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Le chef d’Al-Qaïda au Maghreb islamique tué au Mali par l’armée française

La ministre des Armées Florence Parly a confirmé ce vendredi soir que l’émir Abdelmalek Droukdal et plusieurs de ses collaborateurs ont été «neutralisés».

Par Nicolas Barotte

Florence Parly, la ministre des armées, a annoncé vendredi 5 juin, la mort d’Abdemalek Droukdal, le chef d’Al-Qaïda au Maghreb islamique. Il a été tué par l’armée française lors d’une opération à Talhandak au Nord-Ouest du Mali.PartagerPlayUnmuteCurrent Time 0:03/Duration 1:07Loaded: 99.88% Picture-in-PictureFullscreen

Lorsque Florence Parly s’exprime jeudi devant la commission défense de l’Assemblée nationale, Abdelmalek Droukdal est déjà mort. L’armée française déployée au Sahel dans le cadre de l’opération Barkhane a «neutralisé» la veille, le 3 juin, l’émir d’Al-Qaida au Maghreb islamique «et plusieurs de ses collaborateurs lors d’une opération dans le nord du Mali».

Mais la ministre des Armées ne l’a annoncé que vendredi soir. «Le combat essentiel pour la paix et la stabilité dans la région vient de connaitre un succès majeur», a-t-elle commenté sur Twitter. Abdelmalek Droukdal «commandait l’ensemble des groupes qaidistes d’Afrique du Nord et de la bande sahélienne dont le JNIM, l’un des principaux groupes terroristes actifs au Sahel», a-t-elle ajouté.

Florence Parly✔@florence_parlyE

Le 3 juin, les forces armées françaises, avec le soutien de leurs partenaires, ont neutralisé l’émir Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), Abdelmalek Droukdal et plusieurs de ses proches collaborateurs, lors d’une opération dans le nord du Mali.3 87722:06 – 5 juin 2020Informations sur les Publicités

L’armée française vient de remporter une victoire symbolique importante dans sa lutte contre les formations djihadistes qui gangrènent le nord du Mali. Alors qu’un effort supplémentaire a été demandé depuis le mois de janvier à l’opération Barkhane (lancée dans la foulée de l’opération Serval en 2014), l’élimination d’un important leader terroriste va déstabiliser sérieusement ces organisations.À lire aussi : La rivalité entre al-Qaida et l’EI embrase le Sahel

Pour faire basculer le rapport de force au Sahel, le chef de l’Etat Emmanuel Macron avait décidé de porter la présence militaire à 5100 soldats et de concentrer les opérations sur la zone des trois frontières (entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger) contre l’Etat islamique au Grand Sahara. Lors du sommet de Pau, en janvier, il avait exigé des pays du G5 Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad, Mauritanie) un engagement plus ferme aux côtés de la France. Affilié à Daech, l’EIGS était ainsi désigné comme ennemi principal. «Le 19 mai dernier, les forces armées françaises ont capturé Mohamed el Mrabat, vétéran du djihad au Sahel et cadre important de l’EIGS», a aussi annoncé vendredi soir Florence Parly.

Concurrence terroriste au Sahel

La neutralisation d’Abdelmalek Droukdal montre que la force Barkhane n’avait pas perdu de vue les autres groupuscules djihadistes. Ceux-ci d’origines et d’obédience à la fois diverses et entrecroisées se livrent aussi à une concurrence féroce dans le territoire sahélien. Depuis trois mois, l’EIGS, rattaché à Daech, et le RVIM (Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans), lié à Al-Qaïda, était même entré en conflit ouvert après avoir longtemps cohabité. «C’est une dynamique récente que nous surveillons avec attention», a commenté Florence Parly lors de son audition à l’assemblée pour s’en réjouir. D’autres fractures sont apparues avec la volonté apparente et balbutiante de certains groupes, comme par exemple la Katiba Macina, de laisser la porte ouverte à des discussions avec l’Etat malien.

Toutes les opérations de la force Barkhane sont désormais conduites avec les forces armées locales, s’est elle aussi félicitée. «Nous avons beaucoup de signes encourageants de leur montée en puissance», a-t-elle ajouté. L’autonomie des Forces armées maliennes ou des Forces armées nigériennes est la condition principale d’un désengagement français dans la région. Pour l’heure, elles n’étaient pas en mesure seules d’assurer le contrôle des territoires perdus.À lire aussi : «Barkhane»: «Reconstruire l’armée malienne, c’est réparer une voiture en roulant»

Le renforcement des armées s’accompagne malheureusement aussi de débordements. Plusieurs cas d’exactions contre des populations civiles menées ont été dénoncées. L’ONU a dénombré 101 exécutions extrajudiciaires par l’armée malienne entre janvier et mars, et une trentaine d’autres par l’armée nigérienne sur le sol malien. Vendredi, le secrétaire général adjoint de l’ONU pour les opérations de paix, Jean-Pierre Lacroix a exhorté «la Force conjointe du G5 Sahel et ses Etats membres à ne ménager aucun effort» pour respecter les droits humains.

Jusqu’à présent, l’état-major français s’est toujours refusé à tenir une comptabilité des djihadistes «neutralisés» sur le terrain, considérant que la «victoire» militaire passait par une autre voie : le retour de l’Etat malien sur l’ensemble de son territoire. Dans ce contexte, si l’élimination des leaders djihadistes constitue un succès, elle ne signifie pas un coup d’arrêt aux mouvements terroristes qui nourrissent leurs d’abord de conflits locaux, ethniques, pastoraux ou encore sociaux.

Manuel Valls: «L’antisémitisme et l’antisionisme plus que jamais à combattre»

EXCLUSIF – L’actualité récente démontre qu’antisémitisme et antisionisme demeurent très virulents en Europe, et singulièrement en France, s’inquiète l’ancien premier ministre.

Par Manuel Valls pour Le Figaro

C’est le génie des grands intellectuels, ils sont visionnaires. Le 16 mai 1896, Émile Zola publie en première page du Figaro un article intitulé «Pour les juifs». Zola entend dénoncer avec force l’immonde campagne antisémite menée essentiellement par Édouard Drumont depuis la publication de son ouvrage, La France juive, en 1886. Zola n’est pas encore engagé dans la défense du capitaine Dreyfus, condamné et embastillé à l’île du Diable depuis deux ans. Il ignore tout à ce moment de l’affaire et de son innocence.

Le grand mérite de l’auteur des Rougon-Macquart est d’avoir compris la gravité de ce qui se passait dans la société française. Les termes «antisémite» et «antisémitisme» s’installent progressivement dans le vocabulaire et changent le contenu du débat intellectuel et politique. Zola les intègre dans son article qui, comme son célèbre «J’accuse», publié le 13 janvier 1898 dans L’Aurore, grâce à Clemenceau, est un «moment de la conscience humaine» pour reprendre les mots d’Anatole France devant sa tombe le 5 octobre 1902.

À lire aussi : Georges Bensoussan: «Le vrai tabou n’est pas l’antisémitisme, mais qui sont les antisémites»

Zola est porteur d’une pensée prophétique. Il s’avance seul devant une opinion avide de revanche depuis la défaite de 1870, à la recherche de boucs émissaires, chauffée à blanc parun nationalisme haineux. Il s’oppose à la plupart de ses contemporains. Il offre une argumentation solide et cohérente face à l’antisémitisme et à la judéophobie de Drumont. Cet antisémitisme moderne et populiste – les Juifs assimilés aux bourgeois, à l’argent et au pouvoir -, dépassant les clivages entre la gauche et la droite, est une véritable répétition générale du XXe siècle.À l’antique antisémitisme chrétien disséqué par Léon Poliakov s’est greffé un modernisme antijuif, une haine des Juifs – si proche de la « France juive  » de Drumont – et une détestation d’Israël

Les mots de Zola n’ont rien perdu de leur actualité. Dans un portrait qui lui était consacré, il y a quelques jours, le président du Congrès juif mondial, Ronald Lauder, s’interrogeait: «Qui s’élève en France pour les Juifs? Qui s’élève en Allemagne pour les Juifs? Qui s’élève en Europe pour les Juifs?»«Niemand, personne, nobody», répondait-il lui-même, cinglant. Ces mots m’ont bouleversé. Ils peuvent paraître injustes. Nous sommes nombreux à parler et à agir contre l’antisémitisme, la haine des Juifs, et l’antisionismela haine d’Israël, qui convergent depuis des années. Et pourtant je me sens concerné par le reproche. Les actes antisémites traduisent partout en Europe mais aussi aux États-Unis un mal profond. Ils sont par essence annonciateurs de grandes catastrophes. Ces vagues antijuives sont le fruit de l’antisémitisme radical d’extrême droite – qui s’attaque aussi aux musulmans -, d’extrême gauche et de l’islamisme. Ils accompagnent la crise de la démocratie et la montée du national-populisme.

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Il faut d’abord admettre et connaître cette réalité, qui est plus forte en France que dans d’autres pays européens, pour mieux la combattre. À l’antique antisémitisme chrétien disséqué par Léon Poliakov s’est greffé un modernisme antijuif, une haine des Juifs – si proche de la «France juive» de Drumont – et une détestation d’Israël, présents dans une large partie de la sphère politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Dieudonné et Soral parmi d’autres sont l’expression de cette haine. Cet antisémitisme, nous l’avons retrouvé parmi les «gilets jaunes» ou dans un carnaval odieux en Belgique.

Ce que j’ai nommé l’islamo-gauchisme qui a prospéré dans les quartiers populaires, dans les banlieues, cache son antisémitisme sous une forme d’anticapitalisme, de rejet de la mondialisation, assimilée «aux Juifs qui dominent le monde grâce à l’argent» (rien de très original dans la rhétorique…) et de l’antisionisme qui n’est quela négation de l’État d’Israël, instrument de cette domination dont les Palestiniens seraient les premières victimes… Vous trouvez ces discours dans les rangs de La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon et de l’extrême gauche française, chez Podemos en Espagne ou Corbyn en Grande-Bretagne. La haine du Juif et d’Israël a également prospéré avec l’essor de l’islamisme dans nos pays européens, à travers les réseaux sociaux ou les paraboles relayant la culture antisémite et antiisraélienne d’une partie du monde arabe.Je vis comme un échec pour la République le fait que, depuis vingt ans, de nombreux Français juifs aient décidé de partir en Israël à cause de la montée en puissance de l’antisémitisme

Faute d’avoir compris ces phénomènes et aussi cette complexité, une partie des responsables politiques hésite à s’engager dans cette condamnation claire et évidente de l’antisionisme qui n’est que le paravent de l’antisémitisme. Il faut en prendre toute la mesure pour mener un combat déterminé. Il faut donc nommer les choses, ne pas avoir peur de s’exposer, avoir du courage. Zola nous montre la voie. Les hésitations ou les lâchetés au moment des assassinats antisémites d’Ilan Halimi ou de Sarah Halimi doivent nous révulser.

Je vis comme un échec pour la République le fait que, depuis vingt ans, de nombreux Français juifs aient décidé de partir en Israël à cause de la montée en puissance de l’antisémitisme et parce qu’ils avaient le sentiment que la France ne les protégeait plus. Bien entendu, l’antisémitisme ou le négationnisme ne sont pas, seulement, l’affaire des Juifs mais bien de tous. Pourtant je le redis, comme je l’avais proclamé devant l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes le 10 janvier 2015: la France sans les Juifs ne serait plus la France. Alors, comme Zola, nous devons nous engager, pour les Juifs.

Nous devons savoir que le combat sera long et difficile. Sur tous les fronts: sécuritaire et judiciaire, éducatif et culturel, mémoriel. Dans la société, dans les quartiers, à l’école, sur les réseaux sociaux. C’est donc une bataille idéologique, culturelle, intellectuelle et civilisationnelle. Il faut la gagner.

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Nathalie Goulet: «En matière de lutte contre le terrorisme, il reste des failles évidentes»

FIGAROVOX/TRIBUNE – Un rebelle islamiste syrien, Majdi Mustapha Nameh, a été arrêté à Marseille car il est soupçonné d’avoir commis des crimes de guerre. Il est pourtant entré en France grâce à un visa Erasmus. La sénatrice Nathalie Goulet dénonce des failles persistantes dans la lutte contre le terroriste islamiste.Par Nathalie GouletPublié le 7 février 2020 à 19:29, mis à jour le 7 février 2020 à 19:29


Nathalie Goulet est sénatrice UDI de l’Orne. Elle a présidé au Sénat une Commission d’enquête sur l’organisation et les moyens de la lutte contre les réseaux djihadistes en France et en Europe.


Alors que le Président de la République devrait annoncer des mesures contre le communautarisme et l’islam radical, quelques constats s’imposent.

Je ne veux en aucun cas être alarmiste et je refuse de me ranger derrière une vision exagérée selon laquelle les Frères musulmans seraient aux portes du pouvoir. Mais ceux qui suivent mes travaux sur ce sujet savent à quel point j’ai à cœur de rester fidèle aux lois et aux principes fondateurs de la République. Il est impératif que les religions s’adaptent à la République et non l’inverse. Les événements récents sonnent donnent une étrange sensation de «déjà-vu». Cette incessante répétition de l’histoire ne peut que provoquer une (légitime) vague d’indignation, de fatigue, de colère et incompréhension auprès des citoyens.Un terroriste rentré avec un visa étudiant ? Ce scénario rappelle la tragédie de l’assassinat de la jeune Aurélie Châtelain.

Le 29 janvier à Marseille a été arrêté Majdi Mustapha Nameh, alias Islam Alloush, présumé coupable de graves crimes commis au nom de Jaysh Al-Islam, «Armée de l’Islam», un groupe islamiste syrien notoire. Ce terroriste soupçonné est entré sur notre territoire avec un visa ERASMUS+. Cet incident n’est malheureusement pas inédit, au point même que les spécialistes ont affirmé lors de différentes auditions par des commissions d’enquête depuis 2015 laisser sciemment ce type d’individus entrer sur le territoire pour mieux maîtriser leur arrestation. Permettez-moi d’en douter…

Un terroriste rentré avec un visa étudiant? Ce scénario rappelle la tragédie de l’assassinat de la jeune Aurélie Châtelain le 19 avril 2015, par Sid Ahmed Ghlam, un pseudo-étudiant algérien de 24 ans. Ce dernier n’avait jamais suivi les cours auxquels il était supposé assister, et planifiait un attentat dans une église de Villejuif, projet qui fut heureusement déjoué.

Nous sommes alors en droit de nous interroger, aujourd’hui comme hier, sur les conditions de délivrance de ces visas étudiants. Ce terroriste recherché par toutes les polices a bénéficié d’un visa Erasmus, comme tout bon étudiant européen: c’est à peine croyable et pourtant c’est une réalité. Le manque de coordination entre les services consulaires, l’absence de listes d’individus indésirables, de partage des fichiers des personnes recherchées est inacceptable, alors que cinq années nous séparent du drame de Charlie et de l’Hyper Cacher. Nous devons reposer ces questions, encore et encore.

On a vu un manque de rigueur similaire lorsque les autorités ont laissé se dérouler au mois de mai 2019 une série de douze conférences et collectes de fonds pour une école d’Ouléma en Mauritanie, alors que parmi les intervenants figurait Mahfoudh Ould Brahim Vall, connu des services français et mauritaniens pour son appartenance aux Frères musulmans comme Hassan Iquioussen. Je me suis alors interrogé sur l’autorité qui a délivré un visa à cet individu, il ne s’agissait pas de notre consulat en Mauritanie. Il devrait alors s’agir d’une autorité consulaire d’un de nos partenaires européens, sans consultation. Nous ne pouvons pas tolérer un tel manque de rigueur dans un contexte aussi tendu de risque d’attentats sur notre territoire.

Le 28 septembre 2019, à la mairie de Rouen s’est déroulé un séminaire tenu par Othmane Iquioussen, bien connu des services pour son adhésion lui aussi aux thèses des Frères musulmans. En septembre, une réunion du centre arabe de recherche et d’études politiques de Paris (Carep), «think tank» connu pour ses liens avec le Qatar offrait à son directeur exécutif une tribune appelant les Français de confession musulmane à constituer des listes communautaires indiquant que: «tous ceux qui ne sont pas d’accord avec ce processus (…) doivent savoir qu’ils ont 6 millions de voix à portée de mains», recommandant «de taper aux urnes». Alors que le Président de la République prétend vouloir lutter contre le communautarisme, les autorités autorisent ce type de manifestation et de propos. Il faut avouer que la logique paraît bien lointaine dans cette situation.Cette liste est nécessaire pour montrer l’accumulation de failles dans nos systèmes malgré les mises en garde régulières des experts et des parlementaires.

Le 24 janvier 2020, à Bordeaux , la Librairie Mollat (ça ne s’invente pas) accueillait un colloque intitulé «Foi musulmane et Valeurs de la République». Le maire de Bordeaux, Nicolas Florian, candidat à sa propre succession, a lancé ce colloque, organisé par la Fédération musulmane de la Gironde, branche locale de l’ex-UOIF (les Frères musulmans en France). Outre les responsables locaux des Frères musulmans, cette assemblée accueillait une personnalité radicale, le «Cheikh Al-Arabi Al-Bichri», le directeur des études du sulfureux Institut IESH de Château Chinon, et membre du Conseil Européen pour la Fatwa et la Recherche, antenne du réseau frériste.

Cette liste, indigeste, est nécessaire pour montrer l’accumulation de failles dans nos systèmes malgré les mises en garde régulières des experts et des parlementaires qui multiplient les rapports et les propositions, rarement pris en considération.

Comment expliquer que les maires, qui réclament toujours d’être plus associés à la lutte contre la radicalisation, et qui demandent à avoir la communication des fichés S résidant sur le territoire de leur commune, peuvent-ils agir avec une telle légèreté sans solliciter les référents de leur préfecture? Ainsi, ils laissent la porte ouverte à des prêcheurs dont les discours sont loin des valeurs républicaines. La République reconnaît, et garantit, la liberté d’association et de réunion, mais celles-ci doivent se conformer au respect de l’ordre public. On est alors en droit de s’interroger sur le fonctionnement du renseignement territorial. À Rouen, le préfet semblait pourtant ignorer la tenue de ce séminaire.

Pour lutter contre l’influence de cette tendance de l’islam, incompatible avec nos règles républicaines, il faut prendre des mesures plus concrètes.La mise en place d’une liste européenne des personnalités non grata en Europe permettrait d’uniformiser les informations.

Une communication claire et automatique avec nos postes à l’étranger et ceux de nos collègues européens pour autoriser avec prudence les octrois de visas, avec une attention particulière aux visas étudiants, est impérative.

De plus, il faut tenir à jour les listes de détenteurs de ces documents et s’assurer que la communication entre les services de renseignement intérieur et extérieur se fasse rapidement. La mise en place d’une liste européenne des personnalités non grata en Europe permettrait d’uniformiser les informations. Cette mesure devra évidemment prendre en compte le Brexit, qui pourrait provoquer d’autres failles dans le PNR, les bases de données et Europol.

Au-delà des mesures de renseignement, il est urgent de mieux contrôler les associations, les think-tanks et leurs voies de financement.

Les dispositifs de notre République sont faillibles, nous sommes nombreux à dénoncer ces failles, et à répéter jusqu’au renoncement les mêmes préconisations. Nous devons assurer la sécurité de nos concitoyens, dans un cadre républicain mais avec une fermeté légitime. Les brèches, que nous dénonçons, existent. Elles font de nos compatriotes musulmans les otages d’une poignée de radicaux qui font prévaloir leur loi sur les lois de la République.

Pourtant, nous ne manquons ni de travaux ni de rapports sur le sujet de la gangrène de certains territoires par un islam radical, les travaux des parlementaires sur la radicalisation dans les services publics ou bien ceux d’Hugo Micheron, sont édifiants et tirent, à juste titre, une sonnette d’alarme sur ce que j’appelle depuis longtemps le délit de naïveté ou déni de réalité. Le Président doit annoncer un plan au plus vite, qui devra commencer par l’affirmation d’une tolérance zéro face au refus des normes républicaines.

Affaire Mila: «Non, Madame Belloubet, injurier l’islam n’est pas une atteinte à la liberté de conscience!»

FIGAROVOX/ENTRETIEN – La Garde des Sceaux a déclaré ce mercredi matin sur Europe 1 que «l’insulte à la religion» est «une atteinte à la liberté de conscience». Richard Malka, l’avocat de Mila, rappelle que ces propos sont juridiquement faux.Par Paul SugyPublié le 29 janvier 2020 à 11:04, mis à jour le 29 janvier 2020 à 18:55Affaire Mila : «L’insulte à la religion, est une atteinte à la liberté de conscience»Au micro d’Europe 1, Nicole Belloubet, la Garde des Sceaux, a réagi à l’affaire Mila déclarant que «l’insulte à la religion» est «une atteinte à la liberté de conscience». Des propos qui ont provoqué un tollé. PartagerPlayUnmuteCurrent Time 0:06/Duration 0:22Loaded: 99.65% Fullscreen

Richard Malka est avocat au barreau de Paris. Spécialiste du droit à la liberté d’expression, il défend notamment le journal Charlie Hebdo.


FIGAROVOX. – «L’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience, c’est grave» a déclaré le 29 janvier Nicole Belloubet, garde des Sceaux, sur Europe 1 à propos de Mila, une adolescente menacée de mort après avoir tenu des propos injurieux sur l’islam. Devant le tollé, Belloubet a regretté, plus tard dans la journée, une «expression maladroite» et jugé inacceptables les menaces dont cette adolescente est victime. Qu’en pensez-vous?

Richard MALKA. – Les propos de Nicole Belloubet mercredi matin sont tout simplement gravissimes! Ils participent à la mise en danger de Mila, qui a vu sa scolarité et sa vie sociale brisées après le harcèlement et les menaces dont elle a fait l’objet. Nicole Belloubet a fait montre à la radio d’une culture juridique fantaisiste, ce qui est extrêmement inquiétant, mais surtout elle donne ainsi raison aux milliers d’anonymes qui depuis plusieurs jours adressent lâchement des menaces à Mila en lui promettant de l’égorger, de la découper ou de la brûler!

On aimerait qu’elle lise davantage les fiches que lui préparent ses conseillers, et pas la propagande de la Ligue islamique mondiale qui milite partout en Europe pour l’interdiction du blasphème. Car c’est la terminologie exacte de cette organisation prosélyte, qui a plusieurs fois déposé des demandes en ce sens auprès de l’ONU: empêcher les injures envers l’islam au nom de la liberté de conscience. Nicole Belloubet a énoncé la définition même du blasphème telle que promue par la Ligue islamique mondiale ou l’Organisation de coopération islamique. Pris à la lettre, ses mots marqueraient le passage d’une société laïque et républicaine à une théocratie: si l’on ne peut pas offenser une religion, alors la respecter devient obligatoire. Le Code pénal du Pakistan l’énonce dans son article 295-C: «Toute injure ou tout propos abîmant une représentation de Dieu est un blasphème».On entrave la liberté de conscience en privant quelqu’un de la liberté de croire. Pas en injuriant sa religion.

Ce que dit la ministre de la Justice est donc parfaitement inepte, et heureusement toute la jurisprudence française en la matière dément ses propos. En 2007, la Cour de cassation a rejeté le pourvoi de l’Agrif à la suite de la publication par Libération d’un dessin représentant le Christ nu avec un préservatif sur le sexe. Le juge n’a pas reconnu l’existence d’une injure envers un groupe de personne en raison de leur religion. Idem lors du procès des caricatures de Mahomet publiées par le journal Charlie Hebdo. Rappelons que le journal n’a pas été condamné, «en dépit du caractère choquant, voire blessant, de cette caricature pour la sensibilité des musulmans» pour reprendre les mots mêmes de la 17e chambre du tribunal de grande instance de Paris. Et ainsi de suite. Jamais un seul juge français n’a reconnu que des propos, même vulgaires, même injurieux, envers une religion ou des symboles religieux pouvaient constituer une «atteinte à la liberté de conscience». Jamais! Et que Nicole Belloubet l’affirme au micro d’une émission de radio est irresponsable. Je la mets au défi de trouver une quelconque décision de justice qui corrobore ses propos!

La «liberté de conscience» est l’un des principes fondamentaux reconnus par les lois de la République, et elle garantit notamment la liberté de religion. Pourquoi ce terme est-il inapproprié en l’espèce?

Mais tout simplement parce que Mila n’a empêché personne de croire en l’islam! La liberté de conscience, c’est de croire dans ce que l’on veut. On y fait entrave en privant quelqu’un de cette liberté, en empêchant de se rendre dans une église, une synagogue ou une mosquée. Pas en injuriant sa religion.

C’est au contraire la liberté de conscience de Mila qui est ici en jeu, car elle a le droit de penser ce qu’elle veut de l’islam, et de le dire, même sur les réseaux sociaux. C’est ça le droit français: le fondement de la liberté de conscience n’est pas d’interdire la critique ou même l’injure, mais de protéger la liberté d’expression. Ces deux libertés n’ont rien d’incompatibles, au contraire elles participent l’une de l’autre. On peut tout aussi bien adhérer à une religion que la rejeter. Et prétendre le contraire, lorsqu’on est ministre de la Justice, c’est comme un ministre de l’Économie qui ne saurait pas compter.

Cette erreur est-elle selon vous symptomatique d’une méconnaissance grandissante des principes de la laïcité en France?

Bien sûr que la laïcité est de moins en moins bien connue et comprise. Ses termes juridiques échappent à beaucoup de nos concitoyens. On peut le déplorer, mais c’est hors sujet ici: on parle tout de même de la garde des Sceaux! Elle n’a pas le droit, elle, de se tromper à ce sujet. Même si c’est une confusion, elle est trop grave.

