Antisémitisme : les juifs vont-ils quitter la France ?

ENTRETIEN. Dans « La France sans les juifs », Danny Trom pense que le départ massif des juifs est inéluctable face à la montée du sentiment d’insécurité.

Modifié le 13/02/2019 – Publié par:| Le Point 


Danny Trom, charge de recherche au CNRS depuis 1997.
Danny Trom, chargé de recherche au CNRS depuis 1997.

Le Point : Dans La France sans les juifs, vous alertez sur le départ des juifs. D’après le ministère israélien de l’Immigration, ils étaient 8 000 en 2015, mais 3 000 en 2017. Sur une population estimée à 600 000 personnes, on est loin du phénomène de masse, d’autant que les retours après un an se situent entre 10 et 30 %…

Danny Trom : C’est quand même un départ massif. Et le flux ne tarit pas. La France a été longtemps un pays d’immigration idéale pour les juifs, mais elle est devenue depuis 2001-2002 un pays d’émigration. Ils ne partent pas sous le coup de la panique, sur un coup de tête. Leur projet a mûri, du fait des expériences répétées, parfois quotidiennes, de manifestations d’hostilité.

La France est-elle antisémite ?

On a eu l’impression après la guerre que l’antisémitisme était discrédité, mais il a perduré à l’extrême droite et a pointé son nez à gauche. La première formulation du négationnisme a été soutenue dans les années 1970 par l’extrême gauche de la maison d’édition La Vieille Taupe. En faisant passer l’extermination des juifs pour un mensonge, il s’agissait déjà de démontrer la mainmise de ces derniers sur la France. La Shoah n’était qu’une invention destinée à justifier l’existence de l’État d’Israël, État colonial produit d’une culpabilisation mensongère de l’Occident. À partir de la fin des années 1980, cette construction idéologique a trouvé un écho d’autant plus large qu’étaient en train de s’effondrer les instances de socialisation et d’intégration de la classe ouvrière. Avant, quand les immigrés arrivaient dans les usines, ils avaient non seulement du travail, mais étaient aussi pris en charge par la CGT et le PC. Avec l’effondrement du communisme et l’affaiblissement du syndicalisme, ces populations se sont retrouvées sans repères. Cette désorientation peut être à l’origine d’un nouvel antisémitisme, qui s’exprime de manière de plus en plus légitime, trouvant dans les universités des prolongements savants.

Les intellectuels en seraient responsables ?

Une certaine intelligentsia de gauche travaille aujourd’hui à faire des juifs les porte-parole du néocapitalisme prédateur, du néocolonialisme. Le grand problème de la gauche révolutionnaire en France, c’est qu’elle doit faire face au délitement de sa clientèle, la gauche ouvrière. Le nouvel acteur de la révolution, ce sont les dominés ; les immigrés, souvent, remplissent ce rôle. Or ces « souffrants » veulent que les injustices dont ils ont été victimes soient reconnues et, à leurs yeux, le drame vécu par les juifs fait écran aux crimes de l’esclavage et de la colonisation. Il y aurait deux poids, deux mesures au profit des juifs, qui gagneraient sur tous les tableaux : la reconnaissance, l’argent, l’influence… Le juif incarnerait la classe dominante, aux plans matériel et symbolique. Ainsi se referme le piège de la concurrence victimaire.

Pour vous, si cette revendication antisémite a pu s’exprimer, c’est que la République s’est délitée.

Les juifs tiennent en France une place très ancienne, et c’est avec eux que la République a testé la validité générale de son modèle : les juifs de Bordeaux ou d’Alsace étaient des « nations juives » complètement distinctes à la fin du XVIIIe siècle. Si l’on réussissait à en faire des citoyens, cela signifiait que la formule républicaine était universellement valide. L’intégration des juifs et la modernité politique ont donc été intimement liées. Bénéficiant d’une émancipation complète, devenus israélites, les juifs ont été des partisans acharnés de la République, lui vouant une confiance sans bornes. Mais, quand la République s’affaiblit, la situation des juifs est menacée.

« La France sans les juifs » (PUF, 192 p., 15 €). Parution le 13 février.

