Catégorie : CAUSEUR

Les cheminots ne se battent pas pour la classe ouvrière, ils défendent leurs avantages

parAlain Finkielkraut – 

Photo: Hannah Assouline

Dans l’Esprit de l’Escalier, Alain Finkielkraut commente une fois par mois l’actualité face à Elisabeth Lévy. Un rythme qui permet, dit-il, de s’arracher au magma ou flux des humeurs. Retrouvez dans Causeur ses réflexions sur:

– Le désaveu de Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne
– Quand le travail n’est plus aimé (la réforme des retraites)


Jeremy Corbyn et Jean-Luc Mélenchon

Ce que je retiens d’abord des élections législatives en Grande-Bretagne, c’est la déroute historique du Parti travailliste. Jeremy Corbyn a été massivement désavoué par les Anglais, de droite comme de gauche. Ils n’ont pas voulu payer du prix de l’antisémitisme la transformation peut-être inéluctable de leur nation en société multiculturelle. Les accointances de Jeremy Corbyn et de nombre de caciques ou de militants du Labour avec tous ceux qui pensent qu’un bon Israélien est un Israélien mort ont été sanctionnées. On ne peut pas dire, comme Ken Livingstone, l’ancien maire de Londres, qu’Hitler était sioniste et prétendre au pouvoir dans le pays qui a mené une guerre victorieuse contre le nazisme.

Il reste à souhaiter que le peuple français réagira avec la même dignité que le peuple anglais et punira dans les urnes ce Corbyn en pire qu’est devenu Jean-Luc Mélenchon

Et en France ? Commentant le revers électoral de Corbyn, Jean-Luc Mélenchon a écrit que celui-ci, au lieu de riposter, a composé : « Il a dû subir sans secours la grossière accusation d’antisémitisme à travers le grand rabbin d’Angleterre et les divers réseaux d’influence du Likoud (parti d’extrême droite de Netanyahou en Israël). » Et le leader de la France insoumise prévient : lui, il ne se laissera pas faire. Il ne cédera pas. Il ne pliera pas le genou « devant les oukases arrogants des communautaristes du CRIF ». Mélenchon a défilé, en revanche, contre l’islamophobie en France et manifesté ainsi son soutien au seul communautarisme vivant et inquiétant aujourd’hui en France.

Voilà où conduit l’alliance de la fureur anti-israélienne et du comptage des voix. Comme il a été dit dans le manifeste « contre le nouvel antisémitisme » publié en avril 2018 : « La bassesse électorale calcule que le vote musulman est dix fois supérieur au vote juif. » Il reste à souhaiter que le peuple français réagira avec la même dignité que le peuple anglais et punira dans les urnes ce Corbyn en pire qu’est devenu Jean-Luc Mélenchon.

Quand le travail n’est plus aimé

« Que le gouvernement retire son projet de réforme des retraites et nous interromprons la grève des transports », disent, en substance, les porte-parole de la CGT et de Sud-Rail. Michel Rocard, autrement dit, avait mille fois raison : « On ne traite pas, en France, le compromis avec la noblesse qu’il mérite. Il est, en fait, la vraie alternative à la guerre. On blague sur le flou de la distinction entre compromis et compromission alors qu’il y a entre eux une différence éthique majeure. On plaint ou on plaisante le gouvernement qui n’a à son actif que des compromis, et l’ensemble des activistes, des militants de toutes les forces politiques connues, n’aspirent qu’à la victoire. »

Repousser l’âge de départ à la retraite fait l’unanimité syndicale contre lui

Il y a, certes, aussi une noblesse de la lutte de classes. Mais, sauf à se payer de mots, on ne peut pas dire que le bras de fer entre les cheminots et le gouvernement relève de ce type de confrontation. Les cheminots ne se battent pas pour la classe ouvrière, ils défendent leurs avantages. Et comme les cotisations ne suffisent pas à payer les pensions des retraités du rail, c’est la collectivité, donc les autres travailleurs, qui comble le manque.

Comme l’a dit le Premier ministre, il y avait quatre actifs pour financer un retraité en 1950, il y en a 1,7 aujourd’hui. Trois options s’offrent donc à nous pour maintenir à flot le système français de retraite par répartition. La première a été énoncée par Jean-Paul Delevoye quand il était encore au gouvernement : accueillir en Europe dans les décennies à venir 50 millions de travailleurs étrangers. Ainsi, lui et d’autres adversaires résolus de ce qu’ils appellent « la théorie complotiste du Grand Remplacement » militent activement pour le changement de peuple. Si l’on pense avec Christopher Caldwell que l’Europe ne peut rester la même si sa population change, il faut refuser cette solution.

On peut aussi augmenter les cotisations, mais cela ferait baisser le niveau de vie de ceux qui travaillent. Reste la troisième possibilité : repousser l’âge du départ à la retraite. Cette option fait l’unanimité syndicale contre elle, alors même que, d’ici peu, les femmes vivront en moyenne 93 ans et les hommes 90. Cela signifie que, pour une majorité de Français, le travail n’est pas un accomplissement, mais une corvée et même une malédiction. On en vient même à écrire que travailler plus, ou plus longtemps, ne ferait qu’aggraver les crises écologique et climatique en cours. D’où la popularité d’un salaire indépendant de toute activité : le revenu universel. Cette proposition est sans doute encore utopique, mais très révélatrice, comme l’a écrit Pierre Manent, « d’une tendance profonde de notre sentiment social ». À cause peut-être de ce qu’il est devenu dans le monde moderne, le travail n’est plus aimé. Et, en même temps, comme le montrait Hannah Arendt, dès les années soixante du vingtième siècle, dans la société de travailleurs qu’est la nôtre, « il ne reste plus de classes, plus d’aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme. Même les présidents, les rois, les Premiers ministres voient dans leur fonction des emplois nécessaires à la vie de la société, et parmi les intellectuels il ne reste que quelques solitaires pour considérer ce qu’ils font comme des œuvres et non comme des moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire ».

Policiers : des lettres de menace reçues à leur domicile

Des policiers et des CRS ont reçu des lettres de menace à leur domicile jeudi 5 décembre. Les mots sont très violents et la profession est en émoi.france 2

France 2 – France Télévisions

La lettre est explicite. “Pensez à votre famille que vous laissez seule les week-ends. Pour chaque citoyen blessé, ce sera un membre de famille de FDO (forces de l’ordre) qui subira les mêmes préjudices et sans remords”.Ces mots ont été adressés à des policiers et CRS. Au total, ils sont une dizaine a avoir reçu ce courrier depuis jeudi 5 décembre. “Je n’accepterai jamais que l’on menace ceux qui nous protègent, jusque dans leurs foyers”, a indiqué le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, sur Twitter. Des plaintes ont été déposées et une enquête a été ouverte.

Les syndicats réclament l’anonymat

Pour les syndicats de police, ces lettres illustrent le climat de tension dans lequel vivent les forces de l’ordre, dont les identités peuvent circuler sur internet. “Nous, ce qu’on veut c’est qu’il y ait de la sécurité, qu’on nous accorde l’anonymat pour pouvoir exercer nos fonctions et aussi ne pas mettre en danger nos familles”, réclame Sylvain Durante, du syndicat Alternative Police Île-de-France. La police scientifique a été saisie pour tenter de relever des indices sur les lettres


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Le premier degré fait-il la loi en France?

par Alain Finkielkraut – Pour Causeur

(c) Hannah Assouline

« L’Esprit de l’escalier », l’émission culte d’Alain Finkielkraut et d’Elisabeth Lévy est de retour en exclusivité sur RNR.TV. Au programme d’Alain Finkielkraut ce mois-ci: l’affaire Polanski, la confession du violeur et la manifestation contre l’islamophobie


L’affaire Polanski

Faut-il aller voir J’accuse ? Oui et de toute urgence. De la scène inoubliable de la dégradation de Dreyfus à la réhabilitation finale, Polanski raconte l’Affaire du point de vue du colonel Picquart, l’officier plein d’avenir et de préjugés antisémites qui a mis sa carrière et même sa vie en péril quand il a découvert que le prisonnier de l’île du Diable n’était pas le traître. C’est un film tout ensemble austère et palpitant qui donne beaucoup à penser.

Mais, comme Polanski est accusé de viol par une ancienne actrice, quarante-cinq ans après les faits, les néoféministes appellent au boycott, avec l’agrément du ministre de la Culture en personne. Et la bonne presse, Télérama en tête, nous explique qu’il est temps d’en finir avec le dogme proustien de la distinction entre l’homme et l’artiste. Tzvetan Todorov affirmait déjà, naguère, que « si Shakespeare, miraculeusement revenu au monde, nous apprenait que son passe-temps favori était le viol de petites filles, nous ne devrions pas l’encourager dans cette voie, sous prétexte qu’il pourrait produire un autre Roi Lear. Le monde n’est pas fait pour aboutir à une œuvre d’art ».

Mais admettons un instant que cette hypothèse délirante soit vraie ou que Shakespeare nous cache encore quelque secret honteux. Le Roi Lear n’en resterait pas moins une des pièces les plus profondément humaines du répertoire européen. Preuve éclatante du mystère de la création et qu’on peut confondre dans un même opprobre l’artiste et l’homme. Salaud intégral, Céline a écrit le Voyage au bout de la nuit qui n’est, en aucune manière, l’expression de son ignominie.

Jean Dujardin en colonel Picquart, dans J'accuse, de Roman Polanski (c) Guy Ferrandis / Légendaire - R.P. Productions

Jean Dujardin en colonel Picquart, dans J’accuse, de Roman Polanski (c) Guy Ferrandis / Légendaire – R.P. Productions

Mais nos procureur.e.s. n’en ont cure. Gauguin, Balthus, Woody Allen, Polanski : ils et elles ont mis sur pied un tribunal affranchi des règles du droit qui, pour faire la place aux femmes et aux minorités, n’épargnera bientôt aucun mâle blanc.