Ou alors, allons au bout de la logique: faut-il interdire aussi le Mahometde Voltaire? Lautréamont qui a représenté Jésus ivre? Nietzsche qui affirme que Dieu est mort? Ce serait anéantir le patient édifice des libertés que les siècles passés ont construit.

Encore une fois, il faut rappeler les mots qu’a employés le juge français lors du procès de Charlie: la liberté d’expression vaut aussi pour les paroles «qui heurtent, choquent ou inquiètent, ainsi que l’exigent les principes de pluralisme et de tolérance qui s’imposent particulièrement à une époque caractérisée par la coexistence de nombreuses croyances et confessions au sein d’une même nation». Cette mention est en réalité inspirée de la jurisprudence qui vaut à la Cour européenne des droits de l’homme depuis 1976: si l’on s’interdit de critiquer une religion, on ne peut plus vivre ensemble.

«Des territoires perdus de la République aux territoires gagnés par les islamistes?»

GRAND ENTRETIEN – À la veille des élections municipales, Bernard Rougier comme Xavier Lemoine alertent contre le danger représenté par les listes communautaires, mais aussi par les «accommodements raisonnables» passés entre élus et entrepreneurs religieux.

Par Alexandre Devecchio et MARGUERITE RICHELME

Les Territoires conquis de l’islamisme* (PUF), ouvrage collectif dirigé par Bernard Rougier, directeur du Centre des études arabes et orientales de l’université Sorbonne Nouvelle Paris-III, est une plongée effrayante dans ce que l’islamologue appelle les «écosystèmes islamistes»: des enclaves, de plus en plus nombreuses en France, noyautées par les salafistes et les Frères musulmans pour contrôler la population d’origine immigrée de confession musulmane. Nous avons confronté le regard de cet observateur à celui d’un homme de terrain.

Maire de Montfermeil, ville qui fut l’un des épicentres des émeutes de 2005, Xavier Lemoine se bat depuis près de vingt ans contre les pressions islamistes. Il partage le diagnostic de Bernard Rougier et appelle la République à renforcer sa présence et son autorité dans ces territoires pour éviter la partition.

LE FIGARO. – Bernard Rougier, Les Territoires conquis de l’islamisme, le titre de votre livre, n’est-il pas un peu provocateur?

Bernard ROUGIER. – Il y a une provocation volontaire. Nous avons voulu restituer l’idée qu’il y avait eu constitution d’espaces physiques enclavés, marqués par un écosystème autour de la mosquée, de la sandwicherie hallal, de la librairie islamique, de la salle de sport, du terrain de foot. Ce sont des lieux d’apprentissage de la norme islamiste où les individus créent du lien et qui sont investis par un discours religieux à coloration salafiste. À travers tous les entretiens, on s’aperçoit qu’une socialisation islamiste s’accomplit à l’échelle locale, au point de former un territoire avec ses différents marqueurs. Cette notion de territoire a une réalité physique: elle est constitutive de la communauté, sous-entendu islamique, et s’oppose à d’autres espaces où la norme religieuse ne va plus de soi, n’est plus aussi légitime. Il y a aussi les espaces institutionnels: celui de la prison, lieu privilégié de diffusion des discours religieux et des pratiques rigoristes ; et, dans le registre de la démocratie locale, celui du conseil municipal où le clientélisme communautaire et religieux s’exerce. Il existe une diversité de scènes et de sites où les acteurs religieux tentent de pousser leur agenda idéologique. Ce sont ces éléments qui justifient l’idée de territoire.

Évidemment, il y a un écho avec le livre Les Territoires perdus de la République. Nous n’avons pas parlé de la délinquance, sauf quand celle-ci pouvait s’articuler avec l’engagement djihadiste ; ce n’est pas un livre de sociologie urbaine, ni de sociologie des banlieues. C’est un ouvrage sur l’action d’entrepreneurs religieux qui, à travers le maillage d’espaces physiques, cherchent à contrôler la population d’origine immigrée de confession musulmane.

Ces systèmes religieux peuvent cohabiter dans certains cas avec diverses formes de délinquance. Dans certains réseaux salafistes, on trouve l’idée qu’il n’est pas grave de vendre de la drogue si cette drogue est destinée aux «mécréants». La délinquance est alors un moyen de lutter contre le système républicain désigné comme l’expression de la mécréance. De manière plus générale, c’est l’existence d’espaces salafisés dans certaines communes françaises qui explique le nombre de départ vers la zone syro-irakienne à partir de 2012-2013, et plus encore après la proclamation du «califat» islamique en 2014. Plus l’espace a été travaillé par ces réseaux, plus la socialisation a été forte autour des différents sites et plus la recherche de la pureté religieuse est devenue une exigence telle que lorsqu’une opportunité extérieure surgit, ces individus s’en saisissent. L’hypothèse du livre est d’affirmer un lien entre ces espaces islamisés ou réislamisés et les départs pour le djihad en terre orientale.

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Xavier LEMOINE. – Le titre de l’ouvrage de Bernard Rougier n’est en rien provocateur. S’il faut le comprendre comme des enclaves dûment identifiées avec des frontières géographiques, cela existe mais elles sont encore rares. En revanche, la définition d’écosystème est plus appropriée puisque c’est protéiforme et diffus à l’échelle de nos villes. C’est donc bien plus profond et dilué que l’enclave. Ce sont les mêmes personnes qui peuvent aller à l’école de la République durant la journée, mais dès la sortie de classes sont prises en charge par les mosquées ou l’association sportive, si bien que le sport est fait en autarcie communautaire. On observe une cohabitation de modes de vie intriqués. L’appréhension en est bien plus subtile que lorsqu’un périmètre est déjà tracé. Si les quartiers populaires ont pu être touchés par les salafistes, on trouve des personnes d’obédience islamiste tout à fait organisées et déterminées au sein des classes moyennes supérieures.

Pour les pouvoirs publics, cela représente une plus grande difficulté d’identification et plus encore d’action. Autant les quartiers populaires représentent des périmètres identifiés, autant ces classes moyennes supérieures sont réparties de manière diffuse et disposent d’une bien plus grande autonomie d’action. Le contact est rompu.

Si les politiques publiques relevant de la politique de la ville ont permis à la République de maintenir le lien et son influence dans les quartiers populaires par le truchement des élus locaux, il reste à imaginer un autre mode opératoire pour la partie diffuse et autonome du phénomène étudié.

Vous décrivez la mise en place de ces enclaves que l’on peut qualifier de «salafo-fréristes». Quel a été le processus?

B. R. – Le processus fonctionne entre les deux rives de la Méditerranée. On ne peut pas étudier les formes d’islam en France sans prendre en considération le Maghreb et le Moyen-Orient. Dans la dynamique salafiste en Europe, il y a le contre-effet d’une révolution salafiste qui a bouleversé l’expression de l’islam dans le monde musulman après les indépendances politiques. Des facteurs conjoncturels ont aussi joué: le rôle de l’Arabie saoudite, bien sûr, mais aussi les modalités d’achèvement de la guerre civile algérienne à la fin des années 1990. Il y a eu alors un pacte entre militaires et salafistes, par l’intermédiaire des religieux saoudiens: les combattants du GIA ont abandonné la lutte en échange de positions d’influence dans le paysage religieux algérien. L’Algérie a ainsi servi de relais privilégié à la diffusion salafiste vers la France et vers l’Europe. Comme si le pacte algérien de sortie de la guerre civile avait pour effet mécanique de détricoter le pacte français républicain en y semant les germes de la division.

La diffusion du salafisme s’opère aussi évidemment par les pèlerinages qui sont un enjeu commercial et idéologique. La défense d’un islam salafiste va donner aux agences de pèlerinage la possibilité d’obtenir des visas pour aller de plus en plus souvent à La Mecque et à Médine. Le passage dans les lieux saints, c’est l’immersion dans un univers de sens – avec ses cheikhs, ses maisons d’éditions, ses sites internet – qui rétroagit ensuite dans les banlieues françaises pour diffuser le «véritable» islam. Il y a une sorte de concordance des sources de validation de celui-ci: Google, la librairie islamique de quartier, le prédicateur de la mosquée, celui du bled diffusent la même interprétation de l’islam. Cela rend donc très difficile la possibilité de sortir de cette définition de l’islam qui est validée par toutes ces sources d’autorité.

X. L. – Lorsque les pouvoirs publics ont maintenu une forte et exigeante présence, y compris dans la confrontation, on observe également la convergence de tous ces signaux extérieurs mais les pouvoirs publics ont aussi contribué à maintenir certaines personnes dans une forme de liberté quant à la manière dont ils entendent pratiquer. En dépit de certains signes extérieurs qui semblent appartenir à cette codification générale, ce sont des personnes qui savent parfaitement se démarquer d’un certain nombre de codes ou d’usages imposés. Ils parviennent à conserver une certaine liberté, grâce à un rapport constant et fréquent avec la République. En revanche, dès lors qu’il y a rupture avec la société française, alors nous entrons parfaitement dans le schéma indiqué dans Les Territoires conquis de l’islamisme. Il est important, par une cohabitation bienveillante, exigeante parfois, que les institutions maintiennent et intensifient leur présence pour établir un contrepoint à cette convergence de signaux qui existe.

Pour autant, les récentes réformes sociétales (théorie du genre à l’école, loi Taubira, lois de bioéthiques, PMA, peut-être GPA à l’avenir) constituent un repoussoir absolu parfaitement instrumentalisé par ceux qui veulent couper les musulmans de l’influence de la culture française.

L’emprise islamiste se nourrit-elle de la détresse sociale?

X. L. – Elle est beaucoup plus prégnante, déterminée, durable et intelligente, auprès de cette nouvelle classe moyenne supérieure, évoquée plus haut, que dans les quartiers populaires où il y a une interaction plus forte avec la République. Pour peu qu’une présence affirmée permette d’agir. Il n’y a donc aucune corrélation automatique entre la détresse sociale et l’emprise islamiste.

B. R. – Chez les Frères Musulmans, le discours est porté par des ingénieurs, des professeurs, des universitaires, des cadres. Il y a clairement une partie de la classe moyenne diplômée qui veut imposer cette conception au reste de la population musulmane. On le voit dans l’histoire et la sociologie de l’islamisme. Le djihadisme, type Al-Qaïda, a été dirigé par des personnalités issues des Frères Musulmans, venus pour Ben Laden et Zawahiri de milieux très aisés. En revanche, dans le salafisme dijahdisme, on trouve des profils plus variés où l’excellence sociale repose sur la connaissance religieuse de l’arabe et des textes sacrés. Ils mettent d’ailleurs en cause les Frères, en dénonçant les positions de pouvoir qu’ils occupent dans la sphère profane grâce à leurs diplômes. Chez les sympathisants francophones d’Al-Qaïda, on voit apparaitre l’idée que l’on peut faire des thèses à l’Université et acquérir des positions d’influence dans la société. Chez les salafistes, on survalorise exclusivement la dimension religieuse. Il y a presque une forme de clivage de classe entre les Frères et les salafistes.

Les élus doivent prendre conscience des risques de « l’orientalisation  » des pratiques politiques. L’individu n’est pas vu comme individu mais comme membre du collectifBernard Rougier

Quelle est la part de responsabilité de l’État et des élus locaux?

X. L. – J’accepte qu’il puisse y avoir plusieurs pratiques de l’islam pour autant la version prônée par les frères musulmans n’est en rien une nouveauté, au regard de l’histoire de l’islam. J’ai toujours été surpris de la part des hommes politiques et de la part de la haute administration de leur méconnaissance des ressorts fondamentaux de l’islam qui sont à mon sens, pour certains d’entre eux, incompatibles avec les piliers sur lesquels notre société européenne, judéo-chrétienne est bâtie. Je vois trois sujets majeurs, la question de la laïcité, la question de l’égale dignité de l’homme et de la femme et la question de la liberté de conscience.

Ce sont bien plus que des divergences qui existent là. Peut-il vraiment alors y avoir durablement cohabitation pacifique de principes si antagonistes?

Il convient donc aux pouvoirs publics dans ses actions en direction de nos populations d’avoir bien présent à l’esprit la nécessité de faire connaître, d’expliquer et le cas échéant de défendre ces principes communs sans quoi nous assisterions à de graves dérèglements de notre vie sociale. Ces politiques voulues, déterminées et soutenues au niveau national sont mises en œuvre avec bienveillance et persévérance au niveau local. Il doit y avoir «unité de vue» et de «commandement».

Ces actions sont indispensables pour venir aider les personnes qui prises sous la contrainte de la communauté veulent s’en émanciper et poser librement les actes de leur vie personnelle, familiale, professionnelle, … La nature a horreur du vide et il est urgent de reprendre pied.

B. R. – Il y a risque pour le fonctionnaire «de souche» de bonne foi ou l’élu local de croire que des revendications islamistes sont légitimes sur le plan culturel et religieux. C’est par méconnaissance de l’islam et de la distinction islam/islamisme que l’on donne une solennité culturelle à ce qui est en réalité un projet idéologique et un discours orienté. Il y a eu un manque de vigilance dans les autorisations données à certaines associations sur la nature de leurs représentants, la nature de leurs discours et leurs liens avec l’extérieur. Il y a eu la mise en place d’une islamisation sous couvert de revendications culturelles. Ce qui a été dit, fait et diffusé notamment dans certaines mosquées, a brisé le lien républicain. C’est à la fois l’appareil d’Etat et les systèmes politiques locaux qui ont manqué de vigilance ou qui ont fait preuve de naïveté. C’est pour cela qu’il est indispensable de conserver cette distinction entre islam et islamisme. Sur les 20 dernières années, on observe la création d’un groupe de pression qui va vendre «les voix des musulmans» en échange de la satisfaction des revendications spécifiques sur les écoles confessionnelles, sur l’obtention de postes stratégiques dans les mairies , l’accès au logement social etc. . Dans certaines communes d’île -de-France, on voit que localement certains habitants ont abdiqué leur citoyenneté et considèrent qu’il faut passer par l’association religieuse pour obtenir des ressources publiques. C’est déjà un exemple de désintégration républicaine relayée – ce qui est choquant – par une partie du tissu républicain local. Il y a une responsabilité des élus.

Je me refuse fermement à la politique des grands frères, forme déguisée de sous-traitance politico-culturelle. C’est le seul moyen de ne pas être pris en otageXavier Lemoine

La tentation est-elle importante pour les élus locaux de consentir à des «accommodements raisonnables» avec les islamistes dans l’espoir de pacifier la délinquance?

X. L. – Malgré la réapparition dans nos villes de drogues dures, ces dernières ont été combattues il y a quinze ou vingt ans par certains religieux. C’est une réalité. Concernant par ailleurs des accommodements qui ont pu être passés, à certains endroits, ils peuvent perdurer encore aujourd’hui. Je me refuse fermement à la politique des «grands frères» qui est une forme déguisée de sous-traitance politico-culturelle. La République doit s’adresser à tous les citoyens, le discours n’est pas légitimé par l’origine, la religion ou la qualité de celui qui l’exprime. Cela peut sembler coûteux de ne pas sous-traiter la paix sociale mais c’est le seul moyen de ne pas être pris en otage. Pour cela, il faut savoir dépasser quelques manifestations hostiles qui ont pour but de vous faire céder. Il faut rester très vigilant, à tous les niveaux, y compris dans ses propres services municipaux.

B. R. – Nous avons interrogé, dans nos recherches, des anciens employés de la mairie d’Argenteuil. Selon eux, sous l’ancien mandat municipal, des médiateurs urbains ont été recrutés en échange de l’appui électoral du réseau salafiste local. Il a été rapporté que sur une quinzaine de médiateurs urbains, la moitié était salafiste et refusait de serrer la main des femmes. À l’échelle locale, la République se détruit elle-même, au nom d’un calcul électoral à courte vue et de l’achat d’une paix sociale forte de tensions futures bien plus grandes. En certains cas, la proximité entre la mosquée et l’école peut être préoccupante, puisque la première diffusera différents types d’interdits dans l’espace scolaire dès la maternelle. Il faut que les élus prennent conscience des risques de «l’orientalisation» des pratiques politiques. (Dans les lieux que nous avons étudiés), l’individu n’est pas vu comme individu mais comme membre du collectif. Cela ressemble à l’Empire ottoman, ou au Liban communautaire. Jérôme Fourquet a montré, à travers les listes électorales, que les jeunes femmes quittaient ces quartiers pour aller dans des zones où la pression islamiste était plus relâchée. Il y a une stratégie de sortie des jeunes femmes quand elles en ont les moyens.

Vous subissez, Xavier Lemoine, des pressions, j’en subis aussi. Nous entrons dans une société très compliquée puisque les réseaux sociaux et l’exigence de transparence font que toute critique de ces acteurs est considérée, par eux, comme des attaques. Les acteurs ne veulent pas être mis au jour et pour cela brandissent l’accusation d’«islamophobie». Quand les politiques, voire des universitaires, relaient ces accusations, le champ de la recherche se ferme. Si nous n’avons pas une connaissance claire, dépassionnée et documentée de ces phénomènes, nous irons vers la constitution homogène de territoires dont on ne saura rien. C’est précisément ce que l’on veut éviter. L’école est le prolongement de l’Etat, le lieu où celui-ci affirme son autorité et sa promesse d’émancipation. On a perdu beaucoup de temps sur le voile, il faut garantir la qualité de sanctuaire à l’école et d’instrument d’émancipation.

Existe-t-il une majorité silencieuse qui aspire à l’émancipation?

X. L. – Il y a une majorité de personnes, dans une très grande diversité de pratiques, qui veulent pouvoir garder la maîtrise personnelle de leur mode et choix de vie. Pour consolider cet état de fait, voire l’encourager, il importe que la République soit crédible pour protéger ces personnes des pressions subies. Si elles sentent un fléchissement des institutions, elles fléchiront aussi puis basculeront de l’autre côté.

Que pensez-vous des listes communautaires?

B. R. – Dans la réalité, il y a des listes communautaires «invisibles» qui se mêlent à des listes politiques dites normales. L’exemple d’Aubervilliers est frappant: un membre de l’Association des musulmans d’Aubervilliers, très marqué par le salafo-frérisme, est en position éligible sur une liste proche de La France Insoumise. En réalité, il s’agit donc d’une liste «mixte». Soulever la question des listes communautaires est intéressant pour créer la vigilance mais les interdire ne fonctionne pas véritablement. Cela s’est produit dans certains pays musulmans et les partis religieux ont pris d’autres noms pour prétendre à l’ouverture et à la représentativité. Le vrai problème réside chez les partis qui placent des candidats communautaires en position éligibles. Il me semble qu’une partie des violences contre les élus émanent de promesses d’«accommodements» non tenues après les élections. La manifestation contre «l’islamophobie» du 10 novembre 2019 est une réponse d’une partie de la gauche face à cette problématique, consistant à accepter ces listes et ce communautarisme. La France Insoumise a abandonné une partie de ses convictions républicaines en prenant part à cette manifestation. Le 10 novembre, un pacte s’est noué entre les islamistes et une partie de la gauche.

X. L. – Les listes communautaires pures existent, elles sont rares cependant. Elles permettent à la communauté de se rassembler, de se compter et de commencer un rapport de force. Une autre stratégie, celle du coucou, consiste à emprunter la notoriété d’un parti politique localement en déshérence qui, à son score résiduel, ajoute le score de la communauté. Le résultat électoral peut en être ainsi nettement amélioré et permettre d’obtenir quelques élus. On peut noter la part très active de certaines mosquées dans ces campagnes électorales. Enfin, à ces deux procédés assez visibles se rajoute, de plus en plus souvent, ces fameuses listes communautaires «invisibles» telles que décrites à l’instant par Bernard Rougier. C’est une stratégie d’influence et de noyautage.

Quelle réponse les pouvoirs nationaux et locaux peuvent-ils apporter à cette islamisation des territoires?

X. L. – Je suis maire depuis 18 ans. J’arrive à la fin de mon troisième mandat. J’ai pu, lors des deux premiers mandats mesurer les effets des politiques menées localement.

Mais durant ce troisième mandat, obtenir des résultats dans le domaine éducatif, culturel, citoyen est beaucoup plus aléatoire. En effet, les politiques publiques se trouvent en concurrence directe avec les réseaux sociaux, avec les associations qui, en marge de notre société, œuvrent dans le domaine éducatif, culturel, social, sportif… L’écosystème s’est mis en place et a densifié son offre.

Si au regard des enjeux qui nous concernent, une politique générale n’est pas portée de manière claire et forte au niveau national, les politiques menées localement seront inopérantes. Nous avons besoin au plan national d’une vision non négociable pour être efficient au niveau local. Je continue mais je sais que mon action est fragilisée pour n’être pas, sur certains sujets, relayée à l’échelle nationale.

Ce basculement est lié à la faiblesse de l’Etat. Est-il aussi lié à des phénomènes de basculement démographique ou d’immigration?

B. R. – Il y a eu une prise de conscience de la part du gouvernement, avec la circulaire sur l’islamisme et la réunion des préfets. L’idée qu’il ne faut plus seulement se focaliser sur le sécuritaire et empêcher les attentats mais aussi que le volet sociétal est fondamental et commence à s’imposer. Il y a une vraie prise de conscience de la part de ministres de la nécessité de nommer les choses, pour obtenir un consensus plus large sur la lutte contre l’islamisme. Contre ce phénomène, il faut recréer du collectif. Il faut des agents de l’Etat qui prennent des risques, en allant sur le terrain pour s’imposer. Il faut s’appuyer sur des personnes qui connaissent bien le terrain. Il faut reconstituer le renseignement territorial, connaître l’histoire du tissu local pour agir efficacement. L’enjeu est de recréer la République au niveau local, chose qui demande des personnalités hors du commun.

X. L. – La démographie a toujours commandé l’Histoire. Nos politiques, pour des raisons incompréhensibles, n’en ont jamais tenu compte.

Néanmoins, il est incontestable que la France vit une mutation démographique sans précédant dans son histoire. Aux enjeux strictement démographiques s’ajoutent également de sérieux enjeux culturels.Sujets

Depuis Charlie Hebdo, cinq ans de reculades

Par Ivan Rioufol  – Le Figaro

Les Cassandre ont changé de camp. A la veille de 1914, les sonneurs de tocsin mettaient en garde avec raison contre la montée du bellicisme et les “phraseurs de guerre” dénoncés par Stefan Zweig (1). Aujourd’hui, ils alertent en vain contre la généralisation de la complaisance et de la lâcheté face à la montée du totalitarisme islamiste et de ses méthodes terroristes. Cinq ans après la tuerie à Charlie Hebdo,le 7 janvier 2015, il faut bien constater que la culture djihadiste a fait des émules en France et ailleurs. Le sursaut d’indignation du peuple français, rassemblé à Paris pour une manifestation monstre le 11 janvier 2015, n’a pas suffi à réveiller l’esprit de résistance des dirigeants et des médias face à l’islamo-fascisme et à ses collaborateurs. Le 10 novembre 2019, la gauche perdue a manifesté avec des musulmans fanatiques qui ont incité la foule à hurler “Allah Akbar !” à quelques encablures de Charlie Hebdo et du Bataclan, ces scènes affreuses de la barbarie importée. Or cette infecte trahison n’a guère suscitée de remous chez ceux qui font habituellement profession de distribuer des bons points et de dire la morale. Aujourd’hui, le premier réflexe des autorités confrontées à un islamiste qui tue au nom du Coran, est de le présenter comme un “déséquilibré”, potentiellement irresponsable de ses actes. Samedi, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées à Paris et à Marseille pour protester contre la décision de la cour d’appel de Paris qui a déclaré pénalement irresponsable l’assassin de Sarah Halimi, Kobili Traoré, au prétexte que le tueur avait consommé du cannabis. Traoré avait défenestré la victime en lui reprochant d’être juive et en proférant des “Allah Akbar !”.

L’”esprit Charlie”, cet élan contre un obscurantisme, n’a pas survécu au massacre d’une rédaction qui avait été désignée comme islamophobe par les censeurs et leurs sicaires. “C’est la publication des caricatures de Mahomet en 2006 qui fut à l’origine de cet attentat”, rappelle Riss, un des rares survivants de la tragédie (2). Le soir même de l’attentat, une capitulation des esprits m’était déjà apparue à l’occasion d’un débat sur RTL dans l’émission On refait le monde. J’y avais repris un argument de mon blog du jour (lire ici) invitant les musulmans à se désolidariser de ceux qui tuent en leur nom. Or l’activiste Rokhaya Diallo, soutenue par les autres intervenants, avait voulu voir dans mon propos une stigmatisation des musulmans et s’était même mise à pleurer. A ce moment de tension, je n’avais pas eu la présence d’esprit de lui rappeler un texte glacial du 5 novembre 2011 que la militante avait cosigné avec Houria Bouteldja, égérie anti-Souchiens, après l’incendie criminel des locaux de Charlie. “Il n’y a pas lieu de d’apitoyer sur les journalistes de Charlie Hebdo (…)”, soutenaient notamment les jeunes femmes. Elles accusaient la rédaction, qui allait être décimée quatre ans plus tard, de participer à une “vision raciste du monde”. Depuis, cette dialectique victimaire des islamistes, qui se comparent aux juifs persécutés sous Vichy tout en laissant voir leur judéophobie, a pris le pas sur la mesure du danger islamiste. Quand Donald Trump décide d’éliminer, vendredi en Irak, le terroriste iranien Qassem Soleimani, les capitulards s’empressent d’accabler le président américain et de se lamenter sur les mauvaises manières faites aux tyrans iraniens. A Troie, c’est Cassandre qui avait raison.

