Bouches-du-Rhône : quand le venin salafiste se diffuse

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Bouches-du-Rhône : quand le venin salafiste se diffuse
Par Coralie Bonnefoy, à Marseille

En avril, un imam algérien était expulsé pour des prêches violents à Marseille. Malgré son départ, son influence demeure. Dans la deuxième ville de France, mais aussi dans les petites villes alentour.
En ce vendredi de prière, sous l’enseigne verte, les larges portes restent closes. Sur le boulevard National, dans le IIIe arrondissement de Marseille – quartier considéré comme l’un des plus pauvres d’Europe – la mosquée As-Sounna a fermé en décembre dernier, à la suite d’une décision de la préfecture de police. Son imam, El Hadi Doudi, 63 ans, figure de référence du salafisme en France, a été expulsé vers son pays d’origine, l’Algérie, le 19 avril. Ces deux décisions s’appuyaient sur une note des services de renseignements, dénonçant des prêches « diffusant une idéologie contraire aux principes républicains et des messages de haine et de violence » qui « dépassent la sphère religieuse, conduisent les habitants du quartier à un repli communautaire et constituent le terreau d’actions violentes ».

Mais, le prêcheur parti, son emprise demeure. « Ici, le salafisme gagne du terrain », lâche sans détour l’imam Abderrahmane Ghoul, vice-président du conseil régional du culte musulman (CRCM). La note des renseignements confirme : un quart des fidèles des Bouches-du-Rhône qui se rendent régulièrement à la prière du vendredi fréquentent un lieu de culte salafiste, contre 5,5 % au niveau national. Le document liste une quinzaine de mosquées à Marseille et une dizaine dans le reste du département, sous influence salafiste.

Malgré la fermeture de la mosquée As-Sounna que fréquentaient 800 fidèles, l’endoctrinement de l’imam Doudi s’est déployé dans les Bouches-du-Rhône, de Fos-sur-Mer à Gardanne, en passant par La Ciotat, Marignane, Vitrolles, Miramas, Saint-Victoret, Septèmes-les-Vallons et La Roque-d’Anthéron… « Il a laissé son venin », martèle l’imam Salim Hacène-Blidi.

“Discours de haine”

Dans sa mosquée de la rue Cristofol, à 700 m des portes closes d’As-Sounna, le cheikh Hacène-Blidi, s’il ne fait pas mystère de son passé salafiste, assure lui avoir tourné le dos. « Je suis un peu comme quelqu’un qui a été au FN et qui maintenant passe chez Les Républicains », ose-t-il. Sa mosquée reste cependant référencée comme salafiste par les services de renseignements… Doudi ? Il l’a côtoyé et s’en est éloigné. Hacène-Blidi raconte volontiers la « dérive sectaire » dans laquelle s’est peu à peu engagée une partie de la communauté musulmane de la cité phocéenne. « Les jeunes aiment la dureté, ils cherchent un chef. Doudi incarnait ça : une expérience, un passé aussi, avec le Front islamique du salut [FIS] en Algérie », analyse-t-il. Une ligne dure qui se manifestait par les prêches sans équivoque, relève la préfecture de police des Bouches-du-Rhône. « On peut pratiquer un islam salafiste sans dire que l’on est prêt à accepter de l’argent sale pour les besoins immobiliers d’agrandissement de sa mosquée ; sans appeler à lapider les femmes adultères ; sans dire que les juifs sont les amis des singes et des chiens ; sans demander de crier “Allah akbar” dans les lieux publics pour effrayer les mécréants… Or, tout cela a été dit par l’imam Doudi », résume Olivier de Mazières, le préfet de police. « Il était donc important d’y mettre un terme », poursuit-il.

La Mosquée As-Sounna dans le IIIe arrondissement de Marseille a été fermée. (AFP)

Me Nabil Boudi, l’avocat de l’imam expulsé, assure que son client est un « bouc émissaire » dont les propos ont été mal interprétés. Une défense qui laisse l’imam Ghoul dubitatif : « Il suffit d’aller voir sur son site pour se rendre compte qu’il tient un discours de haine. » Le préfet de police confirme d’ailleurs que « cinq personnes au moins sont passées par la mosquée As-Sounna avant de rejoindre la zone de combat en Syrie ».

