Alfred Nakache, le «nageur d’Auschwitz», bientôt au Panthéon mondial de la natation


MEMOIRE  Champion de natation à la vie brisée par la Seconde Guerre mondiale, Alfred Nakache (1915-1983) intégrera au mois de mai le Swimming Hall of Fame de Fort Lauderdale, aux Etats-Unis…

Nicolas Stival

Le nageur Alfred Nakache en 1946.
Le nageur Alfred Nakache en 1946. — AFP
  • Né dans une famille juive en Algérie, le nageur Alfred Nakache s’est bâti un impressionnant palmarès à Paris puis à Toulouse.
  • Rescapé du camp d’extermination d’Auschwitz, il y a perdu sa femme et sa petite fille.
  • Brisé par la déportation, cet homme exceptionnel est parvenu à retrouver le haut niveau et à participer aux Jeux olympiques de Londres, en 1948.

En engloutissant les JO de 1940 et 1944, au zénith de sa carrière, l’Histoire l’a sans doute privé de médaille olympique. Alfred Nakache (1915-1983) sera pourtant intronisé le week-end du 18-19 mai au Swimming Hall Of Fame de Fort Lauderdale, en Floride. Ce panthéon mondial de la natation s’apprête à accueillir le « nageur d’Auschwitz », rescapé des camps de la mort, dont sa femme Paule et leur petite Annie, deux ans, ne sont pas revenues.

Deuxième d’une fratrie juive de onze enfants, Alfred Nakache a vu le jour à Constantine, en Algérie. Il s’est éteint sur une plage des Pyrénées-Orientales, à Cerbère, des suites d’un malaise cardiaque survenu lors de son kilomètre de natation habituel. Entre ces deux bornes, près de 68 ans d’une vie exceptionnelle et tragique, dont la famille du nageur, sa nièce Yvette Benayoun-Nakache en tête, entretient le souvenir.

Un grand sportif rattrapé par l’Histoire

15 titres de champion de France, deux records du monde, trois d’Europe et neuf de France. Le puissant Alfred Nakache est un modèle de polyvalence : quatrième du relais 4×200 m nage libre aux Jeux olympiques de Berlin, en 1936, il participera douze ans plus tard, à Londres, au 200 m brasse papillon (deux disciplines alors jumelées) et… au tournoi de water-polo.

« Enfant, il n’aimait pourtant pas l’eau, assure Yvette Benayoun-Nakache, ancienne députée de la Haute-Garonne, de 1997 à 2002. C’est son père David qui un jour l’y a poussé. Il ne l’a plus quittée. » Parti de son Algérie natale en 1933, à 18 ans, Alfred rejoint Paris, son prestigieux lycée Janson-de-Sailly et le Racing Club de France. Il y devient professeur d’éducation physique, comme son épouse Paule.

Fin 1940, l’abrogation du décret Crémieux par le régime de Vichy le prive de sa nationalité française. Il fuit la capitale pour la zone libre.

A Toulouse, Artem (son surnom) intègre les Dauphins du TOEC où il tissera des relations pour la vie, notamment avec son entraîneur Alban Minville et la famille du nageur Alex Jany. Le Constantinois se rapproche aussi des réseaux de résistance juifs, dont il entraîne les recrues, dans le gymnase qu’il gère avec sa femme. Dénoncée, la famille est arrêtée le 20 novembre 1943, déportée vers Drancy puis Auschwitz. A l’arrivée dans le camp d’extermination, Alfred y sera immédiatement séparé de Paule et d’Annie. Il ne les reverra plus.

L’horreur et la reconstruction

« Alfred se rendait à la gare Matabiau où arrivaient les convois des déportés, pour voir si sa femme et sa fille revenaient, raconte-t-elle. Jusqu’au jour où le responsable d’un convoi lui a tendu un billet, qui disait qu’elles avaient été gazées dès leur arrivée à Auschwitz. »

Avril 1945 : Alfred Nakache ne pèse plus qu’une quarantaine de kilos, la moitié de son poids normal, lorsqu’il est libéré de Buchenwald. Il avait rallié ce camp depuis Auschwitz au cours des marches de la mort organisées par les nazis devant la progression des Soviétiques. A son retour à Toulouse, il est recueilli par son frère Prosper, le père d’Yvette Benayoun-Nakache.

Une postérité gravée dans la pierre

Brisé, l’athlète se reconstruira, en redevenant champion de France puis en battant le record du monde du 3X100 mètres trois nages dès 1946. Il se remariera avec Marie, originaire de Sète où l’ancien nageur terminera sa vie, après un passage par La Réunion. Sur sa tombe du cimetière Le Py, à quelques mètres de celle de Georges Brassens, deux autres prénoms sont couchés : ceux de Paule et d’Annie.

Paris, Montpellier, Nancy, Sète… Le « nageur d’Auschwitz » a donné son nom à de nombreuses installations sportives. Dix ans après sa mort, l’Etat d’Israël lui a décerné en 1993 le trophée du grand exemple au Musée du sport juif international. A Toulouse, un espace nautique a été baptisé en juin 2018. Mais dès 1944, le maire de l’époque Raymond Badiou avait inauguré la piscine d’hiver Alfred-Nakache, près du Stadium.

Beaucoup plus tard, elle découvrira une autre facette de sa personnalité, bien plus enjouée. « A Sète, il nous recevait dans sa maison de pêcheur sur la corniche, au mois d’août. Toute la famille était là. Il sortait ses médailles, et il les distribuait. » Dans un peu moins de quatre mois, c’est Alfred Nakache qui sera honoré en Floride, au côté des plus grands nageurs de l’Histoire.Société

« Mon oncle avait été déporté et on pensait alors qu’on ne le reverrait pas vivant », explique Yvette Benayoun-Nakache. Enfant, l’ancienne députée se souvient d’un homme qui l’« impressionnait par sa voix, sa carrure et ses sourcils ». « Il ne parlait pas beaucoup de la déportation. »

Source 20 Minutes

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