(1) Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen, Livre de poche

(2) Une minute quarnate-neuf secondes, Actes Sud

Je participerai, ce lundi, à L’heure des pros 2 sur CNews (20h-21h)

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Georges Bensoussan: «Le vrai tabou n’est pas l’antisémitisme, mais qui sont les antisémites»

GRAND ENTRETIEN – La cour d’appel de Paris vient de prononcer l’irresponsabilité pénale du meurtrier de Sarah Halimi, une retraitée de confession juive. Pour l’historien Georges Bensoussan, un procès aurait permis d’éclairer une affaire révélatrice des fractures françaises.

Par Alexandre Devecchio

LE FIGARO MAGAZINE. – Le caractère antisémite du meurtre de Sarah Halimi a été reconnu. Mais la cour d’appel de Paris a jugé que la surconsommation de cannabis abolissait le discernement du meurtrier. Kobili Traoré ne sera pas jugé. Que vous inspire cette décision?

Georges BENSOUSSAN. – Sur le plan des faits, cette décision paraît étrange. Cette nuit-là, en effet, Traoré avait assez de discernement pour pénétrer chez les Diarra, ses voisins maliens, sans leur faire aucun mal et avec le seul souci de passer par le balcon de leur appartement mitoyen de celui de Sarah Halimi. En proie à une bouffée délirante due à sa consommation de cannabis, il pouvait agresser n’importe quel voisin. Ce qu’il ne fait pas. Il s’en prend à cette femme spécifiquement, qu’il va massacrer en la qualifiant de «sheitan» (diable en arabe) après avoir passé une partie de la journée à la mosquée voisine connue pour son «radicalisme religieux», comme on dit en novlangue. S’en prendre à une personne précise (et pourquoi celle-ci?) et non au premier venu croisé sur sa route invalide la thèse d’une abolition totale du discernement. Pourquoi cette femme plutôt que ses voisins immédiats? La maladie mentale épouse les codes sociaux et culturels de son temps. La grande scène d’hystérie des mardis de Charcot à la Salpêtrière a massivement disparu: le désordre mental a pris d’autres visages. Avec Traoré, la bouffée délirante prend la forme (tout aussi délirante) de la propagande islamiste dont il s’imprègne continûment. Le crime qu’il commet est un marqueur social, c’est en cela qu’il est paradoxalement, et en même temps, structuré par la raison: il bat à mort une femme que les codes culturels de son environnement présentent comme le diable sur la terre: le «Juif», celui dont Youssef al-Qaradawi, le prédicateur le plus suivi dans les milieux Frères musulmans, en France et ailleurs, estime que le génocide qui l’a frappé était un châtiment divin, et que si Dieu le veut, le prochain massacre sera exécuté par la main des musulmans eux-mêmes.

Deuxième paradoxe: l’évocation d’une bouffée délirante sous l’emprise du cannabis comme circonstance atténuante, alors qu’en d’autres circonstances, la prise de drogue ou d’alcool est un facteur aggravant. Par ailleurs, dès lors qu’un épisode épouse les codes culturels en usage, refuser le procès, c’est s’interdire de questionner cet environnement pathogène. In fine, c’est le dédouaner. Cette décision laisse donc dans l’ombre ces zones du territoire contrôlées par les propagandistes salafistes. Elle illustre ce que l’historien Pierre Vermeren nomme Déni français (Albin Michel). Un déni qui a un prix, le sang d’une femme battue à mort et défenestrée au vu des voisins et des policiers qui n’interviennent pas faute d’ordre adéquat.

Qu’est-ce qu’un débat contradictoire aurait pu nous apprendre de plus sur cette affaire?

Précisément ceci: qui a fabriqué un tel environnement? Qu’est-ce que cette affaire dit d’une immigration qui n’a pas toujours été bien intégrée? Voire qui, dans certains cas aujourd’hui, se désassimile sous l’effet d’un processus récent de réislamisation? Un procès aurait éclairé ce délitement de la nation, il aurait questionné la frilosité des autorités qui n’ont pas donné à temps l’ordre d’intervenir, alors que le calvaire de cette femme a duré près d’une heure. Il aurait interrogé le silence des médias dans les jours qui ont suivi, et qui renvoyait les Juifs à leur solitude ancienne, celle qui fait de l’antisémitisme (plus de la moitié des actes racistes pour 0,7 % de la population) une «affaire juive», une solitude qu’en 2016 déjà, dans Marianne, Éric Conan évoquait avec justesse en titrant «Extension du domaine de la solitude juive».

Vous avez été l’un des premiers à mettre en lumière la question du nouvel antisémitisme dans Les Territoires perdus de la République, en 2002. Cette affaire illustre-t-elle cette dérive que vous décrivez dans cet essai? Pourquoi, presque vingt ans après, s’agit-il toujours d’un tabou?

L’antisémitisme est aujourd’hui si criant qu’il serait difficile de le cacher sans sombrer dans le ridicule. Ce qui est tabou, ce sont les antisémites. On dénoncera le mal en laissant dans l’ombre ses auteurs, ce qu’on résume en français par l’expression: «Parler pour ne rien dire.» Le tout accompagné d’exaltation au «plus jamais ça», d’une visite obligée au Mémorial et d’une certaine forme de commémoration qui honore les Juifs morts pour mieux oublier les vivants. Cette affaire offre le spectacle pathétique d’une défaite annoncée quand se marient déni, démission et lâcheté.

Cette affaire signe un double abandon, celui du ­judaïsme populaire sacrifié sur l’autel d’une hypothétique paix civile, et de manière plus générale, l’abandon des classes populaires. Georges Bensoussan

Au-delà de la question du nouvel antisémitisme, que révèle cette affaire de la société française? Iriez-vous jusqu’à dire qu’il s’agit d’un précipité des fractures françaises?

On a vu avec quelle célérité, parfois aussi avec quelle sévérité la justice avait sanctionné les «gilets jaunes» auteurs de violences. On sait aussi avec quel empressement elle relaie les plaintes pour incitation à la haine raciale, à la discrimination et autres attaques contre le genre humain. Ici, en revanche, il fallut des mois de discussion pour reconnaître le caractère antisémite de l’agression, et pour conclure, deux ans plus tard, par ce dénouement d’autant plus étrange que tous les experts médicaux s’accordent à reconnaître que Kobili Traoré est sain d’esprit, qu’il l’était d’ailleurs tout autant avant la nuit du meurtre. Qu’en d’autres termes, il n’a pas sa place dans un hôpital psychiatrique. Loin de nous l’idée de jeter le doute sur la justice française. On la sait indépendante et courageuse, ce qu’elle a montré tout au long du siècle dernier. Loin de nous également la supposition de quelque pression politique. Ce serait oublier que la France est le pays des droits de l’homme, que le monde entier regarde avec admiration et envie. Même si, à part soi, on a parfois le sentiment de balancer entre Kundera et Orwell.

Cette affaire est révélatrice des fractures françaises en ceci qu’elle signe un double abandon, celui du judaïsme populaire (dont Sarah Halimi était emblématique) sacrifié sur l’autel d’une hypothétique paix civile, et de manière plus générale, l’abandon des classes populaires. C’est pourquoi la mise à l’écart des Juifs ne doit pas être lue au prisme de l’antisémitisme (il n’y a pas de dimension antisémite dans cette décision, et c’est peut-être le plus inquiétant), elle doit être lue comme une illustration de la déchirure du tissu social français.

L’affaire a été longtemps ignorée par les médias et les politiques – et aujourd’hui, elle ne sera pas jugée. Illustre-t-elle également un certain nombre de dysfonctionnements et de lâchetés?

Quand l’affaire a éclaté, début avril 2017, nous étions en pleine campagne présidentielle: il ne fallait pas ébrécher le dogme du «vivre ensemble» quand ce meurtre montrait, au contraire, la faillite de cette mythologie. En quittant son poste, l’ancien ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, déclarait: «Il faut une vision d’ensemble car on vit côte à côte, et je le dis: moi, je crains que demain, on vive face à face. Nous sommes en face de problèmes immenses.» Juger le meurtrier de Sarah Halimi aurait pu éclairer, à cet égard, le déni des élites françaises, un déni dont elles ne paieront pas le prix, puisqu’elles pratiquent, on le sait, un entre-soi résidentiel, culturel et scolaire. Elles n’auront pas non plus à payer (du moins dans l’immédiat) l’échec de l’intégration d’une partie de cette immigration qui a affecté les classes populaires. Qui se souvient, à ce propos, de l’argumentaire du PCF en 1981? Les conséquences de ces bouleversements seront acquittées par ceux qui n’ont pas les moyens d’ériger la frontière invisible de l’entre-soi social. Et par les Juifs dont beaucoup, en particulier venus des quartiers populaires, ont déjà quitté le pays. Cette décision laisse l’impression qu’en haut lieu, on est prêt à sacrifier les plus fragiles pour sauver un semblant de paix sociale. Aux Juifs, elle indique la direction de la sortie. Et aux complotistes, qui fantasment nuit et jour sur le «pouvoir juif», elle dit le vide dudit pouvoir. A fortiori dans un pays où 62 % de leurs compatriotes se disent «indifférents» à leur départ…

Chacun sait les aberrations juridiques dont profitent les ennemis proclamés de la démocratie et de la nation, qui voient l’Occident, la France en particulier, comme des États faibles, sans énergie. Georges Bensoussan

Cinq ans presque jour pour jour après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher de Vincennes, quelles leçons ont été tirées de ces événements?

La menace islamiste est prise au sérieux, et le renseignement français a fait d’incontestables progrès, à preuve les attentats déjoués grâce à ce travail en amont, même si l’on sait qu’il n’existe pas de bouclier imparable. Cela dit, la modification de la loi s’impose dans de nombreux domaines. Chacun sait les aberrations juridiques dont profitent les ennemis proclamés de la démocratie et de la nation, qui voient l’Occident, la France en particulier, comme des États faibles, sans énergie, des «terres de conquête». Il suffit de lire leurs textes et de les prendre au sérieux, tout y est dit en termes clairs.

Et sur le plan de la liberté d’expression?

Après janvier 2015, la situation a continué à se dégrader pour les Juifs, premiers signaux d’alerte comme chaque fois que l’État s’affaiblit. Si 4 millions de personnes «étaient Charlie», le 11 janvier 2015, cinq ans plus tard, on constate qu’aucune caricature du «Prophète» n’a été publiée dans la presse occidentale. Les menaces de représailles et l’atmosphère de terrorisme intellectuel alimentée par un gauchisme culturel suicidaire ont porté leurs fruits. Quatre ans après le Bataclan, loin de s’épanouir, la liberté d’expression s’est réduite. La France n’est pas seulement le pays du déni, c’est aussi le pays de la crainte, celui où les procès d’opinion se multiplient et où, sur le qui-vive, comme s’il s’agissait de rejouer la guerre d’Espagne, une armée de bien-pensants «antifascistes» se tient en embuscade en quête des «dérapages» des malpensants. De là que les véritables débats se font rares, qu’il faut parler en langage codé et par métaphores. Nous sommes revenus à une forme d’autocensure qui prévalait dans la seconde moitié du XVIIIesiècle. Comment écrire Le Neveu de Rameau en évitant la Bastille, ou son équivalent contemporain, la mise à l’index médiatique et social? En ne le publiant pas. De là cet entre-soi poli entre gens qui pensent correctement, se montrent hostiles à «toutes les discriminations»comme aux normes genrées, et favorables à la «diversité», au multiculturalisme, au vivre ensemble et à l’écriture inclusive. Et, s’il le faut, à une relecture de la culture qui implique d’épurer bibliothèques et cinémathèques.

Comment expliquez-vous cette dérive?

C’est qu’en premier lieu, à l’inverse de la croyance commune, comme Jacques Julliard l’avait magistralement analysé dans vos colonnes il y a quelques mois, les intellectuels ne sont pas forcément amoureux de la liberté, et certains d’entre eux, au moins, sont fascinés par le pouvoir et la violence. Il faudrait faire l’historique des errements de certains intellectuels du siècle dernier en matière de déni et de caution apportée aux entreprises totalitaires. On comprendrait mieux alors la défiance que montrait George Orwell à leur endroit à la fin de sa vie. En second lieu, ce glissement vers la soumission interroge une sourde aspiration au totalitarisme, à ce rêve archaïque d’un monde sans conflit d’où l’angoisse première aurait disparu.

Depuis plusieurs années déjà, l’alarme a été donnée, de nombreux livres ont été publiés, fréquemment étouffés il est vrai par une chape de silence. Ainsi, suffit-il d’évoquer tel ou tel titre de presse, tel ou tel éditeur pour qu’une petite, mais puissante et grégaire coterie médiatique hurle à l’«extrême droite». Aujourd’hui, tel un combat à fronts renversés, ce chantage apparaît comme le meilleur moyen de bâillonner la colère des classes populaires.

Dans le même temps, le démantèlement des cadres de référence nés du christianisme, véritable bouleversement anthropologique en moins d’un siècle, laisse sans voix cette gauche sociétale qui domine les grands médias et les écoles de journalisme et se focalise sur les «discriminations» en laissant de côté à la fois cette fracture de civilisation et la lutte des classes (des mots qui paraissent d’un autre âge), la grande oubliée de ces trente dernières années. Les mêmes qui subissent la discrimination sociale, l’exploitation et le mépris, la précarisation comme l’absence de perspectives – les «sans dents», en un mot – sont aussi ceux qui vivent au jour le jour l’insécurité culturelle et identitaire avec le sentiment de devenir étrangers dans leur propre pays, et d’y vivre un exil intérieur plus incompréhensible et plus douloureux peut-être encore que l’éloignement physique de la patrie.

Albert Camus, le toujours juste

RÉCIT – Le 4 janvier 1960, l’écrivain mourait dans un accident de la route. Soixante ans après, son aura est intacte, son œuvre est très lue et ses idées restent plus que jamais d’actualité.Par Mohammed AïssaouiPublié le 1 janvier 2020 à 17:51, mis à jour le 1 janvier 2020 à 18:53

Le lundi 4 janvier 1960, vers 14 heures, sur une route de l’Yonne, une voiture s’écrase contre un platane au lieu-dit Petit-Villeblevin, près de Sens. À l’intérieur se trouvent Michel Gallimard, sa femme et la fille de cette dernière, ainsi qu’Albert Camus qui sera tué sur le coup – l’éditeur Michel Gallimard ne survivra que quelques jours à ses blessures.

Le lendemain, dans son édition de 5 heures, Le Figaro, comme la plupart des quotidiens, traite l’information en une, sur plusieurs pages, et le journal lui consacre son éditorial: «Un homme juste». Soixante ans après sa mort, un constat: Camus est toujours vivant.

1960-2020: rarement un écrivain aura eu une vie posthume aussi riche. C’est qu’il continue de nous parler, aux anciens comme aux jeunes. On le lit plus que jamais. Ses succès de librairie ne faiblissent pas. Lors d’un sondage que nous avions réalisé avec GfK sur les classiques les plus lus, Camus figure à la 4e place, juste derrière Maupassant, Molière et Zola! Son nom est l’un des plus célébrés sur le fronton de nos écoles.

” Plutôt mourir debout que de vivre à genouxAlbert Camus dans «L’Homme révolté»

L’histoire l’a largement réhabilité. Dans le combat intellectuel qui l’a opposé à Sartre et ses affidés, la victoire a changé de camp. Rappel des faits. En octobre 1951 paraît L’Homme révolté. Cet essai est un pavé étincelant lancé dans la mare de la philosophie existentialiste et plus largement des nihilistes – entre autres, il met dans le même sac nazisme et communisme, et fustige les idéologues. C’est dans ce texte que Camus reprend la citation «Plutôt mourir debout que de vivre à genoux». La réaction est violente. La revue Les Temps modernes, dirigée par Sartre, riposte sous la plume de Francis Jeanson: «C’est d’abord un grand livre manqué.» Jeanson parle de «morale de Croix-Rouge». Pour discréditer Camus, il s’agit pour le réseau Sartre de lui refuser le statut de philosophe – c’est aussi un mépris de classe dont on trouvera l’écho dans les mémoires de Simone de Beauvoir: Camus, l’ami, s’éloignant de Sartre devient tout à coup négligeable.

L’écrivain est touché. L’attribution du prix Nobel de littérature en 1957, loin d’être un moment de joie, ne fait que raviver les rancœurs. Sartre, à l’annonce de la proclamation, aurait dit: «C’est bien fait!» Le critique des Temps modernes Bernard Frank n’y va pas de main morte: «C’est le style d’un timide, d’un homme du peuple qui, les gants à la main, le chapeau encore sur la tête, entre pour la première fois dans un salon. Les autres invités se détournent, ils savent à qui ils ont affaire. Quand Camus pense, il met son beau style. Les résultats ne sont pas très bons.»

Camus écrivain emprunté, penseur simpliste, cette réputation aura la vie dure. En 1957, on se contente de dire que son œuvre intellectuelle est derrière lui: le Nobel en est la preuve: n’a-t-il pas vocation à couronner une œuvre achevée?Les “événements” d’Algérie font entrer Camus dans un silence assourdissant

C’est le théâtre qui le maintient en vie: il crée, adapte, monte des pièces. Il est même question que Malraux, ministre des Affaires culturelles, lui confie la direction d’une scène parisienne – dix-sept ans plus tôt, il avait déjà appuyé la parution de L’Étranger chez Gallimard. Les «événements» d’Algérie le font entrer dans un silence assourdissant. La peur du malentendu. Lui qui rêve de «trêve civile» sait sa position intenable face aux radicalismes qui s’expriment de part et d’autre.

Après sa mort, la postérité de Camus est loin d’être avantageuse. Sartre, vivant, règne en maître sur les esprits. L’université regarde de loin les œuvres de cet homme largement autodidacte. Camus n’est qu’un «philosophe pour classes terminales», comme l’écrit avec culot le journaliste Jean-Jacques Brochier dans un pamphlet paru en 1970.

Le renversement de tendance surviendra dans les années 1990. D’abord avec le succès inentamé de ses livres, L’Étranger, La Peste. Son style éblouissant renforce chaque jour son œuvre. Les adaptations en bande dessinée de Jacques Ferrandez montrent ce qu’elle doit aux saveurs, aux couleurs de l’Algérie. La publication de son roman inachevé Le Premier Homme fut un événement. Il y travaillait au moment de sa mort. À lire ce grand récit familial, son humanité saute aux yeux.

Albert Camus soigne le désespoir par le sentiment qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendreRaphaël Enthoven

Un nouveau regard sur Camus s’installe avec la chute du mur de Berlin et, partant, l’écroulement de l’idéologie communiste. Sa clairvoyance, sa mesure sont reconnues. Par effet de contraste, l’aveuglement de ses adversaires, les Sartre, Merleau-Ponty, Jeanson, est accablant.

Aujourd’hui, on ne peut lire ou voir une représentation des Justes sans songer aux problématiques posées par le terrorisme contemporain. Dans le superbe volume «Quarto» qui rassemble dix-sept textes de Camus, Raphaël Enthoven, explique bien ce que nous ressentons en compagnie de l’écrivain: «À ceux qui cherchent un sens à la vie, Camus répond qu’on ne sort pas du ciel qui nous contient. À ceux qui se désolent de l’absurde, Camus raconte que le monde est beau et que cela suffit à remplir le cœur d’un homme. À ceux qui souhaitent la tyrannie parce que l’Homme n’est pas à la hauteur du bien qu’on lui veut, Camus dit qu’il faut aimer les hommes avant les idées. Aux partisans de la haine, il décrit la gratitude. (…) Albert Camus soigne le désespoir par le sentiment qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre.»

En 2009, il fut sérieusement envisagé par le président Sarkozy de le faire entrer au Panthéon. Ses enfants, Catherine et Jean, ont décliné l’offre, préférant le laisser là où il repose, au cimetière de Lourmarin, dans le Vaucluse qui lui renvoyait des parfums de son pays natal.


Bio express

1913 Le 7 novembre, naissance à la ferme Saint-Jean, près de Mondovi, en Algérie.

1914 Mort de son père, enterré dans le carré militaire du cimetière de Saint-Brieuc.

1937 et 1939 Les éditions Charlot publient L’Envers et l’Endroit, puis Noces, recueil de quatre essais dont Noces à Tipasa.

1940 Épouse Francine Faure, en secondes noces.

1942 Publication chez Gallimard de L’Étranger et du Mythe de Sisyphe.

1944 Camus devient rédacteur en chef de Combat.

1945 Naissance de ses jumeaux Catherine et Jean. Première de Caligula, avec Gérard Philipe.

1947 Parution de La Peste.

1951 Publication de L’Homme révolté, rupture avec Sartre.

1957 Reçoit le prix Nobel de littérature.

1960 Mort d’Albert Camus, le 4 janvier.

1994 Publication chez Gallimard du Premier Homme, son roman inachevé.

Monsieur le Grand Rabbin de France Haim Korsia: «Madame la Ministre, il faut que le meurtre de Sarah Halimi soit jugé»

TRIBUNE – Alors que la chambre de l’instruction a déclaré pénalement irresponsable Kobili Traoré, le suspect du meurtre de la sexagénaire juive, le grand rabbin de France lance un appel à la garde des Sceaux. Un procès doit avoir lieu, estime-t-il.

Par Haïm Korsia

Madame la Garde des Sceaux, Madame la Ministre,

Je m’astreins d’habitude à ne pas commenter les décisions de justice, estimant que, rendues au nom du peuple et avec l’assentiment de la société, elles ne peuvent souffrir la contradiction, si ce n’est celle des parties prenantes.

Mais, concernant la décision tragique et ubuesque de ne pas juger l’assassin présumé de Lucie Attal-Halimi, sous prétexte de «bouffée délirante» ponctuelle, il y a une grave rupture de confiance et je ne peux croire que ce choix soit le reflet de ce que pensent les Français.

Madame la Ministre, la grandeur de notre justice réside, par-delà la sentence, en sa capacité à poser des mots sur les drames et à obtenir, pour les personnes lésées ou meurtries dans leurs chairs, la reconnaissance par la société de leur douleur. Oui, la justice se doit de cautériser les plaies, à défaut de ne pouvoir les réparer, en constatant la culpabilité d’un suspect et en lui infligeant une peine à la hauteur de la gravité des actes commis.

Le 19 décembre dernier, la chambre de l’instruction a tranché et décrété l’abolition du discernement de Kobili Traoré, donc son irresponsabilité au moment des faits, alors même qu’il a reconnu avoir tué Mme Lucie Attal. Il ne va donc y avoir ni procès, ni condamnation… Aujourd’hui, même parler de «l’assassin» de Lucie Attal serait impossible puisque les faits ne sont pas établis dans un procès. Mais elle ne s’est pas tuée toute seule.

Comment ne pas s’indigner, non pas de la décision, qui est de la responsabilité des magistrats, mais que l’on empêche le procès? Et il ne s’agit pas que vous, en tant que ministre, donniez des consignes aux juges, mais juste que vous fassiez en sorte que ces guerres d’experts ne se déroulent pas devant la chambre d’instruction, mais au cours d’un véritable procès, mais avec toute sa charge symbolique portée par le tribunal et le jury populaire.

Devrait-on déduire de cette décision que tout individu drogué serait doté d’un permis de tuer les Juifs ?Haïm Korsia

Comment envisager que le suspect puisse échapper à la justice? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Priver la famille de Mme Attal et la société dans son ensemble, d’un procès. Cela ne rendrait certes pas vie à la pauvre disparue, mais cela apporterait un peu d’apaisement, de soulagement, sur une plaie à jamais béante. Non seulement ses proches seront à jamais privés de sa présence, mais on leur confisque même la possibilité d’être entendus et de voir la réalité des faits établie. C’est déposséder les citoyens d’un des droits les plus précieux qui soit en démocratie: celui de faire appel à la justice pour faire la lumière sur un tel déferlement de violence et de haine.

Sans antécédent psychiatrique connu, le suspect a fait l’objet de plusieurs expertises. Il est établi qu’il avait consommé une forte dose de stupéfiants, ayant provoqué une «bouffée délirante aiguë», qui serait la cause de cet effroyable assassinat. Pourquoi l’emprise de la drogue constituerait-elle ici une circonstance atténuante, voire excluante? Ne serait-ce pas précisément l’inverse? Pourquoi un automobiliste ayant causé un accident sous l’effet de stupéfiants écoperait-il d’une circonstance aggravante tandis qu’un assassin présumé bénéficierait, lui, sous l’emprise de la même drogue, d’une circonstance atténuante?

Comment expliquer qu’une bouffée délirante aiguë consécutive à une absorption volontaire et considérable de stupéfiants puisse exonérer quiconque de ses responsabilités? Devrait-on en déduire que tout individu drogué serait doté d’un permis de tuer les Juifs?

Madame la Ministre, dans ce drame, in fine, qui est coupable? Si l’altération de la condition du suspect a exacerbé ses pulsions antisémites, cela signifie bien qu’elles étaient préexistantes! Donc constitutives à tout le moins d’un délit répréhensible, et en l’occurrence ici, d’un crime!

Il y va de notre crédibilité collective de ne pas laisser ce crime impuniHaïm Korsia

Madame la Ministre, il est aisé de déceler la dangerosité d’un tel état de fait pour l’avenir. Il n’est pas pensable qu’une telle décision puisse faire jurisprudence. Car au-delà de ce crime odieux, on voit ici et là émerger d’autres dangers, parmi lesquels celui de la non prise en considération de l’antisémitisme par la justice, alors que je sais les efforts de formation des magistrats que vous déployez en la matière. Mais, tandis que nous sommes engagés aux côtés des pouvoirs publics pour éradiquer ce virus qui ne cesse de muter en mettant en place tant des mesures éducatives que des sanctions lourdes visant à marquer la gravité de ce fléau, il y va de notre crédibilité collective de ne pas laisser ce crime impuni.