La confession du violeur

Sous l’influence de Cyrano de Bergerac (long, mon nez ? Non : immense. « C’est un cap. Que dis-je ? C’est une péninsule »), j’ai toujours pensé que la réaction la plus civilisée à une moquerie ou à une agression verbale était la surenchère ironique. À Caroline de Haas, qui m’accusait, sur le plateau de LCI, de faire l’apologie du viol, j’ai donc répondu par un vibrant coming out : « Je dis aux hommes : “Violez les femmes”, d’ailleurs je viole la mienne tous les jours. » Résultat : le Parti socialiste a saisi le CSA, quatre députés de la France insoumise ont fait un signalement au parquet, une pétition exigeant l’arrêt immédiat de mon émission « Répliques » a été envoyée à Radio France et toute la gauche béarnaise – des radicaux aux communistes – a réclamé la déprogrammation d’une conférence que je devais tenir à Pau le 23 novembre. Les organisateurs n’ayant pas cédé, j’ai bénéficié dès ma descente d’avion d’une protection policière rapprochée. Et deux officiers de sécurité m’ont raccompagné jusqu’à l’aéroport. La gauche qui incarna longtemps, comme le dit Jacques Julliard, l’alliance de la justice et du progrès, est-elle en train de mourir de bêtise ? Le premier degré fait-il la loi en France ? Cette patrie littéraire devient-elle une société littérale ?

Comme les Insoumis n’ont pas, malgré une démagogie effrénée, réussi à séduire les gilets jaunes de la France périphérique, ils tablent sur la France des quartiers, dont la population ne cesse de croître

Toutes les personnes qui me clouent au pilori n’ont pas pris, il est vrai, mon « cri du cœur » au pied de la lettre. Mais, proclament-elles, on ne rigole pas avec ces choses-là.Ah, bon ? Croit-on que lorsque, du fait de mon souci constant d’Israël ou de ma défense de l’identité française, on me traite de raciste voire de nazi, j’évoque, la voix tremblante, l’avant-bras tatoué de mon père ? Non, j’en rajoute et je dis que la déportation des mauvais Français est mon plus cher désir. Plus les accusations portées contre moi sont lourdes et plus ma fureur prend le ton de l’ironie.

Cette indignation ridicule a dissimulé, qui plus est, le vrai scandale qui s’est produit pendant l’émission. La chercheuse militante Maboula Soumahoro développant le thème hélas rebattu du racisme d’État, Francis Szpiner l’a interpellée vivement : « Il y a du racisme en France, mais je ne vous permets pas de dire que la France est un pays raciste. » Réponse de Maboula Soumahoro : « Je suis française comme vous, je fais ce que je veux, je dis ce que je veux. » Je suis alors intervenu : « Vous êtes universitaire, vous n’êtes pas victime de la ségrégation, vous exercez dans ce pays. Ne pourriez-vous pas montrer un peu de gratitude ? » David Pujadas me demandant de m’expliquer, j’ai précisé que j’étais moi-même un enfant de parents immigrés, que j’avais fait mes études à Paris, que j’avais pu enseigner à l’école Polytechnique et que j’étais reconnaissant d’avoir un accès direct, par ma langue maternelle, à une littérature magnifique. Et j’ai demandé à Maboula Soumahoro pourquoi, quels que soient par ailleurs ses griefs, elle se refusait à dire merci. La représentante des écologistes Sandra Regol a pris alors Pujadas à témoin de l’insulte dont je venais de me rendre coupable. Le contraire de la gratitude, c’est le ressentiment, c’est la haine. Et la haine, nous a-t-on appris sur le plateau de LCI, est l’attitude désormais requise par l’antiracisme.

Cette francophobie va triompher, prévient, avec un large sourire, Maboula Soumahoro : « Vous paniquez parce que votre monde est en train de finir. » J’aimerais que cette prédiction soit fausse. Mais vu le train où va l’Histoire, je n’y mettrais pas ma main au feu.

La manifestation contre l’islamophobie

Même s’ils sont beaucoup moins nombreux que les actes antisémites ou antichrétiens, les actes antimusulmans doivent être dénoncés sans relâche et punis sans faiblesse. Mais le concept d’islamophobie est l’alibi de l’islam séparatiste et de l’islam conquérant. Ce concept installe ses utilisateurs dans le seul registre du grief et de la plainte. Peu importe qu’il y ait aujourd’hui 3 000 lieux de culte musulmans contre 900 en 1985, on s’érige en victimes d’une société et d’un État islamophobe comme si, en dépit même de toutes les violences commises au nom de l’islam, la pensée critique et la remise en question de soi devaient rester à jamais une prérogative européenne.

La présence, le 10 novembre, à la manifestation contre l’islamophobie, de nombreux écologistes et des leaders de la France insoumise témoigne de la conjonction inédite entre l’idéalisme compassionnel et le réalisme sordidement calculateur. Nos « progressistes » se portent au secours des humiliés pour mieux flatter un électorat potentiel. À chaque fois qu’il fustige le communautarisme, Jean-Luc Mélenchon vise le CRIF. Aucun risque de sécession de ce côté-là, mais il n’y a que 700 000 juifs en France pour 6 millions de musulmans. Le compte est vite fait. Et comme les Insoumis n’ont pas, malgré une démagogie effrénée, réussi à séduire les gilets jaunes de la France périphérique, ils tablent sur la France des quartiers, dont la population ne cesse de croître. Il y aura donc aux prochaines élections des listes communautaires et des listes clientélistes, c’est-à-dire communautarisées. L’ingratitude a de beaux jours devant elle.

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7% des musulmans ont été agressés en raison de leur religion et 34% des juifs

Entretien avec François Kraus de l’Ifop

parDaoud Boughezala – 

musulmans juifs ifop kraus
Manifestation “anti-islamophobie” du 10 novembre 2019, Paris. SIPA/Patrick Gely. Numéro de reportage : 00931698_000006 

Les organisateurs de la manifestation du 10 novembre le martèlent : les musulmans français seraient massivement montrés du doigt. Or, les enquêtes d’opinion montrent que si la discrimination est réelle, elle ne concerne heureusement qu’une minorité de musulmans, moins agressés en raison de leur religion que ne le sont leurs concitoyens juifs. François Kraus, directeur du pôle Politique/Actualités de l’Ifop, nous donne les détails. Entretien. 


Daoud Boughezala. L’une des dernières études de l’IFOP semble donner raison aux organisateurs de la marche contre l’islamophobie du 10 novembre. En effet, 42% des musulmans de France ont déjà été victimes d’une discrimination liée à leur religion et se révèlent nettement plus discriminés que les non-musulmans…

François Kraus.  Ce n’est pas si simple.Certes, l’ampleur des discriminations religieuses subies par les musulmans de France est nettement plus grande que dans le reste de la population française. Cela transparaît par exemple dans le marché du travail où l’on observe que près d’un musulman actif sur quatre (23%) a été discriminé au cours des cinq dernières années de sa vie professionnelle en raison de sa religion, soit une proportion cinq fois plus élevée que chez l’ensemble des Français (5,9%).ouverture dans 0

Mais au total, les discriminations et agressions religieuses subies par les musulmans vivant en France restent au quotidien un phénomène minoritaire : 42% des musulmans déclarent avoir fait l’objet d’au moins une forme de discrimination liée à leur religion au cours de leur vie. C’est beaucoup mais cela n’est pas un phénomène de masse.

Par ailleurs, ces résultats contredisent aussi l’idée que ces organisateurs de la manifestation ont essayé d’imposer dans le débat à public, à savoir que les musulmans seraient la minorité la plus ostracisée aujourd’hui en France, notamment en raison de « lois liberticides » que constitueraient à leurs yeux les lois de 2004 et de 2010.

Sans vouloir jouer le jeu de la concurrence victimaire chère aux identitaires de tous poils, on est bien forcé de constater que d’autres minorités sont aujourd’hui plus exposées que les musulmans à des agressions en raison de leur religion.

En effet, la comparaison de ces données avec celles observées pour les juifs en 2015 dans le cadre d’une enquête pour la Fondation Jean Jaurès montre que ce n’est pas chez les musulmans que les agressions liées à la religion sont les plus élevées en France. Presque trois fois moins de musulmans (24%) que de juifs (66%) ont déjà été victimes d’une agression verbale liée à leur religion. Et l’écart est encore plus net pour les agressions physiques: 7% des musulmans en ont subi en raison de leur religion contre 34% des juifs. Certes, en raison des différences de mode de collecte avec l’étude auprès des juifs et des légères nuances dans la formulation des questions, la comparaison entre les deux enquêtes est à interpréter avec prudence mais, au regard de l’ampleur des écarts, il est peu probable qu’un protocole identique en aurait changé fondamentalement les enseignements. De même, ces résultats montrent que si des processus discriminatoires affectent indéniablement les musulmans, notamment dans l’accès au logement et à l’emploi, ils n’ont jamais affecté plus de 30% des musulmans ayant déjà vécu une situation potentiellement discriminante. Même la discrimination la plus répandue – celle vécue lors de contrôle des forces de l’ordre est loin du seuil des 50%: 28% en ont été victimes parmi les musulmans ayant déjà été contrôlés, et à peine 13% parmi l’ensemble de la population musulmane. Aussi grave soit-il, le phénomène de « musulmanophobie » est donc heureusement encore loin d’être un phénomène de masse. En cela, ces résultats ne vont pas vraiment dans le sens de ce qu’affirment les organisateurs de la marche contre l’islamophobie du 10 novembre.

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L’ « islamophobie » serait donc largement surestimée par les entrepreneurs communautaires types CCIF ?

Disons que ce n’est pas un mouvement prégnant qui affecterait la majorité des musulmans de France, comme certains collectifs associatifs essaient de le présenter.

L’ampleur de la musulmanophobie – terme plus approprié à mes yeux que « l’islamophobie » pour designer ces formes d’hostilité car il fait référence au rejet des musulmans en tant qu’individus et non à l’opposition à l’Islam qui, comme tout autre système de pensée, peut être critiqué – ne fait pas des musulmans la catégorie de la population la plus victime d’agressions en raison de leur religion. Tout en restant préoccupante, elle est loin d’être massive. Chez les protestants et évangéliques, 17% ont déjà été victimes d’insultes liées à leur confession, ce qui n’est pas si éloigné des musulmans (24%). Dans tous les cas, les juifs restent en France ceux qui subissent le plus d’agressions physiques ou verbales en raison de leur religion. Bref, non seulement le sort des musulmans actuels n’est pas comparable à celui des juifs sous l’Occupation mais il est aussi encore très éloigné de celui des juifs vivant dans la France des années 2010…

Distinguons bien discriminations et agressions. Pour résumer, beaucoup de juifs sont agressés en tant que juifs et une part des musulmans discriminés socialement en raison de leur confession. Dans ce dernier cas, la condition sociale modeste de bien des musulmans de France joue-t-elle en leur défaveur ?