Ahmed* vit et va à la mosquée dans une des rues adjacentes au boulevard National. Pour ce quadragénaire porteur de la tabaâ – cette tache au front qui signe l’assiduité religieuse -, la mosquée As-Sounna offrait un double visage : « En façade, il y avait un salafisme quiétiste, pacifiste, pour les fidèles un peu naïfs. Mais, derrière, des salafistes djihadistes particulièrement attachés à Doudi étaient aux commandes. » Pour preuve, quand l’imam Hacène-Blidi a installé sur la façade de sa mosquée voisine un drapeau tricolore, un drapeau européen et un panneau SOS radicalisation, « ça n’a pas plu à tout le monde, témoigne-t-il. Mais, quand des jeunes qui sont passés par chez Doudi arrivent en vous disant : “C’est vrai qu’on ne doit pas dire bonjour à un non-musulman ?”, c’est inquiétant. Pour moi, ce genre de phrases, c’est le premier pas vers la radicalisation. »

“CINQ PERSONNES AU MOINS SONT PASSÉES PAR LA MOSQUÉE AS-SOUNNA AVANT DE REJOINDRE LA ZONE DE COMBAT EN SYRIE.” OLIVIER DE MAZIÈRES, PRÉFET DE POLICE

“Le bon chemin”

Ce pas a été franchi dans le quartier du Liourat, à Vitrolles, qui compte 34 000 habitants, parmi lesquels de 5 000 à 6 000 musulmans. La mosquée Al-Albani, lieu de culte historique musulman (le seul de la ville pendant vingt-cinq ans), n’a longtemps drainé que les anciens, les chibanis, de la ville gérée par l’extrême droite de 1997 à 2002. « C’était une mosquée “sage” », confirme Habib Malagouen, qui en fut le vice-président et se présente comme un réformateur. Il a suffi d’une nuit pour qu’elle bascule. « Un putsch, se souvient-il. En 2014, un imam autoproclamé, Thierry Soeun, qui se faisait appeler Tair Abou Sany, a débarqué avec ses soldats, sa garde rapprochée. Et ils ont pris le pouvoir. »

Abderrahmane Ghoul, vice-président du conseil région du culte musulman et imam. – Robert Terzlan / Divergence

Formé par El Hadi Doudi, le jeune converti prêche alors un islam très radical. « Ils étaient beaucoup plus rigoristes que les deux imams modérés que nous avions à l’époque. Ils ont même fait leur procès, comme au tribunal ! On nous reprochait de ne pas être de bons musulmans, d’être trop laxistes, de ne pas être sur le bon chemin… » se remémore Habib Malagouen, encore choqué par l’épisode. En 2016, l’imam controversé démissionne après différents rebondissements judiciaires et des passes d’armes avec le maire PS, Loïc Gachon, qui assure encore aujourd’hui sa « grande vigilance » à l’égard du lieu. « Ils ont perdu des fidèles puisqu’une partie de la mosquée a déménagé. Mais, au Liourat, il reste un noyau dur », assure Habib Malagouen, qui préside désormais l’Association pour le futur centre culturel et cultuel musulman de Vitrolles (AFCCCMV), lieu de prière en construction, érigé en concertation avec la ville.

“LES SALAFISTES ONT RENDU CE COIN INVIVABLE. MA FEMME EST MUSULMANE, NON VOILÉE. UN JOUR QU’ELLE PASSAIT PAR LÀ, UN HOMME L’A PRISE À PARTIE ET MAUDITE.” HEDDI, TRENTENAIRE

Pressions quotidiennes

Au Liourat, le président Hocine a pris la suite de Thierry Soeun et n’a pas souhaité répondre aux questions de Marianne. « C’est le bras droit et le bras gauche de l’ancien imam. Il porte la même idéologie, s’agace Said Laoui, membre du conseil d’administration du futur centre cultuel. On s’inquiète. Mais nous serons très fermes. Dans notre mosquée, au moindre trouble, il y aura un rappel à l’ordre et, si besoin, une dénonciation aux autorités. »