En cette fête d’Hanouka, fête des Lumières, célébrée depuis le 22 décembre dans tous les foyers juifs et au lendemain de Noël, toutes deux synonymes d’espérance, je forme le vœu que le cri de colère et de douleur des proches de MmeAttal, ce cri qui est celui de l’ensemble de la Nation, soit entendu. Parce que nos petites lumières ont l’ambition de changer le monde tant elles instillent l’espérance alors que plus personne ne croit, j’en appelle à vos responsabilités afin d’éclairer enfin ce drame ignoble du procès digne et respectable qu’il mérite, pour que chacune et chacun puisse raviver la flamme de l’espoir, de la confiance, et de l’espérance qu’incarne la République.

Sachant que vous comprendrez l’esprit républicain qui m’anime, je vous prie de croire, Madame la Garde des Sceaux, en l’expression de ma très haute considération.

*Haïm Korsia, grand rabbin de France, est membre de l’Institut.

Des pays européens accusent l’Iran de développer des «missiles balistiques à capacité nucléaire»

Paris, Berlin et Londres dénoncent dans une lettre adressée au secrétaire général de l’ONU les activités de l’Iran. Téhéran a condamné un «mensonge désespéré».Par Le Figaro avec ReutersPublié il y a 13 heures, mis à jour il y a 2 heures

L’Iran développe des «missiles balistiques à capacité nucléaire», violant une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies, dénoncent l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France dans une lettre commune au secrétariat général de l’ONU.

Les ambassadeurs de ces pays à l’ONU exhortent le secrétaire général Antonio Guterres à informer le Conseil dans son prochain rapport que l’activité de l’Iran en matière de missiles balistiques est «incompatible» avec une résolution du Conseil approuvant l’accord nucléaire avec l’Iran en 2015. Cette lettre est «un mensonge désespéré pour dissimuler leur misérable incompétence dans l’accomplissement du strict minimum de leurs propres obligations», a réagi sur Twitter Mohammad Javad Zarif, ministre iranien des Affaires étrangères. Si les trois pays veulent avoir «un minimum de crédibilité mondiale, ils peuvent commencer par exercer leur souveraineté plutôt que de se plier aux pressions américaines», dénonce-t-il.

Detailed, legal rebuttal of the E3 letter to the UN by Iran’s Ambassador and Permanent Representative:

Voir l'image sur Twitter

Cette résolution des Nations unies, rappellent les trois puissances européennes, prévoit que «l’Iran est tenu de ne mener aucune activité liée aux missiles balistiques conçus pour pouvoir emporter des armes nucléaires, y compris les tirs recourant à la technologie des missiles balistiques». Or, ils «notent avec préoccupation» que l’Iran aurait contrevenu à cette résolution.

«Forte préoccupation»

Ils s’appuient notamment sur des images diffusées sur les «médias sociaux» le 22 avril 2019 montrant un essai d’une nouvelle version de missile balistique à moyenne portée Shahab-3, selon eux capable de transporter une arme nucléaire. Les États-Unis, qui se sont retirés en 2018 de l’accord sur le nucléaire iranien, accusent l’Iran de tenter de développer des missiles à capacité nucléaire, ce que les Iraniens nient.

Londres, Berlin et Paris citent d’autres preuves de développement de ces missiles balistiques, comme le lancement le 2 août 2019 par les rebelles Houthis au Yémen, soutenus par l’Iran, du Borkan-3, un «missile balistique à propulsion liquide, d’une portée d’environ 1.300 kilomètres». Les trois puissances évoquent aussi le lancement, le 24 juillet 2019, d’un missile balistique qui aurait parcouru plus de 1.000 kilomètres et qui pourrait être «un missile Shahab-3 de moyenne portée».

«Nous avons exprimé à de nombreuses reprises notre forte préoccupation au sujet des activités balistiques de l’Iran qui ne sont pas conformes à ses obligations au titre de la résolution 2231 du Conseil de sécurité des Nations unies et constituent une menace pour la sécurité régionale et internationale», a déclaré la porte-parole du ministère français des Affaires étrangères. «Nous appelons à nouveau l’Iran à respecter l’ensemble de ses obligations», a-t-elle ajouté.

«L’Iran est déterminé à poursuivre résolument ses activités liées aux missiles balistiques et aux lanceurs spatiaux», dit quant à lui l’ambassadeur iranien à l’ONU, Majid Takhte Ravanchi, dans une lettre adressée à Antonio Guterres. La commission conjointe des parties prenantes de l’accord sur le nucléaire iranien doit se réunir vendredi à Vienne, en Autriche.

La Turquie sème la zizanie au sein de l’OTAN

DÉCRYPTAGE – Les relations entre Paris et Ankara sont au bord de la rupture

Par Isabelle Lasserre

La Turquie va-t-elle faire imploser l’Otan, dont le sommet s’ouvre mardi à Londres? Pendant longtemps, les réunions annuelles de l’organisation ont été l’occasion de réaffirmer l’unité transatlantique. Elles étaient si préparées que le communiqué final était connu de tous avant le début des rencontres, qui laissaient rarement place au hasard et à l’improvisation. Depuis 2017, l’élection de Donald Trump a chamboulé l’ennuyeux train-train des sommets de l’Otan en lui rajoutant suspens et incertitude. L’affirmation autoritaire et stratégique de la Turquie d’Erdogan rajoute cette année un chaos supplémentaire dont l’Alliance, déjà fragilisée par les hésitations trumpiennes, n’avait sans doute pas besoin.

Entre Paris et Ankara, les relations diplomatiques n’avaient pas été aussi dégradées depuis longtemps. Les critiques d’Emmanuel Macron, qui a déploré que la Turquie ait mis ses alliés «devant le fait accompli» en intervenant au nord-est de la Syrie contre les partenaires kurdes de la coalition anti-Daech, ont provoqué une réponse violente de Recep Tayyip Erdogan. Il a multiplié les «insultes» contre son homologue français, faisant monter la tension à la veille du sommet de l’Otan. Macron avait aussi mis en doute la bonne santé de l’Alliance, dont la Turquie est un pilier, dans son interview à The Economist début novembre. Il s’était interrogé sur la pertinence de l’article 5, le cœur de la défense collective, en se demandant s’il serait actionné pour la Turquie, si elle était attaquée par l’armée syrienne.À lire aussi : Au sommet de l’Otan, Macron réclame des clarifications à ses alliés

Les propos du président turc, qui a accusé son homologue français d’être un «amateur»,«inexpérimenté», fanfaron et lui-même «en état de mort cérébrale», ont mené à la convocation de l’ambassadeur turc au Quai d’Orsay. Il avait déjà été appelé à s’expliquer en octobre, juste après le lancement de l’offensive turque contre la milice kurde YPG au nord de la Syrie. La France accuse la Turquie d’avoir agi unilatéralement et de faciliter une «résurgence» de l’État islamique. «De tous les pays de l’Alliance, elle est le pays qui a critiqué le plus ouvertement l’offensive turque en Syrie. Or, pour Erdogan, la rhétorique est plus forte que tout. Il a donc besoin de répondre encore plus fort aux provocations», explique un expert proche du dossier.

Les relations entre les deux capitales se sont envenimées depuis qu’Emmanuel Macron a reçu à Paris des représentants des Forces démocratiques syriennes, dominées par la milice kurde YPG, considérée par Ankara comme une extension de son ennemi, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Mais le lien franco-turc est en mauvais état depuis longtemps. En janvier 2018, Emmanuel Macron avait jeté un froid en affirmant que la situation des droits de l’homme en Turquie excluait «toute avancée» dans les négociations d’adhésion à l’Union européenne. Sous Nicolas Sarkozy, la relation avait déjà subi des secousses à cause de la reconnaissance du génocide arménien.À lire aussi : François d’Orcival: «France, États-Unis, Royaume-Uni, trois alliés proches mais bien séparés»

Le problème turc n’est pas seulement celui de la France, mais aussi celui de l’Otan. L’intervention contre un allié clé de la lutte anti-Daech a allumé un incendie au sein de l’Alliance, où les Européens sont directement visés par la menace djihadiste. Plus récemment, la Turquie a rejeté un plan de défense de l’Otan pour les pays Baltes et la Pologne. Elle menace d’utiliser son veto tant qu’elle n’est pas davantage soutenue par les alliés dans son combat contre les YPG, qu’elle considère comme une organisation terroriste. Elle reproche aux membres de l’Alliance de ne pas tenir suffisamment compte de ses préoccupations sécuritaires, surtout depuis la tentative de coup d’État de l’été 2016.

Mais au sein de l’Otan, les menaces de la Turquie sont considérées comme une manière de faire du «chantage» envers les pays d’Europe de l’Est. Les alliés sont aussi vent debout contre l’achat par Ankara d’un système de défense antiaérienne russe, le S400, incompatible avec celui de l’Otan. Ce geste de défiance a déjà provoqué l’exclusion des Turcs du programme d’avions de chasse F35.À lire aussi : En visant l’Otan, Macron veut rendre à l’Europe une vision stratégique

Malgré l’ampleur de la crise qui oppose la Turquie, seul pays musulman de l’Otan, à ses alliés, nul ne parie aujourd’hui sur un divorce. «Le préjugé contre la France est énorme en Turquie. Mais les deux pays ont besoin l’un de l’autre», poursuit l’expert proche du dossier. La coopération antiterroriste entre Paris et Ankara fonctionne bien. Les pays de l’Union européenne ont besoin que le robinet migratoire soit maintenu fermé par la Turquie.

Et même dans les pires moments de tension avec les États-Unis, les responsables turcs n’ont jamais bloqué la base américaine d’Incirlik, où sont entreposées jusqu’à 50 bombes nucléaires. Macron et Erdogan discuteront de leurs différends syriens lors d’une réunion où seront également présents Angela Merkel et Boris Johnson. Le président français espère une «clarification» de la politique turque. Quant aux États-Unis, ils se sont donnés quelques semaines supplémentaires pour tenter de résoudre la question des S400.

Menace de dislocation

En s’exprimant sans filtre dans The Economist, Emmanuel Macron a renversé la table otanienne. Reste à savoir si les alliés réussiront à recoller les morceaux de l’unité brisée, tout en tirant les leçons du diagnostic fait par le président français. Ou si, au contraire, les désaccords vont s’amplifier et s’étaler sur la place publique, quitte à menacer de dislocation une organisation qui a pourtant su se réformer depuis la fin de la guerre froide et qui demeure, tant que l’Europe n’aura pas pris son destin stratégique en main, la seule défense du Vieux Continent.

La France salue ses soldats morts au Mali

Devant treize cercueils alignés aux Invalides, le chef de l’État a honoré la mémoire des militaires.

Par Nicolas Barotte

Peu avant midi, lundi, les treize corbillards ont traversé la Seine. Sur le pont Alexandre III, en direction des Invalides, militaires et civils sont venus nombreux. Ils sont là, à Paris, pour saluer la mémoire de ces soldats morts il y a une semaine au Mali. À bord de deux hélicoptères, un Cougar et un Tigre, ceux-ci ont été victimes d’un accident au cours d’une opération de combat. La communauté militaire a été choquée par ces pertes, les plus importantes depuis l’attentat contre le Drakkar en 1983 au Liban. L’opinion publique aussi.

Dans la cour des Invalides, les familles endeuillées ont pris place. Un bébé pleure, sans doute à cause de la faim ou du froid. Sa mère tente de le calmer. Dans la foule, on aperçoit d’autres enfants. À côté d’eux, les officiels sont là, majorité et oppositions. Les anciens présidents Nicolas Sarkozy et François Hollande arrivent ensuite, rejoints par le président du Mali, Ibrahim Boubacar Keïta. Le chef de l’État Emmanuel Macron l’a longuement salué et embrassé à son arrivée. Au Sahel, les 4 500 soldats français se battent pour maintenir la sécurité dans une région vaste comme l’Europe et éviter qu’elle ne retombe sous le contrôle des groupes djihadistes.

«La liberté a souvent, hélas, le goût du sang versé»

Les treize cercueils couverts du drapeau tricolore font lentement, et sous les tambours, leur entrée dans la cour. Des détachements de leurs régiments, le 5e régiment d’hélicoptères de combat de Pau, le 4erégiment de chasseurs de Gap, le 93e régiment d’artillerie de montagne de Varces et le 2e régiment étranger de génie de Saint-Christol, se tiennent au garde à vous. L’air est chargé de tristesse et d’honneur. «La liberté a souvent, hélas, le goût du sang versé», commence Emmanuel Macron.

L’hommage du chef de l’État est celui de la nation. Dans son discours, le président retrace les circonstances du drame, raconte la geste de ces militaires, «l’opacité» et le «silence» de la nuit rompu par les explosions des hélicoptères qui touchent le sol. Emmanuel Macron replace le «destin» de ces hommes «hors normes» dans le roman national et la lutte «de tout un pays» pour sa liberté et contre le terrorisme. «Vous étiez treize soldats, treize engagés volontaires, engagés pour une certaine idée de la France qui vaut d’être servie. Un engagement profond, modeste et discret, rendu public par le sacrifice. Volontaire, car chacun avait choisi seul le parcours, le chemin de l’honneur d’être un homme», souligne Emmanuel Macron. Il s’agit de faire d’eux des héros.

La France est fragmentée par les tensions sociales ; le chef de l’État voudrait la ressouder dans la peine. «Les larmes coulent sur les terres où vous avez vécu, sur toute la terre de France. Ces larmes sont mêlées de tristesse et de détermination à faire triompher les valeurs de notre République», dit-il. «Soldats, voyez la nation s’unir [au-delà] des opinions et des croyances», poursuit-il en insistant: «Nous ferons bloc pour cette vie de peuple libre conquis grâce à vous.»L’issue de l’opération « Barkhane » n’est pas à attendre avant des années

Puis vient le temps des hommages individuels. Le chef de l’État dresse un court portrait de ces treize hommes, salue leur courage. Puis il annonce qu’ils sont promus au grade supérieur à titre posthume et qu’ils sont faits chevaliers de la Légion d’honneur. Lentement, le président s’approche des cercueils un à un et épingle l’insigne sur le coussin rouge posé sur le drapeau. Un dernier appui de la main signale l’adieu. La cérémonie s’achève. Leurs frères d’armes s’approchent à nouveau pour porter les cercueils et leur faire quitter la cour des Invalides. Emmanuel Macron et son épouse Brigitte suivent. Puis les familles quittent l’enceinte, le dos courbé, en se tenant par la main, tristement.

Si l’opération «Barkhane» est soutenue par 58 % des Français, selon un sondage Ifop paru lundi, des questionnements émergent sur la stratégie à l’œuvre au Sahel. Les militaires y sont engagés depuis 2013 mais les groupes djihadistes continuent de prospérer sur les défaillances de l’État malien. Dans la région d’Indélimane, où sont tombés les treize soldats, le groupe État islamique au grand Sahara mène des opérations de plus en plus audacieuses qui ont coûté, ces dernières semaines, une centaine de vies aux militaires maliens. L’issue de l’opération «Barkhane» n’est pas à attendre avant des années.

Face aux doutes naissants, Emmanuel Macron a tenu à donner du sens au combat des militaires.

LE BNVCA A BESOIN DE VOUS
THE BNVCA NEEDS YOU

Islam: l’étrange lettre de la préfecture du Rhône

Dans un courrier envoyé en vue de prochaines assises territoriales, elle invite à «mieux faire connaître l’islam dans la société».

Par Stéphane Kovacs

Est-ce à l’État de «mieux faire connaître l’islam»? De «valoriser des interactions entre l’islam et la société civile»? Dans un courrier à en-tête du préfet du Rhône envoyé notamment à l’université Lyon-II, le sous-préfet demande à sa présidente d’inviter les professeurs et les élèves à prendre part aux assises territoriales de l’islam de France, qui se tiendront le 17 décembre à la préfecture. Alors que nombre de militants laïques crient au «prosélytisme d’État», le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, fustige une «lettre inadmissible» et demande au ministre de l’Intérieur de «s’expliquer rapidement sur l’attitude de la préfecture du Rhône».

C’est l’ancien ministre de l’Intérieur Gérard Collomb qui avait demandé, l’an dernier, à chaque département d’organiser ces assises territoriales de l’islam de France, en continuité des «instances de dialogue» lancées en 2015. Dans sa lettre, qui selon Bruno Retailleau a été envoyée à plusieurs universités, le sous-préfet écrit qu’«elles constitueront l’occasion de réfléchir à la consolidation de la représentativité d’une structure départementale déjà en gestation, afin d’être en mesure d’avancer sur les multiples enjeux auxquels l’islam est confronté dans le département». Et d’énumérer: «mieux faire connaître l’islam dans la société civile, notamment via les médias» ; «mieux lutter contre la radicalisation» ; «travailler sur la formation et le statut des imams» ou encore «permettre une meilleure implication d’une structure de représentation départementale ancrée dans les valeurs de la République». Avant de préciser que «ces échanges ne seront fructueux que s’ils permettent aux représentants des imams et des gestionnaires d’association cultuelle de dialoguer avec des élus, des représentants d’autres cultes, des acteurs professionnels ou associatifs de la société civile».

«Infractions à la laïcité»

Trois jours après un séminaire gouvernemental où Christophe Castaner avait enjoint aux préfets d’«agir contre la radicalisation et le communautarisme», il ne peut pas «rappeler à grands coups de communication les principes qui fondent notre laïcité, s’offusque le sénateur de Vendée, et laisser l’État ignorer ces mêmes principes dans les territoires! L’État a-t-il la prétention de devenir l’attaché de presse d’un culte?». Même émotion pour l’association Esprit Laïque: «Comment l’État peut-il organiser à ce point l’abattage du principe de séparation, de neutralité, et de non-reconnaissance des cultes par les instances régaliennes?», s’indigne-t-elle. «On a franchi une étape supplémentaire dans les infractions à la laïcité, renchérit Laurence Taillade, présidente du Parti républicain solidariste (PRS). Voilà l’État qui organise la promotion du culte musulman, et un concordat qui ne dit pas son nom avec l’islam!» Sur Twitter, la militante laïque Zineb El Rhazoui martèle: «Les médias sont indépendants. La société civile n’est pas le clergé. La préfecture n’est pas une mosquée.»

À la préfecture, on répond qu’«il ne s’agit absolument pas de faire la promotion d’une religion, mais de permettre un espace de dialogue entre les cultes et les autorités au niveau départemental – qui n’existe pas actuellement – pour traiter de tout un tas de problématiques comme la lutte contre le communautarisme et la radicalisation». Pour Bruno Retailleau, «c’est sans doute la faute d’une préfecture, mais pas seulement»«En refusant de faire évoluer la loi sur les signes religieux dans les sorties scolaires ou sur la présence de listes communautaires aux élections, le gouvernement sème le doute sur la réalité de son engagement à lutter contre les menaces que fait peser sur la République l’islam politique, insiste-t-il. Et on attend toujours le grand discours d’Emmanuel Macron sur la laïcité! S’il n’y a pas de cap en haut, cela ouvre à toutes les erreurs…»


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Alain Finkielkraut défend l’ironie contre les «bataillons du premier degré»

GRAND ENTRETIEN – Le philosophe, dont les propos sur le viol ont déclenché un tollé, dissèque une polémique dont il fut le premier surpris et répond point par point à ses détracteurs.Par Eugénie BastiéPublié le 20 novembre 2019 à 20:25, mis à jour le 21 novembre 2019 à 12:12

Accusé de «banaliser» la réalité du viol par une militante féministe sur un plateau de télévision le 13 novembre, l’académicien avait répondu vivement et avec ironie: «Violez, violez, violez! Voilà, je dis aux hommes: violez les femmes! D’ailleurs, je viole la mienne tous les soirs!» Ces propos délibérément sarcastiques relevant de l’antiphrase ont suscité un tollé, certains militants et des députés allant jusqu’à saisir le CSA et le procureur de la République. Le philosophe prend le temps dans nos colonnes de disséquer une polémique dont il fut le premier surpris et répond point par point à ses détracteurs. Se défendant de toute provocation, le penseur déplore que «les bataillons du premier degré envahissent notre monde» et que la conversation française ne soit plus possible. Il critique la notion de «culture du viol» et s’inquiète d’un «tribunal médiatique» qui voit triompher la passion justicière sur l’État de droit et la présomption d’innocence.

LE FIGARO. – Les propos que vous avez tenus mercredi 13 novembre à l’émission «La Grande Confrontation» sur LCI ont suscité un tollé, certains députés ont même saisi le procureur de la République. Comment réagissez-vous?

Alain FINKIELKRAUT. – Sur un plateau de télévision, Caroline de Haas m’a accusé de faire l’apologie du viol. Face à une calomnie aussi monstrueuse, j’avais le choix entre deux attitudes: la protestation outragée ou l’ironie. J’ai opté pour l’ironie et j’ai renchéri sur l’imputation afin d’en faire ressortir le caractère absurde. J’ai dit que j’exhortais, en effet, tout un chacun à s’adonner à cette pratique exquise, et que moi-même je violais quotidiennement ma femme. Et voici que, pour cette boutade, le Parti socialiste saisit le CSA, que quatre députés de La France insoumise font un signalement au procureur de la République, que la porte-parole du gouvernement me cloue au pilori et qu’une pétition exigeant l’arrêt immédiat de mon émission «Répliques» est envoyée à la direction de Radio France.

Dans les manuels de français, on trouvait naguère « De l’esclavage des Nègres », chapitre de « L’Esprit des lois  » de Montesquieu. Un professeur qui ferait aujourd’hui étudier ce texte ironique aurait à répondre d’apologie de crimes contre l’humanitéAlain Finkielkraut

Je reste pantois, je l’avoue, devant ce déferlement de réactions indignées. Les gros bataillons du premier degré envahissent notre monde. Autrefois patrie littéraire, la France devient, pour son plus grand malheur, une société littérale. Dans les manuels de français, on trouvait naguère le texte de Montesquieu De l’esclavage des Nègres «Ceux dont il s’agit sont noirs des pieds jusqu’à la tête, et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme surtout une âme bonne, dans un corps tout noir (…). Il est impossible que nous supposions que ces gens-là sont des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.» Un professeur qui ferait aujourd’hui étudier ce chapitre de L’Esprit des lois s’exposerait aux pires ennuis. Il aurait à répondre d’apologie de crimes contre l’humanité, et certains élèves, particulièrement sensibles à la douleur des opprimés, déchireraient le livre où cette infamie figure.

Dans le climat qui est le nôtre, on ne peut plus dire le contraire de ce qu’on pense sans être aussitôt accusé de penser ce qu’on dit. Adieu Montesquieu. Bienvenue dans la post-France!

Certains vous reprochent de vous rendre dans des émissions télévisées où le clash et la petite phrase l’emportent systématiquement sur la culture du débat. En vous y rendant, ne vous faites-vous pas complice de la grande déculturation et de l’amoindrissement du débat que vous fustigez par ailleurs?

Dans son livre L’Empire du politiquement correct, Mathieu Bock-Côté cite cette phrase lumineuse d’Alfred Sauvy: «Le but de la démocratie n’est pas de s’entendre, mais de savoir se diviser.» À la télévision, à l’université, et dans l’espace public en général, ce savoir se perd sous l’effet de l’extension démente des domaines du racisme, de l’islamophobie, de l’homophobie et du sexisme. L’émission de LCI a révélé la crise, peut-être terminale, de la conversation française. À ce titre, elle a été utile.

Trente ans après la chute du communisme, on persécute la plaisanterie dans un pays démocratique soumis, par ailleurs, au règne des « humoristes », c’est-à-dire au matraquage permanent du ricanement imbécileAlain Finkielkraut

Même si votre réaction était de l’humour, ces sujets ne méritent-ils pas plutôt du sérieux?

Bien conscients que je n’ai pas fait, l’autre soir, moncoming out de violeur impénitent, certains de mes accusateurs me reprochent de banaliser l’horreur par une blague déplacée. Mais si Alain Badiou m’avait dit en face ce qu’il a écrit pour motiver son refus de venir dans mon émission de France Culture, à savoir, qu’avec L’Identité malheureuse, «le concept proprement néonazi d’État ethnique» était devenu central dans ma pensée, croyez-vous que j’aurais crié au scandale en invoquant, les larmes aux yeux, les mânes de ma famille assassinée? Bien sûr que non. Je l’aurais félicité chaudement de m’avoir percé à jour. J’aurais même précisé que mon objectif politique ultime était d’ouvrir des camps d’extermination pour les mauvais Français. Cette réponse profane-t-elle la mémoire des suppliciés? La vérité est tout autre: trente ans après la chute du communisme, on persécute la plaisanterie dans un pays démocratique soumis, par ailleurs, au règne des «humoristes», c’est-à-dire au matraquage permanent du ricanement imbécile.

N’y a-t-il pas chez vous un côté provocateur? Pourquoi défendre à tout prix le cinéaste Roman Polanski, accusé de viol?

Je trouve que la provocation est un comportement puéril. Je dis ce qui me semble vrai, sans me soucier du qu’en-dira-t-on, c’est tout. Et malgré l’appel au boycott validé par le ministre de la Culture et la porte-parole du gouvernement décidément infatigable, je suis allé voir le dernier film de Polanski. Je n’ai pas été déçu: la scène de la dégradation de Dreyfus, notamment, est inoubliable. Mais, m’objectera-t-on, on ne peut séparer l’artiste de l’homme. Au nom de ce grand principe moral, la majorité des biographies de cinéastes, de dramaturges ou de romanciers se donnent maintenant pour mission de déterrer le honteux secret enfoui sous l’œuvre géniale. Kundera, dans son essai Une rencontre, évoque le livre de 800 pages consacré à Bertolt Brecht par un professeur de littérature comparée de l’université du Maryland. Après avoir démontré la bassesse de l’âme de Brecht (homosexualité dissimulée, érotomanie, exploitation des maîtresses qui étaient les vrais auteurs de ses pièces), «il arrive enfin à son corps, notamment à sa très mauvaise odeur», attestée trente ans après sa mort par une collaboratrice du Berliner Ensemble. Les grands auteurs puent et ils ont tous un cadavre dans leur placard: voilà ce que les enquêteurs minutieux nous dévoilent, mettant fin ainsi à l’hégémonie culturelle des «White European Males».