Les musulmans de France forment une population très jeune. Ils ont un niveau de diplôme supérieur à la moyenne des Français, qui comprend beaucoup de personnes âgées ayant arrêté l’école tôt. Notre enquête brise d’ailleurs les idées reçues qui font des musulmans discriminés essentiellement de jeunes hommes vivant en milieu populaire. Or, les plus confrontés aux discriminations au logement ou à l’emploi sont les musulmans qui ont un niveau de diplôme élevé et qui veulent sortir des métiers et des ghettos sociaux qui leur sont assignés. En revanche, l’étude corrobore le lien observé entre visibilité et exposition à des agressions que Jérôme Fourquetavait pu mesurer pour les juifs portant une kippa régulièrement: 83% d’entre eux rapportaient avoir déjà été insultés en raison de leur religion, contre 37% chez les juifs n’en portant jamais… On retrouve en effet ce lien entre visibilité, exposition et discrimination chez les musulmans pour les femmes voilées, lesquelles sont les plus discriminées: 60% l’ont déjà été une fois dans leur vie contre 44% de celles ne se voilant jamais et 38% des hommes.

Ces discriminations contre les musulmans ne croisent-elles pas d’autres critères (ethnie, race)?

Vous avez raison. Il paraît important d’apporter à cette comparaison avec les juifs un point essentiel à l’interprétation des résultats: les violences verbales, physiques ou symboliques qui affectent la plupart des musulmans ne se réduisent pas au rejet de leur confession mais aussi à d’autres facteurs comme le racisme, la xénophobie, l’âgisme ou le classisme. L’enchevêtrement des représentations négatives de l’Islam, notamment autour des enjeux liés au terrorisme, au féminisme et à l’immigration, oblige notamment à prendre en compte la dimension intersectionnelle des phénomènes de rejet dont ces adeptes sont l’objet. En cela, contrairement à ce qu’on observe pour les juifs – où religion et ethnicité sont plus imbriquées dans le rejet dont ils font l’objet – l’ampleur des agressions qui affectent les musulmans vivant en France ne peut se réduire uniquement à celles liées à leur religion. Les réponses à la question visant à évaluer l’expérience d’une forme de racisme (tous motifs confondus) montrent justement que le rejet dont font l’objet les populations musulmanes en France repose autant sur leur appartenance religieuse (16%) que sur leurs origines ethniques (15%).

Par rapport aux années 80, qui furent celles de SOS Racisme, on parle beaucoup moins de racisme anti-arabes. Un supposé racisme anti-musulmans a pris le relais. Est-ce un changement purement sémantique ou la conséquence d’une plus grande visibilité des musulmans ?

Depuis l’affaire de Creil, en 1989, on parle de moins en moins de « maghrébins » et de plus en plus de « musulmans », signe que le référent religieux est de plus en plus présent dans la manière dont ils sont présentés médiatiquement. C’est le résultat d’un double processus: une tendance à réduire les minorités visibles en France à leur religion – réelle ou supposée et à « islamiser » les discriminations dont elles sont victimes. Or, aussi préoccupantes soient-elles, les discriminations religieuses dont souffrent les musulmans doivent être relativisées: par rapport à d’autres groupes comme les juifs mais aussi par rapport à d’autres pays. En effet, si l’on se fie aux données de l’enquête sociale européenne cumulées par Vincent Tournier (ESS, données cumulées 2002-2012) et publiées par la Fondapol en 2016, la proportion de musulmans vivant dans l’hexagone ayant le sentiment d’appartenir à « une catégorie de gens qui subit des discriminations dans [leur] pays » en raison de leur religion » est la plus faible (15%) de l’Union européenne après la Bulgarie.

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Certes, ces résultats mériteraient d’être réactualisés avec des données postérieures à la vague d’attentats de masse amorcée en 2015 en France, laquelle a provoqué une explosion des actes anti-musulmans. Toutefois, ils contredisent la vulgate « plénelienne » selon laquelle la France, avec sa conception spécifique de la laïcité et ses « lois liberticides », serait pour les musulmans le pire des pays européens.

Comment évolue la situation ?

En termes de tendances, on est loin de constater une explosion de la « musulmanophobie » en France. En effet, si elles ne mettent en exergue que la partie immergée de l’iceberg (car elles ne recensent que les plaintes ou les interventions de police et non l’ensemble des agressions envers les musulmans), les dernières données du ministère de l’intérieur (SCRT) tendent à montrer une décrue continue des actes anti-musulmans depuis 2015: 100 en 2018, contre 121 en 2017, 185 en 2016 et 429 en 2015: l’année des attentats constituant le pic de la musulmanophobie en France. Il est toutefois probable que ces chiffres repartent cette année à la hausse au regard de la place prise par la question de l’Islam dans le débat public: les débats ayant suivi les attentats de la préfecture de Police comme ceux ayant récemment porté sur la question des « signaux faibles de radicalisation » ont pu contribuer à renforcer l’amalgame entre musulmans pratiquants et terroristes et plus largement l’hostilité à l’égard de l’ensemble des adeptes du Coran.

Mélenchon fait l’âne et brait contre le CRIF

Pour le député LFI, le CRIF est l’expression “la plus crue du communautarisme”

parAndré Sénik – Pour CAUSEUR

Marche contre “l’islamophobie”. De gauche à droite, Jean-Luc Mélenchon, Farida Amrani et Danièle Simonnet de la France Insoumise © NICOLAS CLEUET / HANS LUCAS / AFP

Critiqué pour sa participation à la marche contre « l’islamophobie », Jean-Luc Mélenchon s’en prend au CRIF pour détourner l’attention…


Englué dans une manif anti-anti-islamiste de soutien au port du voile islamique, pendant laquelle une partie de la foule a entonné le cri religieux « Allahu akbar » – deux mots qui ont souvent été les dernières paroles entendues par des égorgés – Mélenchon a dénoncé… le communautarisme juif.

Rhétorique grotesque

La veille il expliquait pourtant qu’il défendait les musulmans comme il défendait les juifs. Le lendemain, il glisse et dérape. Et il se retrouve dans une rhétorique grotesque, s’efforçant de prouver son hostilité au communautarisme en pourfendant le Conseil Représentatif des Institutions juives de France (dont l’acronyme ne comporte pas le mot juif…): « Le Crif, prétendument représentatif de je ne sais quelle institution, l’expression la plus crue du communautarisme ».

On pardonnera à Mélenchon d’ignorer quelles sont précisément les institutions juives et les adhérents individuels qui composent le CRIF, et on lui reconnaîtra le droit d’en contester certaines décisions, comme il a bien le droit de contester les décisions des organisations qui représentent les diverses « communautés » présentes au sein de la société française. Mais ces « communautés », composées de gens qui ont quelque chose en commun, ne sont communautaristes au sens anti-républicain du terme que si elles placent leur particularisme en opposition et au-dessus de leur appartenance à la nation. Mélenchon serait peut-être sur le point d’admettre qu’une offensive vraiment communautariste et anti-républicaine tend à transformer la France en une société bi-culturelle.

Un conseil représentatif des musulmans serait le bienvenu

Et qui désigne-t-il à la vigilance des Français républicains ? Le communautarisme des Juifs… Mélenchon ne sait pas que l’intégration des Juifs français à la France est un modèle de réussite !

Ne sait-il pas que l’État est en manque d’un interlocuteur musulman, d’une sorte de Conseil Représentatif des musulmans de France, qu’il pourrait reconnaître comme le représentant légitime des institutions et individus musulmans?

Depuis que Jean-Marie a été prié de ravaler ses saillies anti-juives, Mélenchon est en passe de devenir le seul leader politique qui ose jouer sur la fibre anti-juive. Au prétexte qu’il n’est personnellement pas suspect d’antisémitisme.

Quelle débâcle!

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Quand Boualem Sansal déclarait: «Je suis sans doute, ici, ce soir, le seul islamophobe»

Cachez cette islamophobie que je ne saurais voir

Boualem Sansal (droite) auteur algérien lauréat ex æquo pour son ouvrage 2084 la fin du monde .100 eme anniversaire du Grand Prix du Roman de l’Academie Francaise. Numéro de reportage : 00728742_000022 Auteurs : ESTEBAN/SIPA

parJérôme Serri – 


Lauréat du « meilleur livre de l’année » du magazine Lire, Boualem Sansal se souviendra longtemps d’avoir vu son discours abrégé pour atteinte à la bonne pensée!


Le politiquement correct n’est pas seulement un état d’esprit qui confond la réflexion et la répétition grégaire d’une doxa qui ne sait ni ne veut voir le réel en totalité, c’est également une pratique politique qui, pour conforter cette doxa, a une conception sélective de l’information.

Soyez bref je vous prie

Fin novembre 2015, le magazine Lire remettait, comme tous les ans, les prix des « vingt meilleurs livres » de l’année, choisis par la rédaction dans différentes catégories allant de la bande dessinée au roman étranger, en passant par les catégories histoire, roman policier, biographie, livre audio, récit de voyage, sciences, etc.

La cérémonie a lieu tous les ans dans le petit amphithéâtre du Grand Palais. Devant un parterre d’environ deux cents personnes (éditeurs, attachées de presse, journalistes), les membres du comité de rédaction disent à tour de rôle un mot sur l’ouvrage primé dont la couverture s’affiche sur un écran géant situé au-dessus de leurs têtes. Le directeur de la rédaction qui anime la soirée invite alors l’auteur récompensé à le rejoindre, lui donne la parole, lui pose quelques questions et lui remet un cadeau en lui renouvelant ses félicitations. Le dernier lauréat à monter sur scène, celui dont tout le monde attend le nom, celui dont le livre sera en évidence sur les présentoirs des librairies avec la bande rouge au nom du magazine, concourt dans la catégorie enviée du « Meilleur livre de l’année ».

En ce mois de novembre 2015, c’est l’écrivain algérien Boualem Sansal qui obtint le prix pour son roman 2084, la fin du monde. Pour ce même roman, l’auteur venait de recevoir le Grand prix du roman de l’Académie française. Boualem Sansal fut donc le dernier à monter sur scène pour y être consacré. Dès l’annonce du titre du roman et du nom de son auteur, le directeur de la rédaction, micro en main, l’appela au milieu d’une tempête d’applaudissements. Reconnaissable à sa queue de cheval grisonnante, la silhouette de Boualem Sansal se faufila dans l’amphithéâtre, monta les marches et rejoignit sur scène l’équipe du magazine.

