît L’Homme révolté. Cet essai est un pavé étincelant lancé dans la mare de la philosophie existentialiste et plus largement des nihilistes – entre autres, il met dans le même sac nazisme et communisme, et fustige les idéologues. C’est dans ce texte que Camus reprend la citation «Plutôt mourir debout que de vivre à genoux». La réaction est violente. La revue Les Temps modernes, dirigée par Sartre, riposte sous la plume de Francis Jeanson: «C’est d’abord un grand livre manqué.» Jeanson parle de «morale de Croix-Rouge». Pour discréditer Camus, il s’agit pour le réseau Sartre de lui refuser le statut de philosophe – c’est aussi un mépris de classe dont on trouvera l’écho dans les mémoires de Simone de Beauvoir: Camus, l’ami, s’éloignant de Sartre devient tout à coup négligeable.

L’écrivain est touché. L’attribution du prix Nobel de littérature en 1957, loin d’être un moment de joie, ne fait que raviver les rancœurs. Sartre, à l’annonce de la proclamation, aurait dit: «C’est bien fait!» Le critique des Temps modernes Bernard Frank n’y va pas de main morte: «C’est le style d’un timide, d’un homme du peuple qui, les gants à la main, le chapeau encore sur la tête, entre pour la première fois dans un salon. Les autres invités se détournent, ils savent à qui ils ont affaire. Quand Camus pense, il met son beau style. Les résultats ne sont pas très bons.»

Camus écrivain emprunté, penseur simpliste, cette réputation aura la vie dure. En 1957, on se contente de dire que son œuvre intellectuelle est derrière lui: le Nobel en est la preuve: n’a-t-il pas vocation à couronner une œuvre achevée?Les “événements” d’Algérie font entrer Camus dans un silence assourdissant

C’est le théâtre qui le maintient en vie: il crée, adapte, monte des pièces. Il est même question que Malraux, ministre des Affaires culturelles, lui confie la direction d’une scène parisienne – dix-sept ans plus tôt, il avait déjà appuyé la parution de L’Étranger chez Gallimard. Les «événements» d’Algérie le font entrer dans un silence assourdissant. La peur du malentendu. Lui qui rêve de «trêve civile» sait sa position intenable face aux radicalismes qui s’expriment de part et d’autre.

Après sa mort, la postérité de Camus est loin d’être avantageuse. Sartre, vivant, règne en maître sur les esprits. L’université regarde de loin les œuvres de cet homme largement autodidacte. Camus n’est qu’un «philosophe pour classes terminales», comme l’écrit avec culot le journaliste Jean-Jacques Brochier dans un pamphlet paru en 1970.

Le renversement de tendance surviendra dans les années 1990. D’abord avec le succès inentamé de ses livres, L’Étranger, La Peste. Son style éblouissant renforce chaque jour son œuvre. Les adaptations en bande dessinée de Jacques Ferrandez montrent ce qu’elle doit aux saveurs, aux couleurs de l’Algérie. La publication de son roman inachevé Le Premier Homme fut un événement. Il y travaillait au moment de sa mort. À lire ce grand récit familial, son humanité saute aux yeux.

Albert Camus soigne le désespoir par le sentiment qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendreRaphaël Enthoven

Un nouveau regard sur Camus s’installe avec la chute du mur de Berlin et, partant, l’écroulement de l’idéologie communiste. Sa clairvoyance, sa mesure sont reconnues. Par effet de contraste, l’aveuglement de ses adversaires, les Sartre, Merleau-Ponty, Jeanson, est accablant.

Aujourd’hui, on ne peut lire ou voir une représentation des Justes sans songer aux problématiques posées par le terrorisme contemporain. Dans le superbe volume «Quarto» qui rassemble dix-sept textes de Camus, Raphaël Enthoven, explique bien ce que nous ressentons en compagnie de l’écrivain: «À ceux qui cherchent un sens à la vie, Camus répond qu’on ne sort pas du ciel qui nous contient. À ceux qui se désolent de l’absurde, Camus raconte que le monde est beau et que cela suffit à remplir le cœur d’un homme. À ceux qui souhaitent la tyrannie parce que l’Homme n’est pas à la hauteur du bien qu’on lui veut, Camus dit qu’il faut aimer les hommes avant les idées. Aux partisans de la haine, il décrit la gratitude. (…) Albert Camus soigne le désespoir par le sentiment qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre.»

En 2009, il fut sérieusement envisagé par le président Sarkozy de le faire entrer au Panthéon. Ses enfants, Catherine et Jean, ont décliné l’offre, préférant le laisser là où il repose, au cimetière de Lourmarin, dans le Vaucluse qui lui renvoyait des parfums de son pays natal.


Bio express

1913 Le 7 novembre, naissance à la ferme Saint-Jean, près de Mondovi, en Algérie.

1914 Mort de son père, enterré dans le carré militaire du cimetière de Saint-Brieuc.

1937 et 1939 Les éditions Charlot publient L’Envers et l’Endroit, puis Noces, recueil de quatre essais dont Noces à Tipasa.

1940 Épouse Francine Faure, en secondes noces.

1942 Publication chez Gallimard de L’Étranger et du Mythe de Sisyphe.

1944 Camus devient rédacteur en chef de Combat.

1945 Naissance de ses jumeaux Catherine et Jean. Première de Caligula, avec Gérard Philipe.

1947 Parution de La Peste.

1951 Publication de L’Homme révolté, rupture avec Sartre.

1957 Reçoit le prix Nobel de littérature.

1960 Mort d’Albert Camus, le 4 janvier.

1994 Publication chez Gallimard du Premier Homme, son roman inachevé.

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