Le débat sur LCI portait sur la «culture du viol». On vous accusait de la promouvoir en tenant des propos relativisant la portée de certains actes. Comment interprétez-vous cette notion de «culture du viol»?

Le viol est une abomination. La «culture du viol» est un concept attrape-tout qui englobe dans une même réprobation la drague lourde, les allusions salaces, les attouchements, et même la galanterie, dont la déconstruction s’impose, nous dit l’historienne Michelle Perrot, «tant elle dissimule l’inégalité sous les fleurs». Ainsi se répand la fiction d’un Occident intégralement et continûment misogyne. Énigmatique puissance de l’imaginaire! Alors même que les femmes accèdent à tous les métiers, qu’elles occupent, dans l’audiovisuel notamment, des postes de pouvoir, et que l’homme est devenu facultatif dans la procréation, les néoféministes s’en prennent, comme si de rien n’était, à l’omnipotence de l’ordre patriarcal. On connaissait les mauvais perdants, elles sont de mauvaises gagnantes, d’autant plus belliqueuses que la domination masculine tombe en désuétude. Et elles font tellement peur que les féministes authentiques, qui n’ont aucune envie d’être traînées dans la boue sur les réseaux sociaux, préfèrent, pour le moment, garder le silence.

Ce discours militant s’appuie sur le continuum qui existerait entre violence physique et violence symbolique, ce qui signifierait que «les mots tuent». N’y a-t-il pas une part de vérité dans ce discours? N’est-il pas juste que les paroles peuvent pousser à l’acte?

On doit à Pierre Bourdieu l’invention du concept de violence symbolique. Il désigne ainsi, dans La Reproduction, le livre qu’il a coécrit avec Jean-Claude Passeron, l’action pédagogique, c’est-à-dire, soyons clairs, la transmission de la culture: «Toute action pédagogique est objectivement une violence symbolique en tant qu’imposition, par un pouvoir arbitraire, d’un arbitraire culturel.» Et quelle est la réponse appropriée à la violence symbolique? La violence tout court. C’est du moins la conclusion à laquelle sont parvenus les étudiants en sciences sociales qui interdisent de parole Sylviane Agacinski, et avec elle les conférenciers qu’ils rangent parmi les dominants. Au procès intenté contre l’historien Georges Bensoussan parce qu’il avait osé dire que dans de nombreuses familles arabes les enfants «tétaient l’antisémitisme avec le lait de leur mère», j’ai entendu le procureur de la République lui reprocher «un passage à l’acte dans le champ lexical». Passer à l’acte, croyait-on, c’était sortir du champ lexical. On se trompait. Le sens commun n’est plus de mise à l’heure de la lutte contre toutes les stigmatisations dont l’Occident hétéronormatif et postcolonial se rend coupable.

Plus largement, on observe de plus en plus de demandes de censure émanant de minorités militantes voulant éradiquer du domaine public tout discours jugé blessant. Cette volonté de restreindre la liberté d’expression vous inquiète-t-elle?

Sur les campus américains, le multiculturalisme fait la loi. Les professeurs enseignent sous la surveillance des étudiantes et des étudiants qui exigent le respect absolu de toutes les minorités. Ce n’est pas que par McDonald’s ou Coca Cola que la France s’américanise, c’est aussi par l’université. Le fanatisme s’installe dans les lieux dédiés à la liberté de l’esprit. Comme il ne s’agit pas d’un emballement rétrograde, mais d’un fanatisme égalitaire et anti-discriminatoire, je crains qu’il n’ait l’avenir devant lui.

La passion justicière s’émancipe du droit car le droit fait des distinctions, le droit confronte les témoignages, le droit cherche les preuves, le droit se refuse à remplacer la présomption d’innocence par la présomption de culpabilitéAlain Finkielkraut

L’État de droit vous semble-t-il menacé par le tribunal médiatique, qui juge avant même que les procès ne se tiennent?

L’affaire Adèle Haenel marque un grand tournant. L’actrice, qui raconte une épreuve extrêmement douloureuse, a choisi de ne pas porter plainte. Elle l’a dit à Mediapart. Et Edwy Plenel, qui l’interrogeait avec une délectation obséquieuse, ne peut que se frotter les mains. Car le modèle du fondateur de Mediapartn’est pas, comme il le prétend, Albert Londres, mais Fouquier-Tinville. Et son rêve se réalise. Il n’a plus besoin d’écrire au procureur, il est le procureur, il est le magistrat du siège, et son studio, le Tribunal révolutionnaire. Pas d’avocats, pas de contradictoire, l’accusé est condamné sans appel à la mort sociale. D’autres journaux suivent le mouvement. Toute une partie de la presse se «médiapartise» et le procès quitte l’enceinte judiciaire pour l’espace médiatique et les réseaux sociaux. Le quatrième pouvoir avale goulûment le troisième. La passion justicière s’émancipe du droit car le droit fait des distinctions, le droit confronte les témoignages, le droit cherche les preuves, le droit se refuse à remplacer la présomption d’innocence par la présomption de culpabilité: autant d’insultes à la souffrance des victimes que les nouveaux prétoires se chargent de réparer. Pour des actes qui ne méritent évidemment pas la moindre indulgence, on est en train de régresser, avec les techniques les plus sophistiquées, au stade du lynchage. Aucune cause, même la plus noble, ne mérite qu’on lui sacrifie la civilisation.

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Une résolution contre l’antisémitisme suscite des remous dans la majorité

Le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner affirme au Figaroqu’il est «important» que le texte soit voté à l’Assemblée le 3 décembre.Par Arthur Berdah et Mathilde SiraudPublié hier à 17:18, mis à jour hier à 20:42

Sylvain Maillard ne s’attendait pas à de telles difficultés. Le député La République en marche, auteur d’une proposition de résolution – d’apparence consensuelle – visant à lutter contre l’antisémitisme, fait face à une vive hostilité de la part de ses collègues. Ce texte, rédigé en février dernier – au lendemain de l’agression d’Alain Finkielkraut par des «gilets jaunes» – vise à adopter la définition de l’antisémitisme telle qu’elle est présentée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) et donc à reconnaître l’antisionisme comme une forme d’antisémitisme. Le vote symbolique, initialement prévu en mai dernier, a d’abord été repoussé au mois d’octobre. Il vient finalement d’être inscrit à l’ordre du jour du 3 décembre prochain.

Or, plusieurs responsables du groupe LREM, dont Sylvain Maillard, craignent que la proposition de résolution ne soit pas adoptée, ou bien d’une très courte majorité – et ce grâce aux voix des Républicains. «C’est difficile, car tout le monde a un avis tranché sur cette question, explique au Figaro l’élu macroniste de Paris. Je vois les députés un par un pour tenter de lever les fantasmes, d’autant que les lobbys pro-palestiniens mènent une campagne active contre mon texte.» Selon nos informations, seul un tiers des députés LREM seraient prêts à signer la résolution. Ils sont autant à y être farouchement opposés, susceptibles de voter contre ou bien de s’abstenir. Le dernier tiers n’aurait pas exprimé d’avis tranché. «Pour moi, c’est simple: le 3 décembre, j’irai à la pêche, fait savoir un élu réfractaire. Je suis mal à l’aise avec ce texte, qui revient à du clientélisme.»

«Ceux qui s’y opposent sont des pisse-froid», peste un ministre

Les opposants au texte ont eu l’occasion d’exprimer leur désaccord, mardi 12 novembre, au cours d’une réunion de groupe agitée. «La manifestation contre l’islamophobie, deux jours plus tôt, a cristallisé les réticences», décrypte Sylvain Maillard. Des élus, parmi lesquels Fiona Lazaar, ont ainsi évoqué «des réserves sur le calendrier». D’autres émettent des doutes sur la rédaction du texte, y voyant le risque d’instaurer l’interdiction de critiquer l’existence de l’État d’Israël. «J’aurais préféré que la résolution porte sur toutes les discriminations. Or, en l’état, elle apporte des gradations et laisse penser que l’antisémitisme est la plus importante», juge Ludovic Mendès, député LREM de Moselle.«La faiblesse idéologique du groupe le rend très perméable aux arguments extérieurs. Il y a aussi un défaut de coordination qui n’aide pas», regrette une parlementaire. «Si on avait été trop peu nombreux, on aurait reculé», assure une responsable du groupe. Le dernier comptage faisait état d’environ 70 de signataires parmi les élus LREM et MoDem.

Contacté par Le Figaro, le ministre de l’Intérieur lui-même en appelle à l’adoption de ce texte. «Il est important que cette proposition de résolution puisse être votée dans un esprit conforme à ce que porte Sylvain Maillard. À la fois parce qu’elle a été impulsée par le président de la République (il en a pris l’engagement au dernier Dîner du Crif, ndlr). Mais aussi parce qu’aujourd’hui, plus encore qu’hier, il faut pouvoir défendre toutes les religions», exhorte Christophe Castaner. Conscient que la macronie risque d’être entravée par sa propre majorité sur ce texte, l’un de ses collègues du gouvernement s’agace: «Ceux qui s’y opposent sont des pisse-froid! Aujourd’hui, qui attaque Israël? Ce sont bien évidemment des antisémites. Aujourd’hui, dans les quartiers, le juif est devenu un adversaire fantasmé», peste ce ministre. Et de conclure: «La proposition de résolution ne dit pas la loi, elle donne un élément d’interprétation».

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Polémique sur Finkielkraut: «Faudra-t-il désormais un permis de second degré?»

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Invité mercredi soir d’une émission sur LCI, le philosophe a été accusé sur les réseaux sociaux de faire l’apologie du viol. David Desgouilles dénonce la manipulation de militantes féministes qui prennent pour argent comptant une phrase ironique.

Par Marguerite Richelme


David Desgouilles est membre de la rédaction de Causeur. Il a publiéDérapage (éd. du Rocher, 2017). Son dernier roman,

Leurs guerres perdues, vient de paraître aux éditions du Rocher.


FIGAROVOX-. L’académicien a lancé à son interlocutrice, Caroline de Haas: «Je dis aux hommes: violez les femmes. D’ailleurs, je viole la mienne tous les soirs et elle en a marre.». Cette phrase reprise en boucle sur les réseaux sociaux, et les chaînes d’info, est un extrait tronqué de ces propos. Vous qui avez écrit sur les dérives des réseaux sociaux dans Dérapage, comment réagissez-vous au détournement des propos du philosophe?

David DESGOUILLES-. Il s’agit effectivement d’un détournement. Alain Finkielkraut a répondu avec ironie à Caroline De Haas. Comme chacun de nous peut le faire quotidiennement, il a voulu illustrer le côté absurde de ce qu’il venait d’entendre, par une réponse elle-même volontairement absurde. En écoutant la séquence entière, aucune personne de bonne foi ne peut croire que le philosophe viole son épouse chaque soir.

J’ai découvert que le compte Facebook du collectif NousToutes dont Caroline De Haas est l’une des dirigeantes, propageait une vidéo de quelques secondes, découpée afin qu’on n’entende que ce petit extrait et qu’on ne puisse en saisir le contexte et son raisonnement. En usant ainsi malhonnêtement de leur paire de ciseaux, les auteurs de cette vidéo scandaleuse ont en fait signé leur forfait. Si les propos d’Alain Finkielkraut étaient si scandaleux – même dans le contexte – comme on a pu me répondre, pourquoi alors le collectif n’a pas posté la séquence en entier? Évidemment pour lui faire dire autre chose qu’il voulait dire et pis, le contraire de ce qu’il voulait dire. Un cas d’école de procédé honteux.

Au-delà de la polémique, à notre époque, le second degré devient-il impossible?

Cette expérience qui arrive après d’autres, démontre que – au minimum – certaines personnes n’y ont plus droit. Il suffit d’être catalogué dans le «Camp du Mal» par un groupe d’activistes.À l’instar du permis de conduire, il y a donc dorénavant un permis de second degré et d’ironie.

Lorsqu’un humoriste de France Inter a déroulé un sketch dans lequel il expliquait les outrages qu’il ferait subir à une journaliste de Valeurs actuelles «derrière un canapé» (sketch qui d’ailleurs, n’avait pas besoin de la paire de ciseaux de NousToutes), où était Caroline De Haas? Il se trouve qu’on peut très bien admettre que le sketch en question ne révélait en rien les intentions de l’humoriste et qu’il fallait effectivement le prendre au second degré. À l’instar du permis de conduire, il y a donc dorénavant un permis de second degré et d’ironie. Mais je trouve que les inspecteurs chargés de délivrer ledit permis n’ont pas toute l’indépendance requise…

Certaines personnes demandent la démission d’Alain Finkielkraut de France Culture. On peut rapprocher cela du contexte brûlant de la censure dans les universités. L’intolérance totale pour la pensée contradictoire a-t-elle gagné?

Elle est en train de gagner. Sylviane Agacinski, Mohamed Sifaoui et François Hollande en ont été les dernières victimes à l’Université, ce scandale s’accompagnant d’ailleurs d’une faiblesse consternante des pouvoirs publics.L’activiste refuse le débat et le contradictoire.

Dans Dérapage, que vous avez bien voulu citer, je tentais de décrire le phénomène de meutes numériques qui demandent la mort sociale de leur prochain. Pour une remarque graveleuse alors qu’il se croit hors antenne, le héros du roman perd tout: travail, perspective d’en trouver un autre, sa conjointe, et son logement. La mort sociale est proche de se transformer en mort physique. Mais un activiste n’a pis que pendre de ces conséquences triviales. Pour lui, la fin justifie les moyens comme l’illustre le découpage honteux de la séquence concernant Alain Finkielkraut.

L’activiste refuse le débat et le contradictoire. Ces derniers légitiment l’adversaire, alors que l’objectif est de le délégitimer, de le faire disparaître du paysage. Les propos de l’universitaire Maboula Soumahoro sur le même plateau de LCI n’exprimaient pas autre chose: Alain Finkielkraut, c’est un monde révolu: il doit disparaître, il n’est pas légitime.

Un appel a été lancé pour un rassemblement féministe contre les violences sexistes à la suite de cette polémique. Que cela vous inspire-t-il?

Cet appel à rassemblement fait partie des armes habituelles des activistes pour faire passer leur message. Après la vidéo tronquée, le rassemblement. L’important, c’est de faire passer l’adversaire pour un salaud. Que le message imprime, et que tout le monde oublie qu’il n’a pas dit ce qu’on lui fait dire. Qu’on oublie aussi peut-être que Madame De Haas a manifesté dimanche avec des gens qui préconisent qu’on frappe sa femme, et qui légitiment, eux, le viol conjugal. Maître Szpiner qui avait été placé par David Pujadas tout près d’elle semblait regretter ce voisinage et l’a clairement fait savoir en début d’émission. C’est une des rares raisons d’espérer. Tout le monde n’est pas dupe de ce genre d’activisme à géométrie variable.

Laïcité, islam: comment évolue le regard des Français?

INFOGRAPHIES – La priorité accordée aux préceptes religieux est plus forte chez les musulmans de France les plus jeunes

Par Pascal Perrineau et Service Infographie


Pascal Perrineau est professeur des universités à Sciences Po et chercheur au Cevipof.


Le débat de société s’organise depuis des semaines autour de la question de l’islam, de ses dérives et de sa capacité à s’insérer dans la culture de la France laïque. L’attentat du 3 octobre au cœur de la préfecture de police de Paris et l’assassinat de trois fonctionnaires de police et d’un agent administratif par un individu radicalisé, qui était depuis quinze ans employé par la direction du renseignement (DRPP), ont fortement impressionné l’opinion publique et réactivé la nécessité de lutter contre l’islamisme.

Interrogés par l’Ifop à la fin du mois d’octobre, 56 % des Français considèrent que pour les mois à venir, la lutte contre l’islamisme est «tout à fait prioritaire» juste derrière les préoccupations traditionnellement dominantes de la lutte contre le chômage (67 %) ou le relèvement des salaires et du pouvoir d’achat (66 %). 78 % disent que «la laïcité est aujourd’hui en danger en France». Cette crainte entraîne une mutation de la conception de la laïcité. Alors qu’au début des années 2000, celle-ci était conçue avant tout comme le moyen de mettre toutes les religions sur un pied d’égalité et d’assurer ainsi la liberté de conscience, elle est, particulièrement depuis la vague d’attentats de 2015, vécue comme un moyen de faire reculer l’influence des religions dans la société et de les séparer de l’espace public et politique.

● République et islam: une compatibilité discutée

Cette réémergence d’une laïcité de combat contre l’influence religieuse concerne avant tout l’islam comme elle avait pu, au début du XXe siècle, désigner la religion catholique. 80 % des personnes interrogées pensent que «la question de la laïcité se pose aujourd’hui différemment en France s’agissant de la religion musulmane». Certes, cette opinion est partagée par la quasi-unanimité des sympathisants du Rassemblement national et des Républicains, mais 77 % de ceux de La République en marche, 67 % de ceux du Parti socialiste et 71 % de ceux de La France insoumise peuvent y assentir. En effet, pour une majorité de Français, il y a une inquiétude et une interrogation sur la compatibilité de la religion musulmane avec les valeurs de la société française.Seuls 41 % des Français pensent que l’islam est compatible avec ces valeurs alors qu’ils sont 78 % à penser de même pour la religion juive et 89 % pour la religion catholique

Interrogés en août dernier par l’institut Ipsos, seuls 41 % des Français pensent que l’islam est compatible avec ces valeurs alors qu’ils sont 78 % à penser de même pour la religion juive et 89 % pour la religion catholique. Seuls les citoyens proches de La France insoumise, du PCF (64 %) et de LREM (51 %) soutiennent majoritairement la thèse de la compatibilité de la religion musulmane avec les valeurs de la société française. Ils ne sont que 49 % chez les électeurs proches du Parti socialiste, 28 % chez ceux de LR et 17 % chez ceux du Rassemblement national.

Cette inquiétude sur la capacité de l’islam à se fondre dans la société française ne signifie pas un jugement sans nuances sur celui-ci. 54 % des Français considèrent que «l’islam est une religion aussi pacifiste que les autres et que le djihadisme est une perversion de cette religion». Les jeunes et la gauche partagent davantage encore cette opinion mais il reste une préoccupation fortement dominante quant au caractère expansionniste et autoritaire de l’islam. 71 % des Français pensent que «la religion musulmane cherche à imposer son mode de fonctionnement aux autres» et cela quelles que soient la génération et, sauf pour la gauche de la gauche, la famille politique des personnes interrogées.L’opinion publique a le sentiment que les croyants catholiques ou juifs ont fait leur aggiornamento alors que les croyants musulmans resteraient dans une conception plus monopoliste de leur foi

Derrière ce sentiment d’une majorité de Français, il y a la perception d’une religion qui refuse ou ignore la séparation entre l’Église et l’État, la distinction entre le spirituel et le temporel et pose ainsi à la République une question que celle-ci croyait appartenir définitivement au passé. La rigueur de la séparation française entre le croyant et le citoyen est ainsi réactivée dans un pays où non seulement la croyance religieuse s’étiolait mais aussi où la religion – ou ce qu’il en reste – ne s’occupait plus de politique. Dans son ouvrage sur La Religion dans la démocratie (2001) Marcel Gauchet retraçait ce mouvement: «La sortie de la religion, c’est le passage dans un monde où les religions continuent d’exister, mais à l’intérieur d’une forme politique et d’un ordre collectif qu’elles ne déterminent plus.» Cela veut dire que les religions perdent leur pouvoir à «dire la vérité » et que le croyant de ces sociétés post-modernes intègre la légitimité d’autres croyances dans son rapport à sa propre croyance. En termes de perception, l’opinion publique française a le sentiment que les croyants catholiques ou juifs ont fait leur aggiornamento alors que les croyants musulmans resteraient dans une conception plus monopoliste de leur foi.

● Ces musulmans pour qui la charia passe avant la loi

Pour en savoir un peu plus, l’enquête réalisée fin août-début septembre par l’Ifop auprès d’un échantillon représentatif de musulmans résidant en France, offre quelques éléments de réponse. Sur le principe, une forte majorité de musulmans (70 %) a le sentiment que «la laïcité permet aux musulmans de pratiquer librement leur religion», 65 % sont en désaccord avec l’idée qu’en France «la loi islamique, la charia, devrait s’imposer par rapport aux lois de la République».

Cependant, de fortes minorités (de 27 % à 37 %) sont sur des positions dures de prééminence ou d’affirmation de la loi religieuse par rapport à la loi républicaine. Plus d’un musulman sur quatre (27 %) considère que la charia devrait s’imposer par rapport aux lois de la République. Ce pourcentage monte à 33 % chez les musulmans sans diplôme, 41 % chez les musulmans étrangers et à 55 % chez les musulmans d’Afrique orientale. Les partisans d’une adaptation de la laïcité à la française à la religion musulmane sont au nombre de 37 %. C’est presque une majorité qui préconise cette solution chez les jeunes musulmans (49 % des moins de 25 ans), chez ceux qui sont originaires de Tunisie (49 %) ou du Moyen-Orient (45 %).

Enfin, et l’on comprend mieux pourquoi l’affaire du voile polarise le débat autour de l’islam depuis l’affaire de Creil en 1989, ce sont 68 % des musulmans qui considèrent que «les filles devraient avoir le droit de porter le voile au collège et au lycée». En effet, contrairement à la loi de 2004 bannissant «le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, les lycées et les collèges» (que ce soit «le voile islamique quel que soit le nom qu’on lui donne, la kippa ou une croix de dimension manifestement excessive»), une forte majorité de la population musulmane n’accepte pas cette règle républicaine. On voit bien l’évolution dans le temps de la population musulmane dans la mesure où 75 % des jeunes de moins de 25 ans partagent ce refus contre seulement 53 % des 50 ans et plus. Le voile est de plus en plus utilisé dans une stratégie d’affirmation identitaire et religieuse qui n’était pas toujours évidente aux yeux des aînés qui avaient une lecture différente des deux versets du Coran qui mentionnent le voile, la pudeur, mais n’évoquent jamais la chevelure.

● Des demandes d’interdiction en progression

Cette revendication portée au travers du voile, le développement au sein de l’islam de lectures de plus en plus fondamentalistes du Coran, l’épanouissement au plan mondial d’un islam politique conquérant et surtout la triste litanie d’attentats revendiqués par des islamistes extérieurs comme intérieurs ont peu à peu entraîné une crispation de l’opinion publique et un durcissement des positions relatives aux politiques publiques concernant l’encadrement de l’expression religieuse.C’est une majorité de français qui exprime son allergie à des manifestations ostensibles de l’appartenance religieuse dans l’espace public

Entre 72 % et 82 % des Français sont aujourd’hui en faveur de mesures d’interdiction de toute manifestation ou port de signes religieux dans l’espace public ou dans l’espace professionnel. Les prières de rue sont rejetées par 82 % des personnes interrogées (+20 points en huit ans), les ports de signes religieux par les usagers du service public sont condamnés par 75 % (+29 points en quatorze ans), 73 % soutiennent l’interdiction de ports de signes religieux ostensibles par les parents d’élèves accompagnant les enfants lors d’une sortie scolaire (+ 5 points en quatre ans) et enfin, 72 % sont en faveur d’une telle interdiction pour les salariés des entreprises privées (+ 23 points en quatorze ans). Ainsi, quels que soient les générations, les milieux sociaux ou les familles politiques, c’est une majorité de français qui exprime son allergie à des manifestations ostensibles de l’appartenance religieuse dans l’espace public. Cette montée en puissance est particulièrement forte depuis que l’islamisme politique, à partir de la vague d’attentats de 2015, s’est rappelé au souvenir de la population française: Magnanville (juin 2016), Nice et Saint-Étienne-du-Rouvray (juillet 2016), Champs-Élysées (avril 2017), gare Saint-Charles à Marseille (octobre 2017), Trèbes (mars 2018), rue Monsigny à Paris (mai 2018), marché de Noël de Strasbourg (décembre 2018), préfecture de police de Paris (octobre 2019)…

En 1892, les catholiques français étaient appelés à «rallier» la République. Plus d’un siècle plus tard, le défi est le même pour l’islam de France: ne pas laisser l’attachement à la République bafoué par l’extrémisme religieux. La religion musulmane n’a ni Église ni institution fédératrice pour tenir un discours unifié. Mais elle ne manque pas d’hommes et de femmes susceptibles de faire entendre la voix de la tolérance et de la condamnation des brebis galeuses qui discréditent l’islam.

J’aimerais qu’il reste quelque chose, pour ne jamais oublier la Shoah

Soixante-quinze ans après les déportations, la mémoire disparait. le réalisateur Ludovic Cantais a suivi les équipes du Mémorial de la Shoah à Paris.

Par Claire Bommelaer

Jaimerais qu’il reste quelque chose: le titre du documentaire de Ludovic Cantais renvoie à une simple phrase répétée à plusieurs reprises par des survivants de la Shoah – ou par leurs descendants. Soixante-quinze ans après l’Occupation et les déportations, tant la mémoire que les grands témoins disparaissent petit à petit et une course contre la montre de l’oubli s’est engagée.