Saisissant le micro qu’on lui apportait, il attendit que le silence revînt et, d’une voix sûre et sereine, commença ainsi : « Je suis sans doute, ici, ce soir, le seul islamophobe… ». La salle sembla soudain pétrifiée comme si elle avait été blessée par l’énormité d’un blasphème. Boualem Sansal n’aura pas le temps de développer. Se réfugiant dans quelques propos rapides, il écourta son apparition devant le cadeau qu’on lui tendait comme pour lui signifier la fin de son intervention. Aucune question ne lui fut posée, la cérémonie était terminée. Le public se leva et, dans le brouhaha des conversations, se dirigea vers l’exposition en cours ouverte à son intention. L’heure des mondanités n’est pas celle de la vérité.

Un exemplaire du magazine à paraître en kiosque le lendemain attendait chaque invité à sa sortie du Grand Palais. Chacun y trouverait non seulement l’ensemble du palmarès auquel il venait d’assister mais également une présentation de 2084, la fin du monde et, sur huit pages, un entretien avec l’auteur.

« Il fallait, lit-on dans cette présentation, une sacrée dose d’impertinence – et de courage – pour écrire ce livre. Car Boualem Sansal y dénonce avec force le radicalisme religieux, l’instrumentalisation de la peur, le triomphe de l’ignorance ou les ravages d’une novlangue qui mène « au devoir et à la stricte obéissance » ». Tout cela est fort bien dit et s’accorde avec les adieux du directeur de la rédaction qui, dans son édito (le dernier), rappelle qu’il avait affiché sur la porte de son bureau la fameuse tirade des « Non, merci ! » par laquelle Cyrano brocarde les calculs de l’esprit courtisan et le manque de courage.

Les pages de la discorde

Hélas, manquait dans les huit pages d’entretien avec Boualem Sansal une information qui n’aurait jamais dû être mise sous le boisseau. Le livre, 2084, la fin du monde, était sorti au même moment que celui de Matthias Küntzel, Jihad et Haine des Juifs. Publié en Allemagne en 2002, puis traduit en français en 2009 avec une longue préface de Pierre-André Taguieff, le livre de l’historien et politologue allemand, professeur à Hambourg et chercheur à l’Université hébraïque de Jérusalem, venait d’être réédité. Cette nouvelle édition de septembre 2015 était précédée – là est l’important – d’un avant-propos de Boualem Sansal dont il est légitime de se demander pourquoi il n’en fut fait aucune mention sous forme d’encart dans les pages du grand entretien, alors que cela avait été suggéré à plusieurs reprises au responsable de la rédaction.

Qu’écrit Boualem Sansal, dans cet avant-propos, qui n’eût pu être entendu par le lectorat du magazine ? En voici les premières lignes : « Cher Matthias, voilà longtemps que je voulais vous écrire pour vous dire l’immense intérêt que j’ai eu à lire votre livre Jihad et Haine des Juifs. En, vérité ce livre ne me quitte plus depuis que vous me l’avez envoyé, j’en ai fait un instrument de travail, je le consulte presque chaque jour. Qui veut comprendre l’islamisme, mais pas seulement, le monde arabe et musulman aussi, ainsi que ses relations au monde, doit lire ce livre et le garder à portée de main. »

Que chacun, à commencer par nos responsables politiques, lise ce livre pour connaître dans le détail ce qu’il en fut des connivences entre les Frères musulmans, le mufti de Jérusalem et le régime nazi, et surtout pour ne pas perdre de vue ce qui demeure aujourd’hui encore de leurs convergences idéologiques d’hier !

Le rédacteur en chef de Lire pensait que l’attentat contre Charlie Hebdo s’expliquait par « un bouchon poussé un peu loin ». Il oubliait – c’est un des angles morts du politiquement correct tricolore – l’attentat contre l’Hyper Cacher. « Boualem Sansal était certes courageux mais finirait par venir se mettre à l’abri en France. » Or, les seules agressions qu’il a connues ont eu lieu en France. Il le dit lui-même.

Rien à faire, impossible d’être entendu ! Impossible de se faire le relai de l’inquiétude grandissante des services de renseignement devant la menace islamiste ! Impossible d’obtenir qu’un encart dans les colonnes du grand entretien soit consacré à cet avant-propos et au livre lui-même de Matthias Küntzel.

Quatre jours après cette infructueuse tentative de convaincre un rédacteur en chef assuré de sa justesse de vue et de son bon droit, ce fut l’attentat du Bataclan avec ses 131 morts et ses 413 blessés hospitalisés. Quinze jours plus tard, malgré ce massacre revendiqué par l’organisation terroriste Etat islamique, Boualem Sansal sera bien, dans l’amphithéâtre du Grand Palais, le seul à se définir comme « islamophobe » devant un parterre qui refusait de comprendre ce qu’il venait d’entendre.

Emmanuel Macron a inauguré à Paris le nouveau Centre européen du judaïsme (CEJ), vaste édifice culturel et religieux dans le 17e arrondissement. Barbara Lefebvre analyse le discours du président et dénonce une instrumentalisation qui fait le jeu de sa politique communautariste.

Le 29 octobre 2019 à Paris, le Président Macron échange avec Haïm Korsia, le grand rabbin de France, lors de l’inauguration du CEJ © Ian Langsdon/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22393877_00000

Le discours d’Emmanuel Macron lors de l’inauguration du Centre Européen du Judaïsme (CEJ) le 29 octobre dernier aura coché toutes les cases de l’exposé d’un président à « ses braves citoyens juifs ». Il témoigne néanmoins de l’impasse dans laquelle nous sommes collectivement tant ce discours révèle un décalage historique que le président, les élites qu’il incarne – dont notamment les notables juifs présents ce soir-là – ne semblent pas mesurer. Ces paroles sont vides de sens du point de vue politique car la République qui les prononce n’est plus la même : la République n’est plus ni indivisible ni la représentante d’un corps national tel que Renan l’avait défini. Cette République postmoderne et multiculturelle, n’est plus qu’un régime politique, une carcasse institutionnelle encore fonctionnelle (merci Debré, merci de Gaulle), mais la nation est décharnée. La puissance publique postmoderne est une sorte de Léviathan expert-comptable, un gestionnaire et non un stratège. Elle n’a plus de pouvoirs politiques majeurs les ayant, depuis un demi-siècle, un à un délégué à une puissance supranationale, qui à l’Etat maastrichtien, qui à l’OTAN, qui aux marchés financiers (dont nous sommes l’otage du fait de notre niveau d’endettement), qui aux entreprises transnationales dévouées à la civilisation des machines globale. A quoi sert l’Etat républicain sinon à maintenir une illusion d’union nationale à coups de grands discours ?

Macron joue la partition communautaire…

Nos autorités sont dans une forme de dissonance cognitive qui accentue les tensions du corps social. Elles tiennent aujourd’hui un discours républicain hérité du passé à un pays fracturé qui souffre de ne plus se reconnaître comme nation. Elles jouent le jeu de la partition communautaire tout en la dénonçant : pur cynisme politique. Conscient que l’une de ces « communautés », nouvellement implantée, manifeste dans ses marges extrémistes des velléités de sécession et menace l’ensemble d’un édifice social déjà fragilisé, l’Etat a fait le choix assumé depuis la présidence Sarkozy (qui partage avec le président Macron le même tropisme anglosaxon) de saucissonner la nation en parts de marché communautaire. La tyrannie des minorités de toutes engeances est en train d’instaurer un régime autoritaire, et cela commence par la révision du vocabulaire public autorisé et par une écriture falsifiée du réel. Je ne parlerai pas ici de déni comme cela est fait régulièrement car je ne crois pas à un mécanisme inconscient de ce reformatage de nos représentations sociales et culturelles par la doxa diversitaire.

Les Juifs servent à cet égard de parfait outil de falsification du réel : le régime de terreur dans lequel ils vivent depuis vingt ans dans les « territoires perdus de la République » serait exagéré et ceux qui comme les auteurs de l’ouvrage précité le décrivent ne sont au fond que des racistes antimusulmans. Le procès contre Georges Bensoussan aura démontré la haine à l’égard de l’auteur-coordinateur des Territoires perdus de la République et surtout l’historien de Juifs en pays arabes. Le grand déracinement. Ce qu’ont vécu les Français juifs dans les banlieues islamisées et racaillisées n’existerait que sous la forme de regrettables incidents anecdotiques, à l’instar de ce qu’ils vécurent dans les pays arabes en termes de soumission pluriséculaire et d’humiliation institutionnalisée, motivées par un antijudaïsme inscrit au cœur même de la littérature islamique (Coran, hadiths, fatwas etc.). Emmanuel Macron l’a d’ailleurs démontré le 29 octobre : pas un mot sur la nature, le visage de « l’antisémitisme contemporain » (sic) subi par les Français juifs dans « ces quartiers perdus » (sic). Quand il évoque les victimes d’attentats antijuifs d’Ilan Halimi à Mireille Knoll (oubliant au passage Sébastien Sellam), il se garde d’identifier le profil commun des tueurs. A croire que ces douze victimes ont été ciblées et assassinées par des soldats de Dark Vador, mus par des forces obscures. Rappelons-lui de qui il s’agissait : des criminels justifiant leurs actes en invoquant l’islam (dévoyé ou non, ce n’est pas l’affaire de la victime qui y a laissé la vie, ni de ceux qui doivent vivre avec cette absence).

… et la comédie!

Emmanuel Macron a-t-il estimé que parce qu’il s’exprimait devant des juifs il n’était pas utile d’identifier explicitement l’idéologie commune à leurs bourreaux ? On peut en douter puisque quelques minutes plus tard il fut plus explicite sur la vraie menace qui pèserait sur les Français juifs, et là nous n’étions plus dans le déni ou le non-dit, mais dans le mensonge politique. Après avoir salué « l’acte de résistance et de confiance dans la France » (sic) que représentait la construction du CEJ, le président prit un de ces airs graves légèrement surjoué qu’il utilise avant de prononcer une sentence : « l’histoire revient avec son pas lourd, et la bête quaternaire se réavance pour nous menacer ». Nous y revoila, l’acte 2 du quinquennat est aussi la Saison 2 du feuilleton à succès « Le retour de la bête immonde ». Convoquer la peste brune, les heures sombres de notre histoire pour évoquer la menace subie par les juifs vivant en France relève de l’insulte historique, mémorielle, politique. Et le président Macron d’enfoncer le clou en évoquant l’attaque antisémite en Allemagne du 9 octobre pour la comparer à ce qui se passe en France. Quel juif, quelle synagogue, quel magasin casher, quelle école privée juive, ont été ciblés par un terroriste d’extrême-droite en France ? La réponse est simple : aucun. Cela ne signifie pas que l’antisémitisme d’extrême-droite n’existe plus, mais ce qui est certain c’est que ce n’est pas lui qui terrorise, fait déménager voire tue des Français juifs. Au passage, j’aimerais savoir qui dans la salle du CEJ connaissait le roman de Renée Massip La bête quaternaire publié en 1963 auquel fit allusion le président ! Ce livre sur une femme engagée dans la Résistance pendant l’Occupation n’a laissé une trace majeure ni dans la littérature, ni dans la mémoire collective ; mais cela permit au président d’accroitre son champ lexical de « bête immonde ».