Vitrolles n’est pas la seule ville du département où l’implantation salafiste est manifeste. En décembre dernier, la première cellule de déradicalisation des Bouches-du-Rhône a vu le jour à Miramas. Une bourgade endormie de 25 000 habitants, au nord-est de l’étang de Berre, où un snack, suspecté d’être un lieu de rassemblement de jeunes radicalisés, a dû baisser le rideau en 2016. Idem pour la mosquée Dar Es-Salam à Aix-en-Provence, dans le quartier du Calendal, fermée l’année suivante après les prêches discriminatoires et haineux de son imam, Charef M’rabet. L’arrêté pris par le préfet de police de l’époque, Laurent Nunez, évoque aussi « les pressions quotidiennes exercées sur les habitants » qui « provoquent un repli communautaire ».

A Marseille, au gré du boulevard National où officiait l’imam Doudi, l’empreinte du dirigeant salafiste marque encore la vie du quartier. « Là comme à Aix, on a pu mettre en lumière un rayonnement dans la proximité immédiate du lieu, une influence de fait. Ce n’est pas un hasard si, entre 2016 et 2017, les verbalisations pour port du voile intégral interdit ont été dressées là-bas et pas ailleurs », souligne Olivier de Mazières. Dans sa mosquée de la rue Cristofol, l’imam Hacène-Blidi poursuit : « Doudi voulait que tout passe par lui, dans la vie de sa mosquée comme dans celle du quartier… » Ce repli exaspère Heddi, un trentenaire qui a vécu dans les quartiers nord et dont l’épouse est originaire du IIIe arrondissement : « Les salafistes ont rendu ce coin invivable ! Ma femme est musulmane, non voilée. Un jour qu’elle passait là, un homme la prise à partie et maudite. Elle est d’ici, mais il est hors de question qu’on y vive. »

Se substituer à l’autorité

Doudi qui attirait des fidèles de toute la région pour ses prêches a aussi drainé une population nouvelle, lors de son arrivée au début des années 2000. « Ces gens venaient de Paris ou d’ailleurs et ils se sont installés là, dans les appartements mais aussi les boutiques », détaille un membre de la communauté. Abderrahmane Ghoul confirme : « Dès qu’une mosquée salafiste prend de l’importance, tout le quartier suit : magasins de hijabs, salons de thé, kiosques à sandwichs, librairies… Ils achètent des fonds de commerce. Ils organisent une vie en vase clos. »

Avec ses fidèles, l’imam Doudi régentait tout, se substituant même à l’autorité des familles pour organiser des mariages arrangés au profit de sa bande. « Ses plus proches, des salafistes venus du bled, de Tunisie, du Yémen, parfois sans papiers, payaient de 1 000 à 1 500 € pour épouser une femme. C’était Doudi qui choisissait. En général, les jeunes filles – dès 15 ou 16 ans – fréquentaient sa mosquée. Comme elles considéraient que leurs pères et mères étaient des “ égarés”, Doudi devenait leur tuteur. Elles se mariaient donc sans l’aval de leurs parents. Il y a eu plusieurs cas comme ça », se désespère un imam. Khaled Slougui, président de l’association de lutte contre la radicalisation Turquoise Freedom et auteur de l’ouvrage Eloge de la déradicalisation. Une approche politique (Edilivre), témoigne de ces mariages, qu’il voit comme « une nouvelle forme de proxénétisme ». A haute voix, il s’interroge sur une forme de déni des pouvoirs publics : « On tire le signal d’alarme depuis longtemps. Pourquoi réagit-on si tardivement ? »

Les portes closes de la mosquée As-Sounna le resteront. Fin mai, la mairie de Marseille a annoncé qu’elle allait préempter le site dans le cadre d’une opération destinée au renouvellement urbain du quartier. Il n’empêche, « dans la communauté ça s’agite. Il y a des tractations et des négociations », souffle un imam. Il en est convaincu : « Les disciples de Doudi germeront ailleurs. »

* Certains prénoms ont été changés.

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