Le film de Cantais y participe, puisque le réalisateur a suivi les équipes du Mémorial de la Shoah, à Paris, en train de récolter les souvenirs, à tous les sens du terme, de ceux qui ont été frappés par la «catastrophe». Sans voix off, le documentaire laisse la parole à ces hommes et à ces femmes qui, autour d’une photo ou d’un objet, font le récit souvent bouleversant de la séparation avec leurs parents, des derniers mots lancés par leur mère, ou de leur vie «d’avant».

Matière pour de futures recherches et expositions

En 2012, le réalisateur a travaillé pour le Mémorial en tant que documentaliste, sur une exposition autour des enfants dans la Shoah. C’est là qu’il a découvert l’existence d’une «permanence photographique», qui se tient tous les mardis de 14 heures à 17 h 30. Durant ces après-midi, des bénévoles accueillent des familles juives qui souhaitent faire don de leurs archives personnelles. Cantais y assiste, voit les personnes arriver avec leurs photographies ou leurs objets, parfois rangés dans des sacs en plastique. Il comprend qu’il tient là la trame d’un film – qui puise dans les idées de transmission et mémoire. «Ce film est aussi un portrait en creux des bénévoles, des petites mains qui œuvrent à la sauvegarde de cette mémoire», écrit-il.

Parmi les personnes filmées, certaines n’ont pas d’héritier mais sentent que le destin de leur famille appartient à la grande histoire. Comme cette femme qui montre aux bénévoles un brassard juif porté par son père, alors âgé de 15 ans, dans un ghetto polonais – une pièce bouleversante et unique. «Elle mériterait d’être dans un musée», lui suggère la bénévole du Mémorial. Après avoir hésité, la femme laissera l’objet au Mémorial. Un geste pour qu’il «reste quelque chose» de l’histoire de son père.Certaines séances de « récoltes d’archives  » se tiennent en province et on s’étonne de voir autant de monde apporter leurs papiers.

Parfois, les personnes ont du mal à se séparer des biens qui ont survécu au temps. «On peut garder l’original ou le numériser», signale une bénévole à un ancien enfant caché qui hésite à confier le vieil album photo dans lequel figurent ses parents disparus. Certaines séances de «récoltes d’archives» se tiennent en province et on s’étonne de voir autant de monde apporter leurs papiers.

Une fois retournés à Paris, les bénévoles donnent tout ce matériel à des conservateurs, qui le trient et les classent. Les dernières images du documentaire s’attardent sur un habit rayé de déporté, conservé dans du papier de soie, ou un classeur dans lequel le brassard juif polonais rejoint plusieurs étoiles jaunes. Tout cela forme matière indispensable pour de futures expositions ou recherches.

Barbara Lefebvre: «C’est la stratégie des islamistes de se victimiser»

INTERVIEW – L’enseignante et essayiste travaille depuis des années sur la question antisémite.

Par Alexandre Devecchio

Barbara Lefebvre, qui a publié en 2018 Génération “j’ai le droit” (Albin Michel), étudie les dérives d’un certain antiracisme.

LE FIGARO. – Une étoile jaune a été distribuée lors de la marche contre l’islamophobie à Paris ce dimanche. La photo d’une enfant avec cette étoile a fait polémique. Que signifie ce symbole sur le plan historique?

Barbara LEFEBVRE. – L’étoile jaune était le signe que les Juifs devaient apposer sur leur vêtement dans tous les territoires sous domination nazie, afin d’être identifiés et discriminés. Pour mieux saisir l’infamie de la manœuvre islamiste, il faut remonter le temps. Le Judenstern nazi s’inspirait de la rouelle médiévale imposée aux juifs dans l’Occident chrétien à partir du XIIIe siècle. Or elle s’inspirait elle-même des signes distinctifs imposés aux dhimmis en terre d’islam colonisées par les Arabes à partir du VIIIe siècle. En Tunisie, par exemple, au IXe siècle, les juifs devaient porter une étoffe marquée par l’image d’un singe et les chrétiens par celle d’un porc.À lire aussi : «Voile des accompagnatrices scolaires: sortir de la confusion et de l’émotivité»

La comparaison entre «juifs» d’hier et «musulmans» d’aujourd’hui a-t-elle un sens?

Les musulmans ne sont victimes d’aucune discrimination d’État contrairement aux discours entendus hier. Le voile islamique relève de l’auto-stigmatisation, même Mélenchon le disait en 2010! C’est la stratégie des islamistes que de renverser les responsabilités et se victimiser. La réalité, c’est que les Français juifs, soit moins de 1 % de la population, sont victimes de 50 % des attaques racistes. Depuis deux décennies, ce sont les agressions et assassinats des islamistes ciblant des juifs qui ont contraint un grand nombre de ces derniers à déménager, voire émigrer. Les Français musulmans qui émigrent pour fuir l’insécurité me semblent infiniment moins nombreux.

L’instrumentalisation de l’histoire de l’extermination des Juifs a servi à cette gauche pour masquer son antisémitisme originelBarbara Lefebvre

Pourquoi cette comparaison obsède-t-elle certaines associations communautaristes et même une certaine gauche?

L’instrumentalisation de l’histoire de l’extermination des Juifs a servi à cette gauche pour masquer son antisémitisme originel (le «complot judéo-capitaliste»), puis son antisionisme après 1967. L’inflation mémorielle au détriment de la rigueur historique a soutenu, dès le début des années 1980, l’écriture du conte antiraciste sur le «plus jamais ça» servant à nous menacer, à intervalles réguliers, du «retour de la bête immonde». Cela contribua à édifier le déni relatif à l’antijudaïsme islamique qui prospère tragiquement en France. Le «Juif de la Shoah» est devenu, au fil des décennies, une sorte d’icône autorisant la bien-pensance à ne pas se préoccuper du sort des «juifs vivants» dans ces Territoires perdus de la République. En effet, leurs bourreaux n’étaient pas les enfants «de la bête immonde» que l’antiracisme attendait.

Plus largement, la comparaison entre les années 1930 et l’époque actuelle vous paraît-elle pertinente?

L’antisémitisme des années 1930 est l’aboutissement d’une histoire politico-littéraire nourrie tout au long du XIXe siècle où gauche et droite antisémites ont agi de concert. Cette union s’est poursuivie sous Vichy avec des Vallat, Maurras, Déat, Doriot, etc. Je ne vois rien aujourd’hui qui ressemble à cela, même si je perçois l’utilité électoraliste de faire croire que l’histoire se répète. Quand un historien ose comparer Zemmour à Drumont, on se dit qu’en effet toutes les intoxications idéologiques sont possibles.

Pascal Bruckner: «Cette gauche qui va défiler aux côtés de tous les extrémistes de l’islam»

ENTRETIEN – Les responsables politiques de gauche qui appellent à manifester le 10 novembre «contre l’islamophobie» commettent une faute très grave, juge le philosophe et romancier.

Par Paul Sugy et Guillaume Perrault


Dernier ouvrage paru: Un racisme imaginaire. La querelle de l’islamophobie (Grasset, 2017).


LE FIGARO. – Le 1er novembre, dans Libération, une cinquantaine de pétitionnaires ont appelé à manifester «contre l’islamophobie» dimanche à Paris. Que pensez-vous des arguments invoqués dans ce texte à l’appui de cette notion discutée?

Pascal BRUCKNER. – Si j’ai bien lu cette tribune, toute espèce de nuance ou de réticence à l’égard de l’islam est assimilée à un acte raciste! La critique de la religion musulmane conduirait de façon inéluctable, selon les signataires, à des attentats contre des musulmans dans notre pays. Ces manifestants réclament pour l’islam un statut d’exception jamais octroyé au christianisme, au judaïsme, à l’hindouisme. Un froncement de sourcil, et vous voilà jeté dans le camp des racistes! Jean-Michel Blanquer serait ainsi «islamophobe» pour avoir dit que le voile n’était pas souhaitable en France. L’humoriste Yassine Belattar lui a déconseillé de se rendre en Seine-Saint-Denis…

Que l’on soit clair: la République doit protéger ses ressortissants musulmans. C’est un devoir qui ne souffre aucune exception pour les mosquées comme pour les synagogues et les églises. Nous ne pourrions pas accepter représailles et vengeances. Ce serait terrible. Mais fort heureusement, nous n’en sommes pas là: la France n’est pas les États-Unis, ni l’Allemagne où des groupes néonazis prospèrent dans un climat social tendu.

Il y a certes en France un sentiment de méfiance à l’égard de l’islam, et qui me paraît légitime. Ce sentiment existe aussi dans les pays musulmans vis-à-vis des extrémismes: au Maroc, en Tunisie ou en Algérie, les pouvoirs politiques sont vent debout contre les groupements islamistes. Je ne crois pas en revanche qu’il y ait en France une réelle hostilité à l’égard des musulmans. La preuve en est que ceux-ci ne quittent pas le territoire national en masse, à la différence de nombreux Français juifs qui partent en Israël ou aux États-Unis car ils ont peur pour leur sécurité. Les musulmans français jouissent de toutes les libertés publiques, disposent de lieux de culte et d’un commerce halal très prospère. Leur situation n’est pas celle d’un apartheid, comme le soutiennent les auteurs de la tribune, qui font référence à des crimes ou des tentatives de meurtre très souvent imaginaires et dont on ne trouve nulle trace ailleurs que dans les tracts du CCIF.

En hurlant à «l’islamophobie», ces pétitionnaires rendent plus difficile l’exercice délicat qui consiste à différencier l’hostilité réelle, condamnable, à l’égard des musulmans, et la critique – légale et légitime – de la religion musulmane.L’apaisement face à l’extrémisme n’a pour effet que de le renforcer

De nombreux responsables politiques de gauche ont annoncé leur présence, même si certains font machine arrière. Qu’en penser?

Pour glaner misérablement quelques voix, la gauche perd son âme et va défiler aux côtés des antisémites, des intégristes, des salafistes et de tous les extrémistes de l’islam. Quelle volte-face, quand on sait qu’après l’attentat contre Charlie Hebdo, Jean-Luc Mélenchon avait déclaré dans un tweet: «Je conteste le terme d’islamophobie quoique je le comprenne. Ce sont les musulmans qui pensent qu’on leur en veut parce qu’ils sont musulmans. Moi, je défends l’idée qu’on a le droit de ne pas aimer l’islam.» Quelle misère! L’opportunisme et le conformisme idéologique de cette gauche lui vaudront d’être rejetée par les Français. Félicitons tout de même le Parti socialiste ainsi que François Ruffin, qui seront parmi les rares courageux à ne pas se joindre à la manifestation.

Par ailleurs, le 2 novembre, lors d’une manifestation hostile à Éric Zemmour devant la rédaction de CNews, un militant véhément, fiché S, vous a insulté ainsi que d’autres personnalités. Comment réagissez-vous?

C’est toujours désagréable à entendre, naturellement. Mais les pires insultes proférées par cet apprenti-terroriste haineux sont à l’encontre de Zineb El Rhazoui, Lydia Guirous, Mohamed Sifaoui et d’autres, qualifiés par lui, avec élégance, de «bougnoules de service» (sic). Je m’étonne que ce monsieur soit toujours en liberté: comment se fait-il que le parquet ne se soit pas saisi pour le mettre face à la responsabilité de ses propos? Ce discours quasi insurrectionnel est empli de haine, et l’on voit bien l’aversion qu’ont les intégristes pour la France. L’apaisement face à l’extrémisme n’a pour effet que de le renforcer.

La polémique sur les accompagnatrices voilées de sorties scolaires frappe par son ampleur et sa durée. Ce sujet est-il pour les Français l’occasion d’exprimer une préoccupation plus globale?

Les Français sont, dans leur très grande majorité, hostiles au symbole que représente le voile, qui exprime le rejet de notre culture. Mais j’ai là-dessus un avis très modéré: je crois que la priorité est de faire appliquer strictement les lois que nous avons votées, concernant l’interdiction du voile à l’école et celle de la burqa dans l’espace public. Nous verrons ensuite si des directives supplémentaires doivent être prises.

Mais enfin, rien ne nous oblige à aimer l’islam, ou les religions en général! Nous n’avons pas le droit de persécuter les musulmans, ce qui est différent. Et nous avons, surtout, le droit de défendre un certain mode de conversation entre hommes et femmes. Montrer ses cheveux est un signe de liberté. Beaucoup de musulmans attendent de la fermeté de notre part, car ils retrouvent parfois en France les mêmes barbus qu’ils fuyaient dans les pays d’où ils viennent. Je regrette que l’on en reste trop souvent au ministère du verbe: plutôt que de bomber le torse sans agir, le gouvernement devrait agir discrètement pour expulser tous les prêcheurs de haine qui n’ont pas leur place dans notre République.La France est seule capable de tenir tête aux islamistes en Europe

Peut-on se satisfaire de la réponse laïque, qui consiste à rendre invisibles les symboles de l’islamisme, sans proposer un récit national concurrent?

Je ne pense pas que l’islam soit une religion conquérante, mais au contraire une religion assiégée, sur la défensive. Et l’effondrement du religieux dans notre société n’est pas nécessairement synonyme de matérialisme: l’Europe est moins individualiste et consumériste que les États-Unis, pourtant restés un pays profondément religieux ; tandis que l’Europe et singulièrement la République française offrent une forme de réponse spirituelle aux défis de notre siècle. La France en effet ne se définit pas d’abord par la laïcité ; elle est un art de vivre, un dialogue ininterrompu entre les époques, une culture littéraire et artistique unique au monde. Si des gens viennent du monde entier pour vivre chez nous, c’est par amour pour notre culture et notre liberté. Toutes proportions gardées, l’affaire Dreyfus avait fait dire au père de Levinas, le rabbin Jehiel Levyne: «Un pays où l’on se déchire à propos du sort d’un petit capitaine juif est un pays où il faut aller» ; et bien, je crois qu’un pays dans lequel on se bat pour ne pas asservir les femmes est un pays qui a de quoi plaire au monde entier. Ce n’est pas le Royaume-Uni multiculturaliste ou l’Allemagne qui gagneront face aux islamistes, la France est seule capable de leur tenir tête en Europe. Nous n’avons pas le droit d’échouer.

Nous devons lutter contre notre propre mauvaise conscience, car nous sommes sans cesse rongés par le doute et n’avons pas confiance en nous-mêmes. Ce n’est pas la foi en Dieu qui nous manque, mais notre foi en nous-même.

La cathédrale d’Oloron-Sainte-Marie attaquée à la voiture-bélier

EN IMAGES – Lundi, vers 2 heures du matin, un commando a enfoncé la porte de l’édifice classé au patrimoine mondial de l’Unesco, et volé une partie de son trésor. Les pertes sont «considérables», selon le maire.Par Stanislas PoyetPublié hier à 10:51, mis à jour hier à 16:46

Dans la nuit de dimanche à lundi, vers 2 heures du matin, les croix, ostensoirs, et calices qui formaient le trésor de la cathédrale d’Oloron-Sainte-Marie, dans les Pyrénées-Atlantiques, ont été dérobés. Une information confirmée au Figaro par le parquet de Pau.À lire aussi : 

La porte défoncée était une entrée secondaire de la cathédrale. En bois renforcée de métal, elle n’a pas résisté au tronc d’arbre harnaché sur la voiture bélier. Les voleurs ont ensuite scié les barreaux des deux chapelles annexes, et brisé les vitres anti-intrusion derrière lesquelles était enfermé le trésor.

Selon le parquet de Pau, une enquête a été ouverte et la police scientifique de Pau était sur place quelques heures après l’effraction lundi matin.

Un «préjudice considérable»

Pour l’heure, aucune estimation du vol et des dégâts n’a été donnée. «Un inventaire est en cours par les services du patrimoines, explique au Figaro Laurent Paris, directeur général des services de la commune. Il s’agit principalement d’orfèvrerie, comme des calices des croix, des ostensoirs, mais aussi des vêtements liturgiques».

«C’est un préjudice considérable», précise cependant au Figaro le maire de la ville, Hervé Lucbéreilh, qui reconnait qu’une estimation n’avait jamais été réalisée. «Certaines pièces sont uniques, comme l’ostensoir de Saint Grat, et aucune assurance ne les remplacera».

Le Père Jean-Marie Barennes, curé de la paroisse, s’est rendu sur les lieux du vol moins d’une heure après les faits. Au Figaro, il confie son étonnement devant la préparation de l’équipe. «Il s’agissait manifestement de connaisseurs, explique-t-il, parmi les dizaines de chapes, [des capes liturgiques], ils n’ont volé que la plus précieuse qui datait du XVIème siècle». l s’agit d’habits datant du XVIe siècle, qui auraient été donnés à l’évêque par François 1er. On y retrouvait des salamandres, qui sont l’emblème du souverain béarnai. Les voleurs n’ont emporté que les pièces les plus petites, délaissant par exemple une crèche de grande valeur qui datait d’avant la Révolution.

«Au-delà de la valeur marchande, les habitants se retrouvent amputés d’une partie de leur histoire et de leur patrimoine, se désole Hervé Lucbéreilh. Ce qui m’impressionne, c’est le nombre de gens qui sont venu à la cathédrale depuis ce matin. Cet endroit c’est le cœur battant d’Oloron, on a tous été baptisé, on s’est marié, et nos parents y ont été enterré».

Sur Twitter, le ministre de la culture, Franck Riester a condamné le vol et assuré «partager l’émotion des catholiques de France».

Franck Riester@franckriester

Je condamne avec la plus grande fermeté l’attaque perpétrée cette nuit contre la cathédrale d’Oloron-Sainte-Marie et partage l’émotion des catholiques de France légitimement choqués par ce vol et ces dégradations. Les auteurs seront retrouvés et punis. @Prefet64 https://twitter.com/franceinfo/status/1191301561349234689 …franceinfo@franceinfoAttaque de la cathédrale d’Oloron-Sainte-Marie à la voiture-bélier : “Rien ne pouvait laisser penser qu’on pourrait un jour s’attaquer au trésor”, déclare le mairehttps://www.francetvinfo.fr/faits-divers/attaque-de-la-cathedrale-d-oloron-sainte-marie-a-la-voiture-belier-rien-ne-pouvait-laisser-penser-qu-on-pourrait-un-jour-s-attaquer-au-tresor-declare-le-maire_3688041.html …41111:37 – 4 nov. 2019Informations sur les Publicités Twitter et confidentialité229 personnes parlent à ce sujet

Hélé Béji: «Le voile est le symptôme, et non la cause, de l’affaiblissement de la République»

TRIBUNE – Figure majeure de la vie intellectuelle tunisienne, l’écrivain juge que le voile n’est pas «souhaitable», mais que l’interdire ne ferait que le renforcer.

Par Hélé Béji – Le Figaro

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Tous, nous «souhaitons» comme le ministre Jean-Michel Blanquer, que les femmes ne se revoilent pas, nous le souhaitons du plus profond de notre liberté. Et celles qui le souhaitent le plus, c’est celles qui ont vécu le moment historique du dévoilement, ce moment d’intrépidité des femmes traditionnelles à sortir dans la lumière, à la fois fidèles à leur croyance mais libres. Elles n’avaient plus besoin de faire valoir leur religion par des signes vestimentaires frappants. Elles avaient compris que ce n’était pas elles qui étaient cachées au monde sous le voile, mais le monde qui leur était caché derrière leur voile. Leur foi était devenue la force invisible de leur libre arbitre, car elles ne se sentaient plus menacées par le monde moderne. Seule la liberté intérieure peut affronter toutes les autres libertés. La foi qui a besoin d’un accoutrement extérieur s’affaiblit dans le tumulte du spectacle qu’elle provoque et cache une servitude intime. Elle croit se prémunir d’un monde dangereux, comme si le voile n’était pas la barrière illusoire d’un morceau d’étoffe qui ne protège de rien. Oui, j’aurais souhaité que ce revoilement n’eût jamais lieu et que l’histoire marchât dans un seul sens, celui de l’émancipation des années soixante que j’ai connue, l’étape dernière de la «décolonisation» des femmes. Les droits de l’homme avaient vaincu les interdits de la religion. Ils étaient devenus les droits de la femme. Et surtout, les sacrifices et les luttes que le peuple féminin y a consentis étaient ce qu’on devait garder à l’esprit pourne jamais retomber dans les filets de la dépendance. Ils illustraient le prix d’une indépendance sacrée, intouchable.La liberté moderne est devenue une forme de déchéance de la dignité

Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. La libération de la femme était un geste d’émancipation du corps, sa liberté est un acte d’émancipation de l’esprit. C’est cette liberté-là qui aujourd’hui est touchée, qui n’atteint pas à sa plénitude. L’intelligence féminine reste en deçà de sa véritable étendue. La femme n’a pas encore pris toute la mesure de son être pensant. Ainsi, elle n’a pas su penser, ni prévoir que l’idée de progrès allait s’épuiser, que la modernité ne serait pas synonyme de bonheur, mais de malheur social, d’inégalité, de violence, de solitude, de misère morale et matérielle, que le féminisme en partie échouerait. La liberté moderne est devenue une forme de déchéance de la dignité. Que la modernité soit vécue comme une nouvelle oppression, qu’elle n’ait plus sa valeur protectrice, sa vertu créatrice, qu’elle plonge l’homme et la femme dans l’égarement d’un monde sans demeure, cela moi-mêmeje ne l’aurais jamais imaginé. Ma culture, fondée sur les humanités, ne m’y a pas préparé. Personne ne pouvait concevoir que la confiance en l’avenir allait disparaître, que la peur de l’avenir nous projetterait dans la grotte du passé.

Et pourtant, le devenir se décline aujourd’hui sous la forme d’un revenir. Le revoilement des femmes traduitle mal-être de la condition humaine, hommes et femmes pris ensemble dans les mailles d’une société de plus en plus inhumaine, que la République ne réussit plus comme jadis à humaniser. Car le voile dit quelque chose sur l’homme en général, et pas seulement sur le musulman. Autant pour les voilées que pour les militantes du mouvement #MeToo, le voile rend visible le rempart puritain qui s’est désormais instauré entre l’homme et la femme, autrefois si joyeusement complices en liberté et en amitié. Le sexe masculin menace l’humanité, disent celles qui se croient ennemies. Mais les tristesses ascétiques du voile font pendant aux nouvelles sentences grondeuses des féministes. Aussi sont-elles plus proches l’une de l’autre qu’elles ne le croient.Si on se contente d’interpréter le voile comme la cause de tout le mal, c’est que l’idéal républicain n’agit plus

En fait, nous voyons émerger des formes d’obscurantisme modernes contre lesquelles la laïcité ne nous protège plus, car elle ne peut se prévaloir comme jadis d’un progrès vertueux où l’avenir serait meilleur que le passé. La modernité enfante des dérèglements inhérents à l’autonomie, qui pousse si loin ses limites que chacun se choisit de nouvelles chaînes de dépendance. On a tellement voulu abolir les attachements qu’on les a ravivés. La permissivité absolue génère les tabous absolus, la liberté absolue l’esclavage absolu, la déliaison absolue la frénésie de liens absolus, etc. Comment légiférer contre le voile sans pénaliser du même coup toutes les exhibitions de soi, les extravagances horrifiques du moi, les déchéances de notre corps dansla société, les représentations dégradantes de la femme, les superstitions abusant la crédulité humaine (la voyance par exemple).

La République doit penser le voile comme un symptôme de son propre affaiblissement, la perte de sa culture humaniste, l’extinction de son inspiration morale et philosophique. Si on se contente d’interpréter le voile comme la cause de tout le mal, c’est que l’idéal républicain n’agit plus. Les raisons profondes de son atonie ne sont pas à chercher dans l’obscurantisme religieux, mais dans la valeur républicaine devenue obscure à soi, inintelligible, privée de sa lumière pédagogique. La République ne doit pas devenir une pratique attentatoire à la dignité humaine, ni se voiler la face devant le paysage dévoyé des libertés en général. Elle n’est pas une arme de conquête, mais un outil de pédagogie. C’est à elle de trouver un nouvel humanisme qui vienne à bout des superstitions d’une religion étrangère.Les réveils archaïques sont des agents consubstantiels à la modernité

Un des principes fondateurs de la laïcité fut de séparer la sphère privée de la sphère publique, afin de mettre notre liberté de conscience (irréligieuse ou religieuse) à l’abri de la puissance étatique. La paix civile fut à ce prix. Mais désormais, cette frontière du public et du privé s’effondre sous le poids des revendications sexuelles, culturelles, religieuses, ethniques qui s’approprient l’espace commun et nous imposentla tyrannie de leurs voyantes gesticulations. Le fétichisme religieux musulman est un des avatars de la liberté qui donnent des pouvoirs exorbitants à nos existentialismes culturels, sous le principe inviolable et sacré de la liberté d’expression.

Le voile ne fait que suivre les nouvelles mœurs où triomphent les prédilections érotiques ou mystiques de chacun exacerbées par les médias. Il se prévaut non d’une tradition sacrée, mais d’une modernité sacrée, celle des droits particuliers dont l’engouement est d’exposer nos rites intimes au voyeurisme de tous. Les réveils archaïques sont des agents consubstantiels à la modernité. Ils sortent de sa fabrique obscure, qui a transformé nos désirs privés en idolâtries, nos libertés en potentats arrogants, et nos déraisons personnelles en raison publique. C’est la tâche de la pensée laïque d’élucider ces nouvelles libertés dépravées, comme dirait Rousseau, mais sans les persécuter.

La démocratie turque balayée par la dérive autoritaire d’Erdogan

L’annulation récente des résultats électoraux à Istanbul, tout comme les attaques physiques contre des journalistes et les arrestations de professeurs d’université, suscite l’inquiétude.