Lorsque le président Macron fit une seule allusion à la relation entre juifs et musulmans, il nous transporta à Cordoue au 9ème siècle ! Il eut alors ce raccourci saisissant : « malgré leur statut de dhimmi les juifs ont rayonné ». Ah ces juifs, ils ont de la ressource quand même… Le président nous dit en sous-titre que malgré le statut de sujets soumis et discriminés par leurs maîtres musulmans, cela n’empêcha pas les juifs d’exister et de briller dans les arts, la médecine, la philosophie. Finalement de quoi se plaint-on ? Est-ce là un de ces énièmes anachronismes historiques macroniens pour dire aux Français juifs de 2019 qu’accepter de se soumettre à l’islam politique majoritaire dans tel ou tel quartier, ce n’est finalement pas si terrible au regard du destin juif vu par la grande Histoire ? Mais Emmanuel Macron semble ignorer que seule une infime minorité de juifs proches du pouvoir musulman médiéval était épargnée par les conséquences de l’infamie et put « rayonner » ; d’ailleurs la plupart des grands sages du judaïsme andalou eurent des vies faites d’instabilité, d’exil, de peur. L’immense majorité des juifs n’eut pas l’occasion de « rayonner », elle était enfermée dans un quartier dédié qui inspirera le ghetto italien, portait des signes distinctifs qui inspireront la rouelle dans l’Occident chrétien, payait des impôts supplémentaires. La discrimination institutionnalisée en islam – et la ségrégation de facto qu’elle imposa partout aux minorités religieuses – a été une source d’inspiration pour la Chrétienté médiévale, et non l’inverse. Mais certains mythes sont apparemment impossibles à décrypter tant ils servent à maintenir notre actuel rêverie sur le « vivre ensemble ». Les juifs du monde arabe ne furent pas plus heureux sous le joug de théocraties islamiques successives que sous le joug des monarchies chrétiennes, où les périodes de tranquillité succédaient à celles de persécutions. Les Français juifs qui vivent dans une démocratie dont ils respectent les lois, les valeurs, le destin national, n’ont pas à accepter qu’on minimise la réalité de leur sort actuel en le comparant à celui, mystifié, de leurs lointains ancêtres vivant dans des régimes théocratiques.

L’armée en dernier recours?

Les avanies de l’histoire ont toujours frappé en premier lieu les juifs les plus modestes ; ceux qui n’avaient ni les moyens de fuir, ni ceux de se protéger de la fureur du maître. Une part importante de « la communauté juive » de France a vécu des années 1950 à la fin des années 1990 dans les banlieues ou les quartiers populaires des grandes métropoles, ils étaient des travailleurs de la classe ouvrière et surtout de la petite classe moyenne celle des commerçants et artisans, souvent fraichement débarqués d’Afrique du nord mais aussi descendants d’immigrés d’Europe de l’est, les premiers plus pratiquants que les seconds. En 2019, ce judaïsme de banlieue n’existe plus que sous une forme résiduelle, souvent dans un entre-soi religieux puisque ce type de collectif sert de garantie sécuritaire aux individus. L’esprit du dhimmi a ressurgi, on accepte de vivre enfermés dans des synagogues sous vidéo surveillance en prétendant que tout va bien puisqu’ « ils nous laissent tranquilles tant qu’on reste entre nous ». C’est en effet le rêve des islamistes et l’aubaine des dealers : chacun chez soi, nous gardons le territoire ; nos femmes, nos enfants ne se mélangent pas. Effet d’aubaine aussi pour certaines boutiques juives orthodoxes qui gèrent la paix froide avec les islamistes locaux. Ainsi les écoles privées juives notamment hors contrat ont-elles connu un essor phénoménal sur les deux décennies écoulées, l’Education nationale ayant renoncé à protéger les élèves de la racaille, qui pourrit aussi la vie de la majorité silencieuse qui n’a nulle part où fuir. Nous en avons raconté le quotidien dans Les territoires perdus de la République en 2002, pas un mot n’est à retirer de nos témoignages. Tout cela révélait que la République, la nation était en perdition depuis les années 1990, qu’il fallait agir pour punir, traquer les islamistes et les mafieux de ces territoires quand ils étaient encore assez minoritaires. Aujourd’hui en 2019, tout le monde sait qu’il faudrait a minima l’armée pour que la République y reprenne pieds. Et tout le monde sait que le courage politique n’est pas là pour un tel rétablissement de l’ordre public. On se donne des grands airs de défenseurs de la République en éborgnant des Gilets jaunes tandis qu’on laisse la pire des gangrènes se développer sous nos yeux grands fermés, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Michèle Tribalat.

Les Français juifs « d’en bas », ceux du « judaïsme périphérique » comme existe une France périphérique, étaient au front, eux, avec leurs concitoyens condamnés économiquement à demeurer dans ces quartiers en sécession. Les « juifs d’en haut » ont mis du temps à se rendre compte de la calamité. Quand les Juifs, de milieu modeste notamment, quittent ou envisagent de quitter (40% selon une enquête Ifop) leur terre natale – hors temps de guerre – c’est le signe que le pays va mal. A l’image de certains mammifères qui fuient leur zone d’habitat avant une catastrophe naturelle, les juifs ont acquis par l’habitude de l’histoire la capacité à sentir venir le tsunami qui va les emporter, avant de saisir la société toute entière. Il aura en effet fallu le 7 janvier 2015 puis le 13 novembre pour que les Français comprennent qui était leur ennemi : l’islam politique – et son expression en actes, le djihadisme – est la pire menace que la France ait connue depuis quatre-vingts ans. Les Français juifs qui alertent depuis plus de deux décennies ne sont ni des racistes anti-arabes, ni des obsessionnels de la persécution, ce sont des citoyens soucieux de défendre leur pays, la France que leurs aïeuls avaient choisi et leur ont appris à aimer, parfois passionnément. Quand leurs alertes ne sont pas entendues par souci de la bien-pensance, ces juifs-là sont traités de pompiers-pyromanes, accusés de « faire le jeu de ». L’auteur de ces lignes s’est même vu qualifiée par des soi-disant défenseurs de la République « d’agent de la tenaille identitaire ».

Stratagème écœurant

Voici au moins quatre décennies que les Français juifs sont devenus la variable d’ajustement dont abuse le discours étatique pour promouvoir le « vivre ensemble » et se désoler tout à la fois de son échec ! La puissance publique utilise l’argument de l’exemplarité du modèle juif d’intégration pour dissimuler son échec à intégrer des vagues migratoires récentes au nom du multiculturalisme et du droit à la différence. Cette façon de détourner l’attention du problème réel  pour servir un discours politicien est banal en soi. Mais on est en droit d’être écœuré de voir ce stratagème utiliser en s’appuyant sur l’histoire de l’extermination des Juifs d’Europe et la mémoire de ses victimes, qui plus est avec le concours zélés d’institutionnels juifs prétendument représentatifs.

Cette instrumentalisation de l’histoire de la Shoah ne date pas d’hier, la fondation même de SOS Racisme repose sur ce récit universalisant du « martyre juif » qu’on peut utiliser à toutes les sauces antiracistes puisque cette histoire a été au préalable parfaitement dépolitisée, décontextualisée, finalement déjudaïsée. Pas étonnant donc que le CCIF et autres collectifs de « mamans voilées » privées de sorties scolaires, osent se comparer « aux juifs des années 30 » comme en ont témoigné plusieurs dessins infâmes sur les réseaux sociaux ces dernières semaines. Si Emmanuel Macron n’est pas l’inventeur de cette instrumentalisation, il l’a poussée ces trois dernières années à des extrémités insupportables. Quelques exemples significatifs : pendant la campagne sa directrice de la communication Sibeth Ndiaye évoquait le « copyright » des juifs sur le mot crime contre l’humanité, puis surtout le 30 avril 2017 lors de l’entre-deux tours des présidentielles la mise en scène au Mémorial de la Shoah (avec les responsables communautaires en arrière-plan) constitua une véritable instruction du « vote » de la communauté en agitant le spectre lepéniste comme si Hitler était ressuscité. Cérémonial répété en compagnie de Richard Ferrand et Gérard Larcher le 19 février dernier après une série d’actes antisémites (croix gammées apposées dans divers lieux, arbre planté en mémoire d’Ilan Halimi arraché). Et toujours le même discours vague : la hausse des faits antisémites est avérée mais n’est imputable à aucune idéologie sinon, comprend-on à demi-mot, au « repli nationaliste », « aux extrêmes qui nourrissent la peur de l’autre ». L’islamisme n’a rien à voir dans tout cela, c’est « la bête immonde quaternaire » qu’on-vous-dit !

Tout cela se fit avec le soutien inconditionnel d’une majorité des élites et notables juifs, certains à la tête d’institutions, d’autres accompagnant l’ascension et le pouvoir macronien avec dévotion. Ainsi le CRIF ne recula ni devant l’insulte à l’intelligence civique de ses coreligionnaires, ni devant le principe de neutralité politique auquel il devrait s’astreindre, en achetant une pleine page du Figaro le 23 mai 2019 pendant la campagne des Européennes. Une poignée d’individus auto-proclamés représentants de chacun des citoyens Français juifs ont décidé qu’il fallait adresser une consigne de vote, tel Tocqueville emmenant « ses paysans normands » voter en avril 1848 : « Les communautés juives d’Europe ont payé un lourd tribut à ces replis nationalistes et identitaires. Elles ne peuvent pas rester indifférentes à ce qui se jouera dans les urnes. Le 26 mai il faudra écarter les listes extrémistes et populistes (de droite comme de gauche) qui veulent porter atteinte aux droits de l’Homme, aux libertés publiques, à la liberté religieuse et fraient avec le négationnisme, l’antisémitisme ou l’antisionisme. Le 26 mai prochain, votez et faites voter pour les listes qui défendent les valeurs démocratiques et les droits fondamentaux ! ». Quelle est la légitimité du CRIF pour formuler de telles instructions, de telles analyses politiques ? Est-ce le mandat pour lequel ses dirigeants ont été élus ?