Vous allez jusqu’à écrire que le projet européen s’inscrit en opposition à l’État d’Israël. Cela nécessite une explication…

Il n’y aurait pas eu de construction européenne sous cette forme et à ce rythme si l’État-nation n’avait pas été discrédité après la Première, mais surtout la Seconde Guerre mondiale. Le nationalisme a été accusé d’avoir ruiné l’Europe et engendré le génocide. Des pays qui, à des degrés divers, ont été fascistes puis vaincus, ou vaincus puis fascistes, ont décidé de s’unir. Or, dès lors que l’État-nation est considéré comme une forme révolue, l’État d’Israël devient un anachronisme. Doté d’une armée puissante, cet État qui recourt à la force est en porte à faux par rapport à une Europe politiquement impuissante. Sa création est en outre le miroir de l’incapacité des Européens à protéger les juifs. En réalité, l’État d’Israël est perçu comme l’échec du projet d’universalisme européen.

Aujourd’hui, l’Europe est devenue un lieu d’accueil peu exigeant. C’est l’esprit de la bienveillance universelle. Mais, logiquement, un émigré turc en Allemagne ne se sent pas concerné par la repentance allemande face à la Shoah. Or, si l’accueillant ne manifeste aucune exigence parce qu’il n’a plus une conscience vive de sa propre histoire, c’est la communauté politique qui se délite d’autant. C’est ainsi que la place des juifs en Europe est en cours d’effacement.

L’hostilité à Israël n’est-elle pas d’abord liée au conflit israélo-palestinien ?

Il en sert de prétexte, mais il n’en est pas la cause. La légitimité de l’État d’Israël a toujours posé problème, et les variations de la politique moyen-orientale n’expliquent pas la dégradation de la situation des juifs en Europe.

Vous revenez aussi sur le rapport particulier des juifs à Israël…

Les juifs ont développé des stratégies politiques de survie, parce qu’ils savaient d’expérience que le peuple leur était souvent hostile et que leur protection dépendait de leur alliance avec le pouvoir suprême. Avec l’émancipation, ils se sont intégrés dans les nations, mais malgré cela s’est posée la question de savoir si l’État démocratique, où le peuple est souverain, pouvait les protéger. C’est dans ce contexte qu’est né le sionisme politique qui a fait de l’État d’Israël le garant d’une protection de substitution. Pour les juifs d’Europe, l’État d’Israël n’est pas leur État-nation, mais un refuge virtuel. Les cas de Raymond Aron et de Hannah Arendt sont un révélateur de cette place particulière. Le premier était indifférent au sionisme, la seconde y était hostile, mais tous deux ont ressenti une peur panique face à la disparition possible d’Israël lors de la guerre des Six Jours, en 1967. Cela ne se situe pas sur le plan politique, mais existentiel.

En vous lisant, on a l’impression que la France ne serait plus capable de protéger ses citoyens juifs. Les actes antisémites ont été en hausse de 69 % sur les neuf premiers mois de 2018, mais nous demeurons dans un État de droit.

Le problème est la société. Les autorités ont fait ce qu’il fallait. Premier ministre, Manuel Valls avait rappelé que « la France sans les juifs ne serait plus la France ». Mais cette phrase n’a pas été comprise ou a été réprouvée. Il s’est développé en France une sous-culture du ressentiment extrêmement puissante, pour laquelle cette affirmation était un scandale. Ce n’est pas un hasard si Valls est l’un des hommes politiques les plus détestés de France.

On se centre trop sur le terrorisme islamiste, pas assez sur le large terreau sur lequel il prospère. Pour que quelques-uns soient prêts à passer à l’acte, il faut un milieu qui sympathise, au moins sur le plan des idées. Dieudonné, que je sache, n’est ni musulman ni arabe.

Vous allez jusqu’à parler d’un « soulagement maladroitement dissimulé » de la part des Européens devant le départ des juifs. N’est-ce pas excessif ?

Face à la revendication dite décoloniale – qui trouve un écho dans une population numériquement beaucoup plus importante que ce qui reste de Juifs d’Europe -, l’Europe n’a ni la force ni l’envie d’arbitrer en faveur des juifs. Ce processus d’émigration va ainsi suivre son cours, parachevant le départ des Juifs d’Europe, qui s’est amorcé dans l’est du continent à la fin du XIXe siècle et qui a eu pour point d’orgue la Shoah. Nous savons que nombre de parents juifs ont retiré leurs enfants de l’école républicaine, que beaucoup d’enseignants se font houspiller dès qu’ils évoquent la Shoah. Connaissez-vous des Français d’origine algérienne ou marocaine qui sont retournés au Maroc ou en Algérie parce que la société française serait trop xénophobe ? Je ne nie aucunement les discriminations réelles ni le vote frontiste qui les touchent directement, mais personne ne part aujourd’hui pour ce motif, alors que des juifs quittent la France parce qu’ils se sentent en insécurité.

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