MINOUI, DELPHINE

« LA DÉMOCRATIE, c’est comme un tramway. Une fois arrivé au terminus, on en descend. » La petite phrase de Recep Tayyip Erdogan, prononcée il y a plus de vingt ans, trouve une résonance particulièrement glaçante dans la ­Turquie d’aujourd’hui. Après un déluge de recours et de pressions venant de son parti, l’AKP, le Haut Comité électoral turc a ­annulé, lundi 6 mai, le scrutin municipal d’Istanbul du 31 mars et la victoire du candidat de l’opposition, Ekrem Imamoglu. Motif invoqué : selon ce même organisme, dans l’indépendance duquel voulait encore croire la population, certains des présidents de bureaux de vote n’étaient pas des fonctionnaires.

Pour nombre d’observateurs, ce « putsch des urnes » constitue le dernier clou dans le cercueil de la fragile démocratie turque. « À ce jour, c’était un homme, un vote. C’est désormais : votez jusqu’à ce que le parti du gouvernement l’emporte », déplore Soner Cagaptay, chercheur au Washington Institute of Near East Policy sur son compte Twitter. Ces dernières années, les irrégularités n’ont cessé de se multiplier à chaque campagne électorale : temps d’antenne limité pour les candidats anti-Erdogan, opposants taxés de « soutien au terrorisme », difficulté d’accès à certains bureaux de vote dans les provinces kurdes du ­Sud-Est.

Répression 

Mais les militants démocrates voulaient encore croire au pouvoir des urnes, comme le dernier maillon d’une chaîne d’espoir qui est en train de voler en éclats. « Un nouveau coup d’État a eu lieu en Turquie », s’emporte Ahmet Sik, député du parti prokurde HDP et ex-journaliste embastillé de Cumhuriyet.

Que s’est-il passé dans la tête d’Erdogan ? Celui qui, en 2011, se retrouva fièrement propulsé à la une de Time Magazine, était, il n’y a encore pas si longtemps, salué comme étant l’homme du miracle économique turc et le symbole d’un modèle alliant islam et démocratie.

Son ascension commence en novembre 2002, quand les islamo-conservateurs du Parti de la justice et du développement (AKP) remportent les élections législatives. Devenu premier ministre l’année suivante, Recep Tayyip Erdogan modifie profondément le pays : urbanisation, croissance, processus d’adhésion à l’Union européenne, pourparlers de paix avec le PKK. En 2014, il est élu président au suffrage universel direct. Entre-temps, les premiers signes de dérive autoritaire ont commencé à pointer leur nez, notamment lors de la répression des manifestations de Gezi en 2013. En juin 2015 survient la première véritable infraction à la loi des urnes avec l’annulation des législatives et l’organisation d’un scrutin anticipé pour récupérer la majorité parlementaire et barrer la route au parti prokurde HDP, en vertu d’un nouveau discours dans l’ère du temps : « L’AKP ou le chaos. »

Le putsch raté de juillet 2016 l’encourage à accélérer les tours de vis : chasse aux partisans de Fethullah Gülen, accusé d’en être le maître d’œuvre, aux journalistes, aux étudiants, aux professeurs jugés trop critiques… Dans la foulée, Erdogan consolide son alliance avec les ultranationalistes du parti MHP et fait réformer la Constitution pour renforcer son pouvoir. Sa réélection, en juin 2018, entérine l’entrée en vigueur du nouveau régime hyperprésidentiel. En parallèle, des dizaines de mairies situées dans la région du Sud-Est kurde sont placées sous tutelle d’Ankara… à l’instar de ce que vit aujourd’hui Istanbul, sous contrôle temporaire du gouverneur de la métropole, dans l’attente du nouveau scrutin du 23 juin prochain.

« Le pouvoir, une véritable boîte noire » 

« L’État est désormais aux mains du président turc, de son clan, de son parti et de leurs nouveaux alliés ultranationalistes », estime la journaliste Ariane Bonzon dans son ­livre Turquie, l’heure de vérité (Éd.  Empreinte-Temps présent). Aujourd’hui, rien ne doit échapper au « nouveau sultan » – c’est ainsi que le surnomment ses détracteurs : ni les relations internationales, ni la politique et encore moins l’économie. Au fil des années, il a consolidé un empire parallèle, où les entreprises de son entourage ont largement bénéficié de ses faveurs : un véritable maillage de réseaux clientélistes qui s’est notamment tissé autour de la municipalité d’Istanbul – son ancien fief, dont il fut élu maire en 1994 – et qui l’aurait poussé à annuler le scrutin du 31 mars. « Entre seulement 2011 et 2018, le nombre de compagnies privées ayant signé des contrats avec Istanbul est passé de 20 à 30. Certains de leurs patrons ont des relations personnelles avec Erdogan », observe Osman Savaskan, professeur de sciences politiques à l’université de Marmara. Les rumeurs vont bon train sur le pouvoir d’influence de son gendre et ministre des Finances, Berat Albayrak, dans cette décision controversée de convoquer de nouvelles élections. Le nom de Süleyman Soylu, ministre de l’Intérieur et cacique de l’AKP, revient également souvent. « D’année en année, le noyau dur du pouvoir s’est resserré. À vrai dire, il est de plus en plus difficile de dire qui conseille Erdogan et qui prend les décisions. Aujourd’hui, le pouvoir est une véritable boîte noire », relève le politologue Ilhan Uzgel.

D’où la difficulté à anticiper les résultats du scrutin du 23 juin. ­« Impossible de décrypter la stratégie de l’AKP pour regagner des voix. D’ailleurs, parviendra-t-il à séduire ses électeurs déçus ? Doit-on voir les récentes attaques contre des journalistes et opposants comme une arme de dissuasion ? Le pouvoir sera-t-il capable de fausser les ­résultats ? Personne n’ose faire de pronostics. La politique turque n’a jamais autant manqué de rationalité », souffle un professeur de ­sociologie.

Alain Finkielkraut et la meute de chacals

L’académicien a été menacé et insulté par une dizaine d’étudiants de l’IEP approuvés par des suiveurs. Qu’attend la direction pour exclure ces élèves qui recourent à l’intimidation et à la violence ?, souligne l’écrivain.

BRUCKNER, PASCAL

Alain Finkielkraut a été victime le 23 avril d’un pogrom antiraciste. Invité à parler à Sciences Po Paris, par une association d’étudiants souverainistes, il en a été expulsé par un groupe se réclamant de « l’antifascisme », « Sciences Po en lutte, Institut Clément Méric ». Il a pu finalement tenir sa conférence mais sous la protection de la police. Cet incident abominable est symptomatique d’un climat d’intolérance générale qui a déjà vu, par exemple, fin mars le blocage d’une représentation des Suppliantes d’Eschyle par des groupes racialistes ou le peintre Hervé Rosa accusé de colporter des clichés coloniaux pour une peinture réalisée au Sénat et censée célébrer l’abolition de l’esclavage.

Qu’est-ce que cela dit de notre époque ? Que nous vivons une inversion complète des valeurs. Que le fascisme nouveau se drape dans les atours de l’antifascisme, que la nouvelle peste brune se déguise en ennemi de la peste brune et celle-là irréfutable puisqu’elle comprend déjà sa propre critique. Les black blocs, anticapitalistes et antisystème, n’ont-ils pas adopté la chemise noire, l’uniforme mussolinien ? J’avais moi-même été, en août 2018, lors d’un colloque sur l’islamophobie, en Bretagne, la cible de ces groupes camouflés sous le logo de l’anarchie qui avaient tagué les murs de l’école où je devais intervenir.

De la même façon, comme l’a bien noté Pierre-André Taguieff, lors de la conférence de Durban en 2000, l’antiracisme est devenu la courroie de transmission d’un nouveau racisme, inattaquable celui-là puisque paré du bouclier de la vertu. Un renouvellement du racisme d’hier reconverti dans son contraire apparent : une aubaine. N’a-t-on pas vu apparaître, en 2015, un nouveau venu dans la lutte politique, « l’antifasciste antisémite », comme l’étaient les profanateurs d’un cimetière juif de Sarre-Union qui promettaient de combattre le nazisme… jusqu’au dernier juif. Voilà qu’il est permis et même recommandé d’être antisémite pour mieux tuer la bête immonde. Il y a quelque chose de pourri dans le monde de l’antiracisme qui voit l’alliance de la bêtise et du fanatisme prendre des proportions considérables. Voyez la navrante évolution de l’Unef, jadis grand syndicat étudiant, devenu le bastion d’un nouvel apartheid anti-Blancs. Il est étrange et effrayant qu’une génération qui n’a pas connu la guerre, ni Mai 68 et se réclame de la Résistance, commence par reproduire la geste des bourreaux. Les jeunes gens qui animent ces groupuscules sont peut-être, pour certains, bien intentionnés mais en tout cas abusés. Pour ces demeurés au front bas est fasciste quiconque ne pense pas comme eux. S’il est seul, juif de surcroît, comme Alain Finkielkraut, et a déjà été l’objet d’attaques antérieures, à Nuit debout et par des « gilets jaunes », c’est une merveilleuse occasion. Il y a chez ces chacals une attitude de meute flairant la bête blessée pour mieux l’achever.

Alain Finkielkraut n’est pas seulement un ami cher, il est un intellectuel majeur de notre époque. Que l’on soit d’accord ou non avec lui, sa parole est essentielle dans le débat. C’est la divergence qui est fondatrice de la vie de l’esprit et non le consensus béat. Derrière cette agression, c’est la liberté d’expression qui est en jeu ; demain n’importe quel intellectuel, en butte au politiquement correct, pourra être interdit d’accès aux universités, comme c’est déjà le cas sur de nombreux campus américains. Le vrai scandale, en l’occurrence, réside dans la passivité de l’administration. La direction de Sciences Po, même si elle a fini par garantir la sécurité de la conférence, devrait exclure les fauteurs de troubles. Décoloniaux, indigénistes, antifas : il faut bloquer ces groupuscules brun rouge dans l’œuf, les frapper du bras de la loi. C’est à la justice de combattre l’intolérance et à cet égard l’affaire Soral pourrait faire jurisprudence. Si une grande école, une université n’est pas capable d’assurer la liberté de parole d’un académicien, c’est à désespérer de l’état de nos libertés. La lâcheté mène à tous les renoncements.

PASCAL BRUCKNER

Les églises, victimes d’un inquiétant vandalisme

  1. F

Par Christophe Cornevin et  Service Infographie

Le Figaro

EXCLUSIF – Saccages, vols, profanations… Les lieux de culte catholiques sont pris pour cible sur tout le territoire, avec près de trois actes commis par jour. Des élus LR interpellent les autorités.

«Dieu pardonnera, moi pas»: Bernard Carayon, maire de Lavaur, dans le Tarn, ne décolère pas depuis la profanation qui a visé, le 5 février dernier, la cathédrale Saint-Alain, joyau du gothique méridional. En fin de journée, deux lycéens, identifiés grâce à des caméras situées à proximité, investissent le lieu de culte, embrasent l’autel d’une des chapelles de l’édifice ainsi qu’une crèche. Un crucifix est retourné, un second jeté tandis qu’un troisième Christ en croix a le bras tordu pour lui faire prendre une pose grotesque dans le confessionnal.

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«On venait d’achever cinq  années de travaux de restauration, pour une facture de 2 millions d’euros. Il a fallu en appeler aux pompiers pour aspirer l’épaisse fumée noire»Bernard Carayon, maire de Lavaur

«Cet acte fondamentalement antichrétien a été perpétré au moment même où l’on venait d’achever cinq  années de travaux de restauration, pour une facture de 2 millions d’euros, s’indigne l’édile du Tarn. Il a fallu en appeler aux pompiers pour aspirer l’épaisse fumée noire et à une quarantaine de paroissiens pour remettre de l’ordre.»

Si l’élu se dit «très chagriné et très surpris de l’entreprise de relativisation des évêques, en particulier de Mgr Georges Pontier, président de la conférence des évêques de France et originaire de Lavaur», Laurent Wauquiez, de son côté, se rend vite sur place pour fustiger la «christianophobie dans le pays». Dans la même semaine, quatre autres dégradations avaient été répertoriées dans des lieux de culte catholiques: à Maisons-Laffitte et Houilles, dans les Yvelines, à Dijon et à Nîmes. «Plusieurs églises profanées en peu de jours, ce n’est pas anodin, lance alors le chef de file des Républicains. Il ne doit pas y avoir d’omerta là-dessus. On doit pouvoir réagir […] C’est quelque chose qui blesse la France .»

Dans la foulée, le premier ministre, Édouard Philippe, est à son tour monté au créneau avec ce tweet: «Dans notre République laïque, on respecte les lieux de culte. De tels actes me choquent et doivent être unanimement condamnés. Je le dirai aux évêques de France lors de la réunion de l’instance de dialogue avec l’Église catholique.» 

Un dernier bilan, daté du 14 mars et que révèle Le Figaro, est édifiant. Dressé par le Service central de renseignement criminel (SCRC) de la gendarmerie, qui couvre 95 % du territoire, il recense 129 vols et pas moins de 877  dégradations ciblant des édifices catholiques sur l’ensemble du pays en 2018. Soit près de trois actes de vandalisme (2,75) par jour. Même s’il traduit un léger tassement au regard des années précédentes, en particulier de 2017 où un pic de 1045  faits a été atteint, le phénomène se maintient à un seuil plus que préoccupant. Un constat confirmé par le ministère de l’Intérieur qui a relevé, pour sa part, 1063 actes antichrétiens en 2018, en comptant les cimetières.

Dépeçage généralisé

Sur le front les dégradations, l’enchevêtrement des faits donne le vertige. Leur nature suscite l’indignation. Vitraux brisés, bénitiers renversés et tabernacles forcés dans le sanctuaire vendéen de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, croix de cinquante centimètres tracée à l’aide d’excréments et «ornée» d’hosties collées aux murs de Notre-Dame-des-Enfants à Nîmes, mais aussi statues détériorées, troncs cassés et autres cierges brisés à Morteau… Aucune parcelle du territoire n’est épargnée par ces actes.

Au chapitre des «vols d’objets religieux dans les églises», les gendarmes spécialisés sont formels: «Il s’agit majoritairement de vols d’opportunité et plus rarement de groupes criminels organisés.» Si l’on fait exception du spectaculaire cambriolage du Trésor de la cathédrale d’Angoulême, en novembre 2017, pour un préjudice estimé à 60.000 euros, l’un des faits les plus saillants remonte à seulement deux semaines, avec le démantèlement d’une équipe ayant écumé vingt églises du nord de la France et de Belgique. Au total, une centaine de pièces liturgiques, classées au patrimoine pour certaines, ont été récupérées pour une valeur globale de 100.000 euros.

«Ces vols n’ont aucune motivation antichrétienne mais bel et bien un intérêt financier»Des militaires spécialisés

Formels, les gendarmes assurent qu’il s’agit de «vols d’opportunité, commis sans effraction, l’accès aux églises étant facilité par le fait qu’elles sont le plus souvent ouvertes pour être accessibles au public ou, lorsqu’elles sont closes, les systèmes de fermeture présentent peu de résistance». Ce dépeçage généralisé n’a plus de limite, puisqu’il vise même les installations électriques ou le dallage, très prisé de collectionneurs comme ont pu le déplorer des églises bourguignonnes il y a deux ans.

«Ces vols n’ont aucune motivation antichrétienne mais bel et bien un intérêt financier », observent les militaires spécialisés en rappelant qu’«un calice peut être monnayé entre 200 et 2000 euros». Toujours selon nos informations, les deux zones les plus touchées s’étendent actuellement de Vannes à Saint-Nazaire ainsi qu’entre Valence et Avignon.

L’une des affaires les plus insolites remonte au 2 janvier 2017. Ce jour-là, l’hebdomadaire normand Les Nouvelles de Falaise diffuse une étrange «alerte enlèvement d’un nourrisson» à Thury-Harcourt, une commune de 3700 âmes dans le Calvados. Elle émane du père Michel Roger, curé de la paroisse de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, «cambriolée» sans effraction deux jours après Noël. «Le nourrisson était vêtu d’une couche seulement. Il répond au nom de Jésus. Ses parents, Marie et Joseph, très inquiets demandent que leur soit rendu leur enfant et, si possible, son petit mouton préféré dans les meilleurs délais, à leur domicile ou proche de leur domicile», poursuit non sans malice l’ecclésiastique qui exerce son magistère sur 61  clochers, isolés pour certains au cœur de la campagne. 

Comment protéger les quelque 42.258 églises et chapelles paroissiales dénombrées au 1er mars dernier par l’Observatoire du patrimoine religieux? En raison de la désertification des campagnes, du reflux de la fréquentation des fidèles et de la crise des vocations des prêtres, la question frise la gageure. Si, dans nombre de sites, la solution réside dans la fermeture des églises en dehors des horaires des messes ou dans les visites sur rendez-vous, les édifices les plus importants sont désormais équipés d’alarmes et de vidéosurveillance. Mais la facture, souvent lourde, interdit de généraliser ces dispositifs de défense passive qui ont pourtant fait leurs preuves dans les commerces, même les plus modestes.

Après l’Italie, la France reste aujourd’hui encore le deuxième pays dont le patrimoine cultuel est le plus convoité. Pillée, vandalisée, martyrisée, la fille aînée de l’Église n’en finit plus de subir la ronde pastorale des profanateurs.

Vandalisme dans les églises : en parle-t-on assez ? – Regarder sur Figaro Live

Pascal Bruckner: «La haine anti-juive prend plusieurs formes»

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Par Guillaume Perrault 

INTERVIEW – Le philosophe et romancier Pascal Bruckner réagit à la profanation du cimetière juif de Quatzenheim (Bas-Rhin). Il analyse ensuite, par ailleurs, ce qu’est l’islamo-gauchisme, qui semble manifeste dans les insultes et les menaces proférées contre le penseur Alain Finkielkraut samedi à Paris.

LE FIGARO. – Quelle réaction vous inspire la profanation des tombes du cimetière juif de Quatzenheim? 

Pascal BRUCKNER. – Quelle que soit l’identité des coupables, toute transgression d’un tabou, comme les vociférations antisémites lors de certains défilés des «gilets jaunes» samedi dernier, donne lieu à un phénomène d’emballement mimétique. Les suiveurs désirent faire parler d’eux à leur tour et accaparer l’attention publique pendant un jour ou deux. Ils se croient en état d’impunité et autorisés à surenchérir. Ils profanent les tombes avec des croix gammées. C’est comme les répliques d’un tremblement de terre, une sorte de réveil de l’abjection. La haine antijuive va ainsi jusqu’à s’en prendre aux morts, comme pour les tuer une seconde fois. 

Il existe différentes variétés d’antisémitisme. Les insultes et les menaces contre Alain Finkielkraut, samedi, à Paris, ont paru relever de ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme. Qu’entend-on par cette expression? 

L’islamo-gauchisme naît avec Michel Foucault en 1979 et son enthousiasme pour la révolution khomeyniste de Téhéran. Après Louis Massignon (1883-1962) et Jacques Berque (1910-1995), Foucault reconnaît la force politique explosive de l’islam renaissant. La date de naissance officielle de l’islamo-gauchisme est la publication en 1994 par Chris Harman, leader du SWP (Socialist Workers Party), le minuscule parti trotskyste anglais, d’un long article intitulé Le Prophète et le prolétariat, où il prône l’alliance entre militants de gauche et associations musulmanes radicales. Il faut selon lui ramener les brebis égarées de l’islamisme et les mobiliser au service de la seule cause qui vaille: la destruction du capitalisme. 

D’emblée c’est une duperie réciproque qui s’installe: tandis qu’une frange d’altermondialistes prônent l’accommodement avec l’islam, les intégristes, déguisés en amis de la tolérance, se servent de la gauche pour avancer leurs pions sous le masque d’une rhétorique progressiste. C’est toute l’histoire de l’alliance tragique de Tariq Ramadan avec la gauche européenne et surtout, en France, avec Mediapart. Double tromperie: les uns soutiennent le voile, au nom de la lutte contre le racisme et le colonialisme. Les autres feignent d’attaquer la mondialisation pour imposer leur version de la foi. 

Le stupéfiant dans ces palinodies, c’est à quel point une certaine gauche est prête à piétiner ses valeurs pour complaire aux barbus: l’égalité homme-femme, le doute salvateur, l’esprit critique, tout ce qui était associé traditionnellement à une position éclairée. L’islamo-gauchisme? La conjonction des ressentiments: une religion en plein désarroi fait alliance avec une gauche en pleine débâcle pour tenter de se sauver l’une par l’autre.

«Ce mariage contre-nature est le fruit d’un constat : l’effondrement total de tous les idéaux de la gauche.»

La fascination d’une certaine extrême gauche pour l’islamisme est-elle ancienne? Comment l’expliquer? Cette fascination a-t-elle évolué?

Ce mariage contre-nature est le fruit d’un constat: l’effondrement total de tous les idéaux de la gauche. L’Union soviétique s’est désintégrée, la classe ouvrière s’est massivement réfugiée chez Marine Le Pen, le tiers-monde embrasse avec enthousiasme l’économie de marché et le consumérisme: pour une fraction du mouvement progressiste, seule la jonction avec le fondamentalisme du Croissant sera l’occasion d’un second souffle. La bigoterie néo-bolchevique des fidèles égarés du marxisme a ceci de touchant qu’elle contraint les militants aux pires contorsions idéologiques. L’islam, cette «religion des opprimés» (Emmanuel Todd), devient le dernier grand récit auquel se raccrocher et qui remplace le communisme, la décolonisation, le panarabisme. La grandeur des musulmans vient de ce qu’ils sont les derniers porteurs de la promesse. 

«Jamais la schizophrénie entre le féminisme et l’antiracisme n’a été aussi marquée.»

Mais à quel prix? Au prix du reniement de soi et de la régression totale. Pour prendre un exemple, on a vu ainsi des féministes pures et dures (Caroline De Haas, Clémentine Autain) et le sociologue Éric Fassin chercher à minimiser le viol, à l’occasion des événements de Cologne le 1er janvier 2016, dès lors qu’il était commis par des immigrés contre des Européennes. Jamais la schizophrénie entre le féminisme et l’antiracisme n’a été aussi marquée. Le mâle en rut n’est coupable que s’il est blanc, hétérosexuel ou occidental. Les autres sont disculpés par avance, par remords postcolonial. Et haro sur les intellectuels arabo-musulmans tels Kamel Daoud ou Boualem Sansal qui osent remettre en cause leur propre religion! 

C’est une même culture de l’excuse qui touche les meurtres de masse: ainsi, les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, qui ont fait 130 morts, ont été expliqués par le sociologue Geoffroy de Lagasnerie par le fait que «les terrasses de café sont un des lieux les plus intimidants pour les jeunes des minorités ethniques […] Un espace où l’on n’ose pas s’asseoir, où l’on n’est pas bien accueilli, où l’on n’est pas servi, où, quand on est servi, c’est cher. Un des lieux les plus traumatisants […] Au fond, vous pouvez dire qu’ils ont plaqué des mots djihadistes sur une violence sociale qu’ils ont ressentie quand ils avaient 16 ans». Bref, la gauche est malade du déni: les terroristes, loin d’être des meurtriers, sont des archanges dont les forfaits nous incombent. «Ces monstres sont le produit de notre société. Ce n’est pas l’islam qui a produit ces terroristes. Ces derniers se prétendent de l’islam mais n’ont rien à voir avec l’islam. En revanche, ils sont le produit de toutes les fractures, de toutes les déchirures de notre société»,a écrit le journaliste Edwy Plenel (Bondy Blog, 14 janvier 2015). 

Le discours assimilant Israël à un État raciste pratiquant l’apartheid comme l’Afrique du Sud d’antan est très présent à l’extrême gauche. Pourquoi ces propos sont-ils aussi fréquents dans cette famille de pensée? 

«La haine d’Israël est le principal aphrodisiaque du monde arabe», disait feu le roi Hassan II. Il est aussi le seul fédérateur de toutes ces familles politiques souvent en désaccord. Selon cette vulgate, les Juifs ont perdu tout droit au titre de parias, lequel est désormais l’apanage des Palestiniens. Les musulmans sont devenus les nouveaux Juifs de l’humanité, alors que les Israéliens sont les nouveaux nazis. «Sionisme ADN criminel de l’humanité», criait-on dans les rues de Paris en 2006, «Hitler était sioniste», déclare en 2016 l’ancien maire travailliste de Londres Ken Livingstone. C’est au nom de l’antiracisme et de l’anticolonialisme que l’on condamne l’État hébreu. 

Pour citer un historien italien, Enzo Traverso, depuis la création d’Israël, il est arrivé aux Juifs une malédiction pigmentaire: ils ont «blanchi», ont franchi «la ligne de couleur» et sont devenus «Blancs» c’est-à-dire oppresseurs. Avec la fin de l’antisémitisme, le Juif est entré dans la race supérieure, avec la création d’Israël, il est entré dans la maladie européenne du nationalisme et c’est ce qui l’a perdu. Et tout Juif est comptable de l’existence d’Israël, sauf s’il rompt publiquement avec lui. À ces torrents de sottises, il n’est qu’une réponse: aujourd’hui, l’État d’Israël est la seule zone de paix, de prospérité et de respect des libertés individuelles dans un Moyen-Orient en proie au chaos.

* Auteur de près d’une trentaine d’ouvrages, Pascal Bruckner a notamment publié un essai remarqué, «Un racisme imaginaire. La querelle de l’islamophobie» (Grasset, 2017, 272 p., 19 €).