Ces juifs « d’en haut » qui desservent la bonne cause

Ces « juifs d’en haut » (voire « très haut ») portent préjudice aux Français juifs et sont les fossoyeurs du judaïsme français depuis plus de trente ans. Ils exploitent une rente morale qui leur permet d’obtenir, conserver, voire transmettre des postes souvent lucratifs sur le dos de la communauté juive dont le nombre va diminuant, dont les ressources tant morales que financières s’épuisent. A cet égard, on peut s’interroger sur l’utilité d’endetter (7 millions d’euros) lourdement les institutions juives pour construire un Centre Européen du Judaïsme à Paris où d’autres lieux existent déjà et suffisent à satisfaire la demande culturelle juive, qui elle aussi va en diminuant tragiquement à l’image de la démographie juive française : le Centre Rachi, le Centre Fleg, le MAHJ, le Centre communautaire La Fayette notamment ne suffisent-ils pas ? A moins que le CEJ n’ait d’intérêt que pour sa synagogue ; pourtant à Paris elles ne sont vraiment pleines qu’une fois par an, à Kippour. Pourquoi en fallait-il encore une nouvelle de 600 places ?

Le CEJ, comme le discours présidentiel qui l’a inauguré, apparaît non pas comme un outil redonnant de l’élan à ce judaïsme français qui fut autrefois intellectuellement brillant, il est au contraire comme un adieu à la France. L’adieu à l’Ecole d’Orsay, aux Colloques organisés à partir de 1957 où les esprits puissants de Léon Ashkenazi, André Neher, Emmanuel Levinas, Vladimir Jankélévitch, Albert Memmi, Raymond Aron, entre autres, se firent entendre pour former cette intelligence collective lumineuse aujourd’hui évanouie dans l’individualisme consumériste et le grand-embourgeoisement d’une poignée de notables sans envergure intellectuelle, ni spirituelle. Quand Ashkenazi-Manitou et Neher cherchaient à éclairer les Français juifs à la lumière des maîtres du judaïsme, les notables cherchent aujourd’hui à briller dans l’ombre du monarque, sous les ors d’une République expirante. Quand Levinas et Benjamin Gross aidaient les Français juifs à mieux comprendre le monde à la lumière de la philosophie et de la pensée juive, le grand rabbin de France aujourd’hui invite le dirigeant wahhabite Mohamed al-Issa de la Ligue islamique mondiale en pèlerinage Auschwitz (que ne l’invite-t-il à prier avec lui sur le Mont du Temple s’il s’agit de dialogue interreligieux ?). Le judaïsme français s’est expatrié en Israël au cours des vingt dernières années, de là-bas les successeurs des maîtres cités ici essaient encore de le faire briller, mais tout le monde a conscience que ce sont ses derniers feux. Ceux des Français juifs qui regardent le réel en face ont  compris que si leur pays, la France, ne prend pas son destin national en main, cette magnifique patrie s’éteindra aussi.

Linda Kebbab: « Au Val Fourré, les policiers auraient pu se faire tuer! »

Entretien avec Linda Kebbab d’Unité SGP Police FO (1/2)

parDaoud Boughezala –  Causeur

linda kebbab fo police
Linda Kebbab, déléguée générale USGP police FO

La déléguée nationale du syndicat Unité SGP Police FO Linda Kebbab n’a pas sa langue dans sa poche. Cette jeune femme éprise d’ordre et de justice sociale aborde sans détours les guet-apens antipoliciers, les émeutes urbaines ainsi que les mesures annoncées par la place Beauvau pour apaiser les forces de l’ordre. Entretien (1/2)


Daoud Boughezala. Le 25 octobre, des affrontements urbains ont opposé la police et des jeunes du Val Fourré (Mantes-la-Jolie). Si les syndicats policiers dénoncent un guet-apens, certains témoins démentent leur version des faits, expliquant qu’un de leurs amis y a perdu un œil. Que s’est-il exactement passé ?

Linda Kebbab : D’abord, le mot « affrontement » me gêne car il sous-entend que la police a des comptes à régler avec les jeunes. Cela laisse croire que la police et les jeunes s’affrontent et que cela ne concerne pas le reste de la population alors que les forces de l’ordre sont là pour assurer la sécurité de tous.

Reprenons les faits. Le 25 octobre, une voiture a été incendiée au Val Fourré peu avant 22h. Mes collègues de la BAC se sont alors rendus sur place avant les pompiers, se sont assurés qu’il n’y avait pas de propagation du feu et d’extrême urgence. Ils ont remarqué que la lumière urbaine avait été éteinte. L’enquête dira si c’était une panne ou si c’était prémédité. La BAC a eu pour consigne de rebrousser chemin car le danger était écarté. Nous avons l’habitude que ce genre de situation serve de guet-apens. D’ailleurs, les policiers se sont retrouvés à trois contre quarante jeunes qui les ont empêchés de partir en les caillassant (projectiles, pierres, mortiers…). Mes collègues auraient pu se faire tuer. Ils ont donc appelé des renforts qui ont heureusement fini par arriver car les assaillants ont été rejoints par une centaine de personnes. On ne peut pas croire que ce n’était pas prémédité…

Deux jeunes ont pourtant nié cette version à visage découvert sur BFM…

Ces lâches n’assument même pas ce guet-apens, c’est scandaleux ! Mais nombre de vidéos publiées sur les réseaux sociaux, notamment sur Snapchat, les trahissent. Sur l’une d’elles, on entend « Tuez-les, tuez-les ! » Les policiers se sont bel et bien faits caillasser. Le pantalon d’un de mes collègues a même pris feu.

Y a-t-il vraiment une recrudescence des guet-apens policiers en ce moment en banlieue ? 

Pas spécialement, même si, à la fin de l’année, c’est un peu « la fête ». A Mantes-La-Jolie, cela faisait quelques jours que les bandes s’affrontaient. Des policiers avaient déjà été attaqués dans des villes à côté. La presse a eu connaissance de cette affaire à cause des vidéos publiées sur Snapchat. Très vite, notre syndicat a taché de médiatiser l’affaire. Mais ce genre d’événements survient très régulièrement.A lire aussi: Nous sommes tous des gnous

Craignez-vous de nouvelles émeutes type 2005 ?

Oui et non. En 2005, les émeutes ont éclaté dans un contexte bien particulier, notamment après un accident entre une voiture de police et un scooter. Aujourd’hui, cela pourrait éventuellement arriver. L’incendie de l’école la semaine dernière à Béziers n’a été précédé par aucun événement en rapport avec la police. Les délinquants trouvent des prétextes pour commettre des violences urbaines. La mort de leurs copains, ils s’en fichent. La seule chose qui les intéresse, c’est de pouvoir brûler. On ne ramène pourtant aucun mort en brûlant ! Et que dire des enquêtes qui prouvent qu’il y a eu une erreur de la personne décédée ? Si on prend l’exemple de Villiers-le-Bel, on se retrouve avec un jeune conduisant une moto volée qui refuse de s’arrêter et qui monte sur le trottoir. Il rate sa manœuvre et se tue.  Dans la nuit de jeudi à vendredi derniers, en Île-de-France, il y a eu des dizaines de voitures brûlées, des collègues caillassés et des commissariats attaqués, notamment celui de la Courneuve. Non seulement rien ne justifie de s’en prendre à un commissariat, mais ces attaques n’ont été précédées d’aucun événement particulier.

Dans ces banlieues, des policiers se suicident-ils à force d’être menacés par des voyous ?

Non. Le suicide arrive après des semaines et des mois de souffrance. Quand on est menacé de mort, notre administration nous laisse un peu pour compte, sans réelle prise en charge. Il y a une procédure dans ces cas-là mais c’est la justice qui condamne ou non la personne qui nous menace. Pour autant, une menace ne suffit pas à entraîner un suicide. C’est l’ensemble des mauvaises conditions de travail internes et des difficultés qui acculent certains policiers accablés par des problèmes professionnels et personnels.

Pour encourager les policiers, professeurs ou médecins à s’installer dans le département difficile qu’est la Seine-Saint-Denis, l’Etat prévoit d’offrir 10 000 euros au bout de cinq ans sur passés place. Cette mesure va-t-elle dans le bon sens ? 

Non. Cela n’a aucun intérêt de donner dix mille euros à un jeune diplômé qui partira au bout de cinq ans. En Seine-Saint-Denis, les jeunes ne manquent pas. Par contre, il manque des personnes expérimentées qui sont une véritable plus-value. Une fois leur prime récupérée, qui empêchera les gens de partir ? Ce qui importe, c’est le profil des personnes qu’on veut retenir.A

Afin de donner satisfaction aux policiers, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a également annoncé le paiement de 3,5 millions d’heures supplémentaires d’ici au 31 décembre. Vous en félicitez-vous ?

Non, car ce n’est pas comme ça que cela devait se faire. Le taux horaire est très bas et obsolète, n’ayant jamais été revisité. Les heures supplémentaires sont payées 11 euros net de l’heure : ce chiffre alerte ! On avait demandé à ce que les collègues qui le souhaitent puissent utiliser ces heures non pour être payés mais pour passer plus de temps chez eux, et ce n’est à priori pas possible. Le pire, c’est que le gouvernement a instauré ce cadre-là sans concertation. Une note nous a été communiquée sur la façon dont ces heures allaient être payées et dans quel délai, mais sans aucune concertation avec nous. En réalité, il ne s’agit pas d’heures supplémentaires mais de dépassements de vacation. La direction générale de la police nationale a pris cette initiative conforme aux autres politiques qui s’appliquent partout : casse des acquis sociaux et réformes à l’aveugle sans prise en compte de la pénibilité des métiers.

A ce propos, soutenez-vous les autres mouvements sociaux (SNCF, hôpital…) dans la fonction publique ?

Bien sûr, dès lors que ces mouvements ont pour mission d’améliorer les conditions de travail. Dans les années 1930, les luttes sociales avaient pour objectif d’obtenir plus. Aujourd’hui, nous nous battons simplement pour conserver nos acquis sociaux.


Le voile est de retour à l’école

Parents d’élèves et intervenants extérieurs sont autorisés à le porter dans l’école

parLaurence David –  CAUSEUR

©Pascal Fayolle/SIPA / 00709187_000010

Malgré la loi de 2004 sur les signes religieux, le voile est de nouveau accepté à l’école publique. La création des « espaces-parents » par Najat Vallaud-Belkacem et la possibilité pour les intervenants extérieurs de manifester leur appartenance religieuse lui permettent de s’exposer à la vue des individus les plus influençables, les enfants. 


Revenue à la une, à l’occasion d’une action commerciale, l’insubmersible question du voile n’en finit pas d’occuper le champ médiatique. Et si, pour une fois, nous l’envisagions avec des yeux d’enfants, ceux de ces petits garçons élevés dans cette conception de la femme pudique et ceux de ces fillettes qui ne naissent pas femmes voilées mais le deviennent, avec la conviction parfois intense que « c’est leur choix ».open in 0

Une école sous influence

Parce que la question du voile jouxte celle de la sexualité et de l’égalité homme/femme, la lecture du rapport parlementaire rédigé par Chantal Jouanno en 2012 se révèle particulièrement éclairante sur la façon dont se construisent, dès l’enfance,  nos normes et références en la matière. Intitulé « Contre l’hypersexualisation, un nouveau combat pour l’égalité », ce riche document, appuyé sur la recherche anthropologique, explique : « La sexualité des individus, bien qu’elle puise ses sources dans des pulsions inconscientes, est régie par des codes culturels et sociaux qui s’imposent aux individus et qui édictent le cadre dans lequel elle peut s’exprimer ‘socialement’. […] On peut noter que ces formes d’expression imposées aux femmes et aux hommes sont étroitement liées aux places et rôles assignés à ces derniers au sein de la société. La sexualité est donc une construction sociale. […] On peut définir la socialisation comme l’intériorisation des normes et des références qui permettent de devenir membre d’un groupe social, de se percevoir comme tel, et d’agir de façon appropriée dans ce groupe. […] L’intériorisation signifie que ce n’est que très rarement un apprentissage conscient. En général au contraire on apprend les normes parce que les autres autour de nous les appliquent. »A

Ces autres, ce sont la famille, les pairs, l’école et les médias. Le rôle des deux premiers facteurs n’est plus à démontrer. La conquête des médias saute aux yeux, puisque, hors de ceux à vocation communautaire, les mannequins voilés se glissent de plus en plus dans les vitrines et campagnes publicitaires. Reste l’école… Elle a montré son impuissance à endiguer le phénomène, mais a-t-elle vraiment tout tenté ? Est-elle ce sanctuaire où l’on peut espérer qu’une autre image de la femme se construise ? L’école émancipatrice ne serait-elle qu’un mythe ?

Les « espaces-parents » de Najat Vallaud-Belkacem

Le voile pénètre l’école laïque de deux façons : par l’ingérence conviviale des parents d’élèves et, c’est moins connu, par les intervenantes extérieures.

Le sujet des accompagnatrices de sortie est connu de tous. Ce qui l’est moins, c’est que Najat Vallaud-Belkacem a jugé indispensable d’ajouter, à cette présence ponctuelle,  une présence plus continue « des signes et tenues qui manifestent ostensiblement une appartenance religieuse » en milieu scolaire, en inscrivant dans le code de l’éducation l’obligation d’aménager des « espaces-parents », conviviaux, à l’intérieur des écoles. Le goût pour la relation client efficace de la nouvelle mandature explique le maintien de cette politique.A

Le site ministériel Eduscol nous explique que « la relation de confiance et le dialogue entre les parents et l’école constituent un enjeu déterminant pour la réussite de tous les enfants ». « Propices aux échanges entre les personnels et les parents, ces espaces encouragent les relations entre parents eux-mêmes dans leur diversité. » Si la motivation est noble, on peut malgré tout s’interroger sur la relation que pourrait y nouer des mamans qui s’y retrouveraient, tête nue et en minorité, face à leurs pairs, toutes voilées, voire en abaya. De même, offrir un lieu de propagande par le fait, infiniment plus symbolique que le parvis de l’école, aux plus prosélytes d’entre elles, en nombre possiblement supérieur à l’équipe enseignante, interroge sur les figures d’identification que l’on souhaite donner aux petites filles scolarisées dans la même enceinte.

Intervenants extérieurs à la laïcité

Mais le plus étonnant demeure la fiche 22 du Vademecum de la laïcité, dans laquelle les sages du Conseil du même nom ont rappelé que les intervenants extérieurs « ont le droit, au même titre que les parents d’élèves, de manifester ostensiblement leurs convictions philosophiques ou religieuses ». Par ces quelques lignes, est désormais connue de tous la possibilité, pour une intervenante portant des signes religieux ostensibles, de tenir un rôle pédagogique, devenant ainsi un modèle, tant par le fond de son action, que par la forme de sa tenue, au même titre que peut l’être un enseignant.

Etonnamment, le silence règne parmi les défenseurs de la laïcité et de l’émancipation des femmes, sur cette possibilité offerte, à cet emblématique signe religieux, de s’afficher en milieu scolaire. Pourtant, des cas concrets se présentent, par exemple lorsque l’Education nationale encourage les interventions de Latifa Ibn Ziaten, par ailleurs gratifiée par le Printemps républicain d’un prix de citoyenneté. Ne peut-on s’interroger sur les conséquences de cette démarche qui contribue à renforcer la légitimité, par l’institution, d’une femme voilée donnée en modèle à des élèves ? Souvenons-nous d’un autre cas de port du voile qui a créé une polémique récemment : celui de Maryam Pougetoux,  la présidente de la section locale de l’Union nationale des étudiants de France (Unef) à Paris IV. Le débat fut vif concernant cette syndicaliste dont l’action ne ciblait que de jeunes adultes. Mais alors, ne doit-on pas réfléchir avec encore plus d’intensité, à l’impact du signifiant et du signifié du même accessoire, sur un public adolescent, voire enfantin ? Car, soyons honnêtes, qui peut prétendre, par son regard, distinguer le sens du foulard de l’une de celui de l’autre ? Surtout avec des yeux d’enfants…

« On apprend les normes parce que les autres autour de nous les appliquent »

Face à ce constat, l’espoir réside dans l’avènement d’un courage politique, éclairé par les mots de Jean Zay. Dans sa circulaire  du 31 décembre 1936, il définissait  « les enfants ou les jeunes gens » en ces termes : « Encore peu conscients des risques encourus et dont l’inexpérience et la faculté d’enthousiasme sont exploités ». S’il évoquait alors la propagande politique, le risque demeure pour le prosélytisme religieux à l’œuvre aujourd’hui. Découlant de ce prisme d’analyse, la loi de 2004, fut un premier rempart face au pouvoir d’intégration par pression des pairs de la pratique du voilement. Mais alors, pourquoi, aujourd’hui, renforcer la puissance de l’exemplarité des mères et des intervenantes en tenue « pudique », en les laissant affirmer leur présence dans l’enceinte scolaire

Il sera trop tard lorsque des associations, plus ou moins bien intentionnées, auront exploité la faille de la fiche 22 du Vademecum, pour faire de leurs intervenantes, dont l’aura et le statut se rapproche de celui d’une enseignante, les chevaux de Troie de la vision rétrograde du rôle de la femme, au nom de ce partenariat entre acteurs de terrain que valorise le ministère de l’Education nationale.

« On apprend les normes parce que les autres autour de nous les appliquent », disait le rapport Jouanno. La présence de femmes voilées, sur le temps scolaire, dans un rôle pouvant aller jusqu’à la conduite d’activités éducatives, contribue donc tout autant que le voilement des fillettes, à conditionner les enfants à une vision hiérarchisée des sexes. Pour que l’école ne concoure pas à faire de ce particularisme une norme, emmenant dans son sillage une conception rétrograde du rôle de la femme, il est urgent d’oser sanctuariser l’école face à la pénétration de tout signe religieuxG

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Antisémitisme: une peste plus rouge que brune

parElisabeth Lévy – 19 février

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Manifestation des gilets jaunes, 9 février 2019. Auteurs : Francois Mori/AP/SIPA. Numéro de reportage : AP22299320_000001

Affirmer, comme le font certains, que « les gilets jaunes sont antisémites », est à la fois une insulte et une sottise. Mais il y a des antisémites parmi eux.  On notera que les expressions anti-juives sont devenues de plus en plus récurrentes à mesure que le mouvement s’est gauchisé. 


Ce sera un chouette festival de proclamations républicaines. On se serrera les uns contre les autres, on répètera sur tous les tons que l’antisémitisme c’est mal et qu’on est contre. On dira en boucle qu’attenter aux juifs c’est attenter à la France. Les chaînes infos feront des « spéciales », les journaux titreront sur « le sursaut ». Les injures lancées à Alain Finkielkraut ont déclenché la mobilisation générale qui n’a pas eu lieu après l’assassinat de quatre enfants et d’un adulte juifs à l’école Ozar Hatorah de Toulouse en mars 2012. L’appel à « l’union contre l’antisémitisme » et à la manifestation de ce mardi a été publié quelques jours avant l’agression de l’académicien. Mais c’est l’émoi soulevé par celle-ci qui a sonné le branle-bas de combat. Ainsi, si le président a renoncé à ouvrir la marche, une grande partie du gouvernement sera présente derrière le Premier ministre. Il y aura même François Hollande qui avait tellement de mal à évoquer l’antisémitisme des quartiers. Le soir, tout le monde se félicitera de cette belle journée pour la République. Peut-être même parlera-t-on de « l’esprit du 19 février ».

L’alya de l’intérieur

Depuis des années, nous évoquons régulièrement – trop pour certains ­- la montée d’un antisémitisme qui a provoqué chez les juifs de banlieue une « alya de l’intérieur », beaucoup ayant quitté les villes islamisées pour se regrouper dans des zones plus sûres. Nous avons enragé du déni qui a recouvert cette tragédie à bas bruit que beaucoup ne voulaient pas voir. Nous devrions donc nous réjouir de ce que la haine des juifs devienne une grande cause nationale. Après tout, un excès  de bons sentiments vaut mieux que les mauvais ou que l’indifférence. Sauf qu’il y a un loup et même plusieurs.

Il y a l’usure des mots, des slogans, des marches, des bougies et de l’indignation elle-même. Certains rêvent d’un petit 11 janvier.

Il est vrai que les foules sentimentales sont réconfortantes. On a envie d’en être, de marcher et de marcher. Seulement, on sait ce qu’il est advenu de l’esprit du 11 janvier et de nos belles promesses de défendre la liberté d’expression et la laïcité. Dans nos banlieues, la sécession islamiste a continué à progresser, s’appuyant sur les calculs politiques des uns, la résignation des autres et notre indifférence à tous. Alors j’ai de plus en plus de mal à croire aux phrases qui commencent par « nous n’accepterons pas », « nous ne tolérerons pas », « nous résisterons » car elles précèdent souvent les abdications en rase campagne. On déclare, la voix grave, que rien ne sera plus comme avant. Et tout est comme avant. Ou pire.

L’obsession de Rothschild et des sionistes

Et puis, c’est un peu délicat à écrire, mais on peut craindre que cette focalisation subite et exclusive sur le malheur juif  finisse par lasser. D’accord, il y a ces tags et ces chiffres inquiétants. L’obsession de Rothschild et des sionistes qui dirigent le monde qui court les réseaux sociaux sur fond de désastre éducatif. Mais nombre d’autres groupes souffrent. Ne faudrait-il pas par exemple faire aussi place à la tristesse des catholiques qui voient des églises profanées ? Les images terribles d’autels souillés, de statues dégradées, de tabernacles déversés n’auraient-elles pas dû faire la « une » de nos journaux et tourner en boucle sur nos écrans ? On n’aimerait pas que des catholiques en arrivent, par délaissement, à penser qu’il n’y en a que pour les juifs. Comme le dit Alain Finkielkraut, « nous sommes dans le même bateau ».

Ce qui reste de la gauche (renforcée sur ce terrain qui ne mange pas de pain par la droite et la macronie) voudrait bien rejouer Carpentras et le bon temps de la lutte antifa. Rappelons pour la jeunesse qu’en 1990, après la profanation de tombes juives dans le cimetière de Carpentras, des centaines de milliers de manifestants ont défilé à Paris, derrière le président de la République soi-même. Contre le « F-Haine » et Jean-Marie Le Pen. Pas de chance, on découvrira des années plus tard que les néo-nazis qui ont fait le coup n’avaient strictement aucun lien avec le parti lepéniste. Ces jours-ci, on n’en a pas moins entendu beaucoup d’élus et de responsables de gauche invoquer cette scène fondatrice et appeler le président à participer au remake. Tous contre qui vous savez, on allait bien s’amuser. Ainsi, alors que même la France insoumise était finalement invitée après quelques atermoiements, le Rassemblement national et Debout la France ont d’abord été oubliés. Ce qui revenait à les désigner sinon comme fauteurs d’antisémitisme, comme suspects. La ficelle était un peu grosse et pas mal de voix se sont élevées pour dénoncer cette exclusion, comme celle de Jean-François Kahn qui a déclaré sur BFM : « Marine Le Pen a beaucoup de défauts, mais pas l’antisémitisme. » Olivier Faure, le patron du PS qui était à la manœuvre a finalement déclaré qu’elle était la bienvenue de même que tous les électeurs du Rassemblement national. Ce à quoi elle a répliqué qu’elle organiserait son propre hommage, ne voulant pas défiler avec tous les responsables de la montée de l’islamisme et de l’antisémitisme qui va avec. Elle se demande par ailleurs pourquoi le gouvernement ne fait rien contre les milieux d’extrême droite qui sont archi-connus.

Tous n’ont pas en tête le même antisémite

Toutefois, il ne les a pas inventés, ces dérapages. Au sein du mouvement et sur les réseaux sociaux où il s’exprime, on a vu se déployer les éléments de langage du conspirationnisme qui mènent toujours aux juifs. Affirmer, comme le font certains, que « les gilets jaunes sont antisémites », est à la fois une insulte et une sottise. Mais il y a des antisémites parmi eux. Il y en a aussi chez les bouchers-charcutiers ou les cégétistes. On peut cependant observer que ces expressions anti-juives sont devenues de plus en plus récurrentes à mesure que le mouvement s’est mélenchonisé et même nuitdeboutisé. Parmi les pionniers des ronds-points, beaucoup sont partis, lassés d’entendre parler de Palestine et de vegan. Les défilés sont de plus en plus noyautés par des groupuscules organisés d’extrême droite et d’extrême gauche, sans oublier quelques islamistes en colère, auxquels se joignent quelques bataillons indigénistes, ou les membres de Justice pour Adama et de quelques autres associations, tout cela reformant le fond de sauce haineux du « Jour de colère ».

Antisémites au nom de l’antiracisme

Nombre de commentateurs ont souligné triomphalement que les déclarations antisémites intervenues dans les marges de la mobilisation des Gilets jaunes n’avaient rien à voir avec les musulmans. Sans doute ont-ils raison, quoi qu’il n’y ait guère moyen de le savoir. De toute façon, que l’antisémitisme islamiste ne soit pas au cœur de l’actualité ne permet pas de conclure à sa disparition. Et le « on est chez nous » lancé à la face de notre plus cher mécontemporain jouait bien la musique du grand remplacement. Surtout, au lieu de se demander qui sont les antisémites, exercice voué à l’échec car ils ne forment pas un groupe homogène, on ferait mieux de s’interroger sur la nature de l’antisémitisme qui a cours aujourd’hui. On ne dénonce pas les juifs comme juifs, mais comme capitalistes, comme colonialistes, et comme sionistes. « L’antisémitisme s’exprime dans la langue de l’antiracisme », résume Finkielkraut qui l’avait vu venir en 2000 dans Au nom de l’Autre. Du coup, des députés En Marche se sont mis en tête de faire de l’antisionisme un délit. Une deuxième loi Gayssot, quelle brillante idée. Non seulement la première n’a pas fait taire le négationnisme, mais en instaurant un privilège juridique pour les juifs, elle a ouvert la course à la reconnaissance mémorielle. Certes, la haine d’Israël cache ou entraîne toujours la haine des juifs. Y répondre par la censure ne serait pas seulement contre-productif, ce serait aussi une défaite intellectuelle. En attendant, ce fatras qui séduit aussi bien des fachos que des gauchos est bien, d’un point de vue idéologique, la facette gauchiste de l’islamo-gauchisme. C’est de cette matrice, et pas des années 1930, que vient la haine des juifs déguisée en haine d’Israël qui se lâche aujourd’hui. Dans son inspiration, cette peste est plus rouge que brune. Beaucoup de ceux qui s’apprêtent à défiler préfèrent ne pas le savoir. Autant dire qu’on n’attend pas grand-chose d’une mobilisation qui a toutes les chances de rester sans lendemain, à moins qu’elle n’accouche d’autres billevesées du genre de la loi anti-antisioniste. « Tout de même, me glisse un ami, c’est quand même bien que les gens se réveillent, non ? » Peut-être. Je l’avoue, ce grand raout m’agace à l’avance, mais s’il n’y avait personne ça m’inquiéterait. Ces juifs ne sont jamais contents.

« Nouvelle forme d’antisémitisme »

par Ingrid Riocreux | Causeur.fr

salaf

C’est triste à dire mais… heureusement qu’Alain Finkielkraut a été agressé.

Et heureusement que deux caméras se trouvaient là : celle de Charles Baudry et de Yahoo Actualités, d’après Libé.

Sinon quoi ?

Sinon, nous étions bons pour subir encore longtemps des refrains mi-faux mi-flous sur « l’antisémitisme aujourd’hui en France ».

Coïncidence, cette agression verbale violente a eu lieu juste après une succession d’actes antisémites allant de la profanation des lieux de mémoires (les arbres plantés en mémoire d’Ilan Halimi ont été coupés) à l’agression physique d’un enfant (le petit garçon de 8 ans à Sarcelles) et la publication des chiffres de l’antisémitisme : une hausse de 74% a été enregistrée par rapport à l’année dernière.

Mais justement, dans cette atmosphère, il était assez fascinant de voir comme le discours journalistique s’employait à rabattre les soupçons vers « l’extrême droite » et à reconstruire le portait robot fantasmatique de l’aryen blond: çà et là, on nous rappelait qu’ »il y a une tradition de l’antisémitisme en France » dans laquelle on mélange tranquillement un certain antijudaïsme chrétien et les avatars hexagonaux de l’antisémitisme national-socialiste; sur France 24, on nous disait que l’antisémitisme d’aujourd’hui « amalgame des traditions ». Certes, on évoquait un peu partout l’existence d’un « antisémitisme d’extrême gauche ». Une concession a minima.

Edouard Philippe mentionnait, il y a deux semaines, l’existence d’une « nouvelle forme d’antisémitisme ». L’expression allait faire florès ; on s’interrogeait : « existe-t-il une nouvelle forme d’antisémitisme ? » Mais cette question a bien peu de sens et l’expression du premier ministre plaît justement parce qu’elle est elliptique et même euphémistique. On a l’impression que l’on parle de la résurgence d’un phénomène ancien, qui reviendrait sous une « nouvelle forme ». Ou d’une permanence qui muterait seulement par sa forme, alors que c’est bien sa nature et son contenu qui sont en cause. En tout cas, on est prié de croire qu’on a affaire à une réalité qu’on ne sait pas, ou pas encore, nommer.

Certes, on parlait de « l’antisémitisme dans les quartiers » mais dans tous les débats que j’ai pu entendre, en tout ou parties, ce thème n’était jamais assumé par les journalistes, toujours par des intervenants invités. Ce procédé me paraît souvent symptomatique de ces situations dans lesquelles on aurait tort de prétendre qu’on ne nous dit pas la vérité, mais où, pourtant, nous avons l’impression que nous ne sommes pas tout à fait autorisés à la penser. C’est une chose, en effet, de laisser dire qu’il existe dans notre pays un antisémitisme musulman, c’en est une autre de l’affirmer.

L’épisode Finkielkraut a permis de voir et d’entendre ce qu’on ne nous affirmait pas : les journalistes ont montré les images de ce barbu hurlant « Dieu va te punir » et nous ont informés que « l’un des agresseurs de Finkielkraut  [était] membre de la mouvance salafiste ».

Mais nos médias auront à faire un examen de conscience : quand on stimule le communautarisme et la concurrence victimaire, quand on se scandalise de certaines haines et qu’on en banalise d’autres, on porte une responsabilité dans l’exacerbation des tensions qui déchirent une société.