Kamel Daoud et Boualem Sansal, l’hymne à la liberté de deux écrivains algériens

  1. VOX
  2. Vox Monde

Par Alexandre Devecchio 

RENCONTRE – Adversaires des islamistes et du régime de Bouteflika, les deux plus grands écrivains algériens de leur époque se respectent et s’admirent. Pourtant, ils n’avaient jamais croisé leur regard dans la presse. Pour Le Figaro, ils ont échangé longuement. À propos de l’Algérie, de la France, de l’islam, de l’exil et d’Albert Camus…

Leur première rencontre s’est faite dans les nuages. C’était il y a une dizaine d’années. Les deux écrivains algériens étaient tous les deux à 10.000 mètres d’altitude: dans un avion quelque part entre Alger et Marseille. Kamel Daoud est assis une ou deux rangées devant Boualem Sansal, qui ne l’a pas remarqué. «Je n’osais pas aller lui parler. J’ai passé la majorité du vol retourné à me dire: “j’y vais ou j’y vais pas?” A la fin, j’en avais un torticolis!, se souvient Daoud. J’admire énormément Boualem Sansal. Et pourtant pour un Algérien en admirer un autre, c’est très difficile! (rire) J’admire son œuvre, mais aussi l’homme: sa liberté et son indépendance.» 

L’admiration est réciproque: «Kamel Daoud a été une lumière dans le ciel pour moi, affirme l’auteur du Serment des barbares. Dans les années 1990 je n’avais plus d’espoir. Je pensais que l’Algérie allait tomber, définitivement. Un jour, j’ouvre le quotidien d’Oran (où Daoud a été chroniqueur pendant une quinzaine d’années, NDLR) et je lis une chronique: je me dis, “ça existe encore ce genre de prises de parti?” Ce n’est pas possible qu’un homme parle comme ça dans ce pays! On était en pleine guerre civile et le plus important était de manifester du courage.»

Boualem Sansal et Kamel Daoud, le 20 novembre 2018 à Paris.
Boualem Sansal et Kamel Daoud, le 20 novembre 2018 à Paris.  – Crédits photo : FRANCOIS BOUCHON/François Bouchon / Le Figaro

Malgré l’amitié littéraire et intellectuelle qui les lie, les deux hommes n’ont que de très rares occasions de se rencontrer. Daoud habite à Oran tandis que Sansal vit à Boumerdès près d’Alger: les deux villes sont situées à 400 km d’écart. La surveillance du régime isole les deux écrivains. Il leur arrive cependant de dîner chez l’ambassadeur de France en Algérie. 

Cette fois, la rencontre a eu lieu au Figaro, un matin de la fin du mois de novembre, devant un modeste petit déjeuner. C’était la première fois qu’un journal leur proposait un entretien croisé. Les deux hommes ont sauté sur l’occasion malgré un agenda surchargé. La parution concomitante en France de leurs derniers livres* respectifs leur a permis d’être à Paris au même moment. 

Une même communauté de destin

Sansal et Daoud, ce sont deux visages de la liberté. Le premier est aussi placide que le second est tempétueux. Sansal, avec ses longs cheveux blancs et son éternel sourire plein de sagesse, a des allures de vieux maître de kung-fu impassible. C’est dans cette profonde sérénité qu’il puise la force d’être libre. Daoud se nourrit au contraire de l’adversité. Chez lui, on devine la colère rentrée et la rage de vivre. S’il n’y avait eu les livres, l’ancien adolescent mystique serait peut-être devenu moudjahidine. Sa rencontre avec la littérature a dirigé sa révolte contre les pouvoirs établis et les dogmatismes. 

Les retrouvailles entre les deux hommes sont simples, chaleureuses, presque fraternelles. Daoud et Sansal partagent une vraie communauté de destin et s’inscrivent dans une même filiation littéraire et philosophique. Tous deux sont considérés comme les plus grands écrivains algériens de leur époque. Tous deux savent conjuguer le particulier et l’universel. Tous deux sont des adversaires irréductibles du régime de Bouteflika. Tous deux défient les bigots et les fanatiques. Tous deux sont censurés en Algérie. Tous deux sont à leur manière des héritiers d’Albert Camus. Comme l’auteur de L’Étranger, Daoud et Sansal sont à la fois des hommes révoltés et des hommes tiraillés: partagés entre la France et l’Algérie, entre le désir d’exil et l’attachement à leurs racines, «dissidents courageux» en Occident, «suppôt de la France» en Orient.»

Coïncidence troublante, Sansal a vécu dans son enfance rue Darwin à cent mètres de la maison du Prix Nobel dans le quartier populaire de Belcourt à Alger. Kamel Daoud a, lui, rendu un vibrant hommage à Camus à travers son premier roman, Meursault, contre-enquête , qui fait écho à L’Étranger. Il y fait parler le frère de l’Arabe tué par Meursault dans le chef-d’œuvre de Camus. Certains ont voulu y voir une critique de la colonisation alors que le livre analyse plutôt l’échec de la décolonisation. Daoud y montre comment la mémoire obsédante des crimes de la colonisation et de la guerre d’indépendance est devenue une prison pour les Algériens enfermés à jamais dans le statut de victimes, incapables de construire l’avenir. 

«Nous avons aujourd’hui des millions d’“anciens combattants” qui viennent d’on ne sait où. Qui s’imaginent tout connaître, mais qui n’ont rien vécu»Boualem Sansal

«Le souvenir que peut avoir la génération de Boualem de la guerre d’Algérie n’est pas du tout le même que celui des générations suivantes, qui ne l’ont pourtant pas vécue, explique Daoud. La génération actuelle en fait une reconstitution fantasmée compensatoire. Avec un très fort sentiment anti-français. Les jeunes de 17 ans te parlent de la colonisation française avec une haine, que même mon père qui a vécu cette période n’adopte pas.» «Nous avons aujourd’hui des millions d’“anciens combattants” qui viennent d’on ne sait où. Qui s’imaginent tout connaître, mais qui n’ont rien vécu.», ironise Sansal. 

Daoud est né huit ans après la proclamation d’indépendance tandis que Sansal avait déjà 13 ans lorsque l’Algérie est devenue indépendante. Il a connu l’Algérie des années 1960 communiste et athée où l’on ne faisait pas le ramadan et où l’on pouvait sortir bras dessus, bras dessous avec sa petite amie, boire des verres en terrasse. L’Algérie des pieds-rouges, véritable Mecque des révolutionnaires où la religion était considérée comme l’opium du peuple. «Il y avait à Alger tout le gratin de la gauche internationale: Che Guevara avait un appartement en face de la cathédrale. Les Black Panthers et Régis Debray étaient-là aussi. Étudiant, j’ai même rencontré mes idoles Bob Dylan et Jane Fonda. Et puis Boumediene, avec son coup d’État, en 1965, a sifflé la fin de la récréation: “la parlotte, c’est fini, maintenant l’Algérie c’est une caserne!”», se souvient l’auteur de Gouverner au nom d’Allah

«Les pieds-rouges sont rentrés chez eux. Petit à petit, sont arrivés ceux qu’on appelait les pieds-verts, des prédicateurs venus d’Arabie, du Yémen allant de marché en mosquée prêcher le retour de l’islam. On se moquait d’eux, mais en trois ans, ils ont islamisé tout le monde, y compris les enfants dans les écoles. Et toi, Kamel, tu es tombé dans le piège un bref instant…»

«La culture est vraiment vitale. Vitale pour sauver les gens. Celle-ci seulement pourra prémunir les jeunes contre les manipulations religieuses et les idéologies les plus morbides»Kamel Daoud

La politique d’arabisation menée par le gouvernement sous la pression de l’Arabie saoudite se révèle être, en réalité, une politique d’islamisation. Sansal, dont l’épouse est tchèque, retire sa fille de l’école et l’envoie étudier à Prague. Daoud, alors adolescent, n’a pas cette chance. «Plus exactement, le piège s’est refermé sur moi. Vous êtes jeune, vous avez soif d’absolu. Vous avez le FLN d’un côté, autrement dit, le néant, le rien. Et de l’autre côté, vous avez une offre idéologique qui prend tout en charge, vous parle de l’hygiène, du corps, de la mort… Entre le FLN et le prêcheur, il apparaissait plus tentant de choisir le prêcheur. D’autant que celui-ci offrait de l’épopée à l’adolescent désœuvré que j’étais. Le seul moyen de sortir de la caserne, c’était la mosquée.» 

Ce qui sauvera le jeune homme, c’est la lecture et l’écriture, son seul espace de liberté. Il s’empare de tous les livres qui lui tombent sous la main: de vieux Jules Verne déchirés et même des manuels de cuisine. Il noircit lui-même des cahiers entiers. La leçon qu’il en tire est simple: «La culture est vraiment vitale. Vitale pour sauver les gens. Il faut transmettre aux jeunes le maximum de culture. Celle-ci seulement pourra les prémunir contre les manipulations religieuses et les idéologies les plus morbides. Si la culture n’est pas là pour tempérer tout ça, alors c’est la catastrophe.»

La cible des islamistes

La catastrophe en Algérie a eu lieu durant la décennie noire des années 1990 où le Groupe islamique armé (GIA) kidnappe, viole et égorge à tout va: 200.000 Algériens sont assassinés. Si la guerre civile est aujourd’hui terminée, rien n’est réglé. L’islamisme a été vaincu militairement, mais il l’a emporté culturellement. Il est plus que jamais enraciné dans la population et les deux écrivains redoutent le pire. Le crépuscule de Bouteflika ajoute à leur inquiétude. «Comme le gaz, l’islamisme occupe tout, il prend tout l’espace…» constate Sansal. 

«Le jour où nous apparaîtrons comme une vraie menace pour quelqu’un du régime, nous finirons par être tués»Kamel Daoud

«L’immobilisme actuel en Algérie est un leurre, auquel tout le monde veut croire, tout n’est pas statique: les islamistes sont très actifs et ils conquièrent, explique Daoud. Le régime depuis des années, sous-traite l’espace public, les médias, les journaux, les chaînes de télévision, le réseau de mosquées, les prêcheurs à la gestion islamiste. La société est convertie. Nous n’avons plus de citoyens mais des croyants!» 

Pour les deux écrivains, le scénario le plus probable après la disparition de Bouteflika est l’alliance entre les islamistes et les nouveaux officiers avec un danger: l’émergence d’un «Iran sunnite» en Afrique du Nord. Dans un contexte politique aussi instable, leur notoriété en Europe ne les protège plus. «Dans les télévisions islamistes il y a des appels au meurtre contre nous. Cela me fait peur, j’ai une famille», lâche Daoud. «Le jour où nous apparaîtrons comme une vraie menace pour quelqu’un du régime, nous finirons par être tués», acquiesce Sansal.

Pensent-ils à s’exiler, à rejoindre la France?

«C’est surtout en France que j’ai peur pour ma vie. Je suis terrorisé par l’électron libre de 17  ans qui peut vous tuer à tout instant, par fanatisme»Kamel Daoud

«Comme tous les Algériens, on y pense tous les matins. Et puis le soir, on se dit, “on verra plus tard”», plaisante Sansal. Comme Camus, il est longtemps resté pour sa mère, aujourd’hui décédée. Ses filles vivent à Prague et sont européennes. Pour lui, il y a désormais moins d’urgence à partir. Daoud, lui, se sent coincé entre sa mère et ses enfants. «Je suis plus terrorisé pour ma fille que pour mon garçon. Un pays, pour moi, ce n’est pas un drapeau et un hymne. C’est l’endroit où l’on voudrait que nos enfants grandissent. Or, en Algérie, tous veulent expatrier leurs enfants. Donc ce n’est plus un pays.». «Les Algériens pensent beaucoup à partir pour leurs enfants. Mais s’ils partent, ils se disent que ces derniers risquent de tomber de Charybde en Scylla s’ils viennent dans les banlieues françaises», précise Sansal. 

En réalité, si Daoud et Sansal hésitent, c’est aussi parce que la France leur apparaît aujourd’hui de moins en moins comme la nation de Voltaire et de plus en plus comme le pays de Soumission de Houellebecq. «C’est surtout en France que j’ai peur pour ma vie. Je suis terrorisé par l’électron libre de 17  ans qui peut vous tuer à tout instant, par fanatisme», confie Daoud. Quant à Boualem Sansal, la seule tentative d’agression dont il a été victime s’est produite à Nice. L’agresseur était franco-algérien. Les deux écrivains sont la cible des islamistes et du régime, mais pas seulement.» LIRE AUSSI – Boualem Sansal: «Oui, l’Europe a peur de l’islamisme, elle est prête à tout lui céder»

Les attaques viennent également d’une partie du monde intellectuel occidental qui, par mauvaise conscience coloniale, les accuse de «stigmatiser» les musulmans, de faire le jeu de l’extrême droite ou des «islamophobes». Daoud a ainsi essuyé les foudres de certains universitaires français pour avoir dénoncé les viols de Cologne. Aux fatwas réelles s’ajoutent ainsi des fatwas symboliques de plus en plus lourdes à porter. D’autant que leur refus de toute logique communautaire les expose aussi à la détestation de certains musulmans qui voient en eux la figure du «traître». 

«Ce que je ne comprends pas, c’est que les Algériens ne font même pas de résistance quand ils en ont la possibilité, dans des pays démocratiques, comme la France»Boualem Sansal

Entre deux rives, attaqués d’un côté comme de l’autre, Kamel Daoud et Boualem Sansal observent, amers, qu’il est de plus en plus difficile aujourd’hui de défendre une position universaliste, y compris en Europe. «Ce que je ne comprends pas, c’est que les Algériens ne font même pas de résistance quand ils en ont la possibilité, dans des pays démocratiques, comme la France», constate Sansal. «Ils font même le contraire, Boualem. Ils nous reprochent à nous de prendre la parole librement, s’emporte Daoud. À chaque fois que je prends la parole dans un débat, il y a toujours un Algérien pour se lever et me dire: “Vous salissez le pays, votre parole est récupérée par l’extrême droite”. Les communautés étrangères dans les pays occidentaux, votent islamiste. Quel paradoxe! Ils veulent vivre dans des pays de modernité et nous fourguent, à nous, des califats par procuration. Pourquoi vivent-ils dans un pays de liberté et ne l’augmentent-ils pas, cette liberté, au lieu de la museler? On ne vient pas dans un pays libre pour vivre replié sur soi. C’est inacceptable. Ça me tue. J’ai envie de passer un appel au bonheur: soyez heureux! Il faut écrire un appel aux exilés, Boualem, pour qu’ils arrêtent d’alimenter leur malheur.»

«Le Peintre dévorant la femme» de Kamel Daoud, «Ma nuit au musée», Stock, 140 pages, 17 euros.

«Le Train d’Erlingen ou La Métamorphose de Dieu», Boualem Sansal, collection Blanche, Gallimard, 256 pages, 20 euros.

Cet article est publié dans l’édition du Figaro du 15/01/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

Alain Finkielkraut: “Je suis toujours Charlie et je n’en démordrai pas”.

Alain Finkielkraut: «Je suis toujours Charlie et je n’en démordrai pas»

Alain Finkielkraut.

EXCLUSIF – Quatre ans après les attentats de janvier 2015, le philosophe, admirateur de Houellebecq, confie au Figaro ses inquiétudes face à la «dislocation» de la France.


L’islamisme, un défi pour notre civilisation. – «Le Figaro Enquêtes» publie cette semaine un recueil exceptionnel de textes, interviews, reportages d’observateurs parmi les plus brillants de leur époque. Ils éclairent et décryptent un phénomène sans précédent: le choc de civilisations à l’intérieur même de l’Europe et de la communauté nationale.

Disponible en kiosque et sur la boutique en ligne du Figaro


Quatre ans après les attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015 en France, qui ont visé la rédaction du journal Charlie Hebdo, mais aussi des policiers et des clients d’une supérette kasher, et au cours desquels dix-sept personnes ont été tuées, Alain Finkielkraut reste, plus que jamais, Charlie. Car ce qu’il appelle «le parti de l’Autre» ou le «camp du déni» n’a pas dit son dernier mot. Certes, les bien-pensants n’ont plus le monopole de la parole légitime et une prise de conscience tardive s’opère. Mais les comparaisons incessantes avec les années 1930 continuent d’occulter une partie de la réalité tandis que le mouvement «décolonial», est, avec ses réseaux associatifs, très présent dans l’université. «La France se disloque, constate Alain Finkielkraut, et face à la force du nombre, il n’y a pas de recettes pour résorber la fracture.»

FIGAROVOX. – Quatre ans après les attentats de janvier 2015 êtes-vous toujours Charlie?

Alain FINKIELKRAUT.La caricature n’est pas la forme d’humour que je préfère. Mais face à des intellectuels – comme Pierre Rosanvallon qui se permet d’écrire une histoire intellectuelle de la période récente, sans la moindre référence aux attentats qui ont précédé le 11 janvier, ou bien encore Danièle Sallenave, qui dans son dernier livre, L’Églantine et le Muguet, s’en prend aux penseurs «républicains, néoconservateurs» et explique la montée de l’islamisme dans notre pays par notre passé colonial, et la situation qui est faite à nos concitoyens musulmans d’origine immigrée – alors oui, évidemment, face à eux, je suis Charlie et je n’en démordrai pas.

– Crédits photo : BERTRAND GUAY/AFP

Le 11 janvier 2015, entre 1,2 et 1,6 million de personnes ont marché à Paris contre la terreur et pour la liberté d’expression. Que reste-t-il de cette marche?

«Je suis Charlie, je suis juif, je suis la police, je suis la République», lisait-on sur les banderoles de la grande manifestation du 11 janvier. Nuit debout a voulu laver la tache, en investissant la place de la République, pour dénoncer, comme si de rien n’ était, la bourgeoisie capitaliste, l’État policier et ses chiens de garde intellectuels. La brèche ouverte par les attentats dans la vision progressiste de l’histoire était colmatée. L’islam radical disparaissait, il n’était plus question des violences antipolicières, ni du nouvel antisémitisme. Tout se ramenait au face-à-face des «dominants» et des «dominés». C’était désespérant mais cela n’a pas pris ; malgré la ferveur médiatique, le peuple était le grand absent de cette assemblée populaire. On peut donc dire que le 11 janvier vit encore.

Un an après, Emmanuel Todd écrivait, Qui est Charlie?, qui faisait du 11 janvier une marche islamophobe…

À la question «Qui est Charlie?», Emmanuel Todd répond comme le faisait Guy Bedos, mais avant les attentats: «Charlie est le nom d’une bande de scélérats.» Dès le début de son livre, la sentence tombe: «Blasphémer de manière répétitive, systématique sur Mahomet, personnage central de la religion d’un groupe faible et discriminé, devrait être, quoi qu’en disent les tribunaux, qualifié d’incitation à la haine religieuse, ethnique ou raciale.» Et Todd accable de son mépris les manifestants du 11 janvier, «des millions de Français sont descendus dans la rue pour défendre le droit de cracher sur la religion des faibles». Ces insultes aux morts, et à ceux qui ont choisi de les honorer, ont valu à l’anthropologue la couverture de L’Obs, ce journal dont Jean Daniel avait su faire l’organe de la gauche antitotalitaire. Raison de plus pour être Charlie.

Après le sursaut du 11 janvier, il y a eu notamment les attentats du 13 novembre 2015, le 14 juillet 2016 à Nice, l’assassinat du père Hamel ou encore l’attaque de Trèbes. La nation s’est-elle habituée à l’horreur terroriste aussi bien qu’à l’islamisme ordinaire?

«Non on ne s’habitue pas. À chaque attentat, on espère seulement – sans trop y croire – que c’est la dernière fois»

Alain Finkielkraut

Non on ne s’habitue pas. À chaque attentat, on espère seulement – sans trop y croire – que c’est la dernière fois. Mais on a du mal à réaliser que le djihadisme est la forme paroxystique d’un phénomène sans précédent: le choc de civilisations, à l’intérieur même de la communauté nationale.

La France se disloque et, face à la force du nombre, il n’y a pas de recettes pour résorber la fracture. Les ministres de l’Intérieur font les uns après les autres le constat de cette impuissance. Le dernier en date, Gérard Collomb, a dit après avoir passé dix-huit mois Place Beauvau que les communautés vivent aujourd’hui côte à côte et que demain cela risque d’être face à face.

Le problème est aussi Européen. Visiblement, la CEDH n’est pas Charlie. La Cour européenne des droits de l’homme a confirmé la condamnation d’une Autrichienne qui avait évoqué lors d’un meeting la «pédophilie» de Mahomet. De même, le comité des droits de l’homme des Nations unies a également condamné symboliquement la loi française sur la burqa. L’islam radical profite-t-il de notre vision dévoyée des droits de l’homme?

«La France doit prendre le contre-pied du président de la Cour de cassation et se retirer du Comité des droits de l'homme de l'ONU», clame Alain Finkielkraut.
«La France doit prendre le contre-pied du président de la Cour de cassation et se retirer du Comité des droits de l’homme de l’ONU», clame Alain Finkielkraut. – Crédits photo : Francois Bouchon/François Bouchon / Le Figaro

Dans les démocraties modernes, comme l’a très bien montré le philosophe Robert Legros, ce n’est pas seulement le peuple ou la nation qui est la source ultime de la loi, mais l’humanité. Tous les pouvoirs viennent de l’humanité, s’exercent au nom de l’humanité et s’accomplissent sous la surveillance de l’humanité. Pour le dire autrement, l’assemblée des citoyens ne peut pas voter une loi contraire aux droits de l’homme. Ce bel édifice est aujourd’hui en péril parce que le consensus sur la signification des droits de l’homme s’est brisé. Pour l’ONU, pour un certain nombre d’autres instances internationales, le port du voile intégral relève de la liberté d’expression. Et le président de la Cour de cassation française a laissé entendre que la justice de notre pays devrait s’incliner devant l’avis du Comité des droits de l’homme de l’ONU, estimant que la décision française d’interdire le voile à la crèche Babilou avait porté atteinte à la liberté religieuse.

Les dissidents d’Europe de l’Est pouvaient invoquer les droits de l’homme contre le pouvoir totalitaire ; c’est aujourd’hui entre deux conceptions des droits de l’homme que le combat se déroule. La France doit prendre le contre-pied du président de la Cour de cassation et se retirer du Comité des droits de l’homme de l’ONU. En s’y maintenant, elle trahit son histoire.

Pour en revenir au 11 janvier, au lendemain de cette marche, vous aviez déclaré dans les colonnes du Figaro: «Une bataille s’est engagée entre le parti du Sursaut et le parti de l’Autre.» Quatre ans après, quel parti a gagné cette bataille?

Le mouvement «décolonial» est avec ses réseaux associatifs, très présent dans l’université. Il dénonce, contre toute évidence, le racisme d’État. Il attaque l’universalisme républicain ; il invoque le féminisme pour légitimer le port du voile et la laïcité pour légitimer les revendications religieuses. Malheureusement, la gauche, dans sa majorité, ne trouve rien à y redire. Ainsi sacrifie-t-elle ses propres principes à une défense inconditionnelle de l’Autre. Le «parti de l’Autre» met la violence islamiste sur le compte de l’inégalité. «Nous enfantons des monstres qui nous tuent, nos bourreaux sont d’abord nos victimes», souffle-t-il. Cette thèse ayant quand même du plomb dans l’aile, une autre interprétation vient de voir le jour. Dans son livre Un temps pour haïr, Marc Weitzmann croit pouvoir déceler une collusion entre le néopopulisme très actif en Europe et ce qu’il appelle les courants réactionnaires musulmans. Même haine pour les élites et le mondialisme, même goût de l’authenticité, même homophobie, même phallocratie misogyne et, si j’ai bien compris, même apologie du sacrifice. Pour Marc Weitzmann, voir dans le comportement d’Arnaud Beltrame un geste sacrificiel, c’est s’inscrire dans la même logique que les djihadistes. Cette confusion entre sainteté – mourir pour l’autre – et barbarie – faire de son corps une arme de destruction massive – a quelque chose de désespérant. Elle témoigne du nihilisme dans lequel certains sont tombés. Heureusement pas tout le monde.

«Ceux qui comparent notre époque aux années 1930 n’ont qu’un but, occulter le véritable et nouvel antisémitisme»

Alain Finkielkraut

Alexandre Devecchio : « L’amalgame entre le terrorisme et l’islamisme doit être fait. » – Regarder sur Figaro Live

Pour Edwy Plenel, les musulmans d’aujourd’hui sont les juifs d’hier?

Ce qui endormait la vigilance des nations dans les années 1930, c’était la hantise d’un retour de l’esprit de 1914 ; ce qui nous démobilise aujourd’hui, c’est la hantise d’un retour des années 1930. Pour Luc Boltanski, pour Enzo Traverso ou pour Edwy Plenel, l’islamophobie prend le relais de l’antisémitisme et ils voient renaître les théories nationalistes et traditionalistes chères à Charles Maurras, dans la bouche d’intellectuels qui auraient été autrefois dénoncés par l’Action française en tant que juifs. À cela, Charb, l’une des victimes de l’attentat du 7 janvier, avait, d’avance, répondu: «En 1931, existait-il un terrorisme international qui se réclamait du judaïsme orthodoxe? Des terroristes juifs revendiquaient-ils d’instaurer l’équivalent juif de la charia en Libye, en Tunisie, en Syrie et en Irak? Un Ben Laden avait-il envoyé un biplan s’écraser sur l’Empire State Building? Je ne suis pas historien mais je ne pense pas.» Les années 1930, c’était la montée irrésistible de l’antisémitisme. Ceux qui comparent notre époque aux années 1930 n’ont qu’un but, occulter le véritable et nouvel antisémitisme, car étant le fait des dominés, il ne cadre pas avec leur vision du monde.

Quand on voit des journalistes du Mondetel que Davet et Lhomme ou Chemin et Bacqué décrire l’islamisation de la France, on se dit que le temps du déni touche à sa fin…

Il se passe des choses. Les progressistes avaient voulu dresser une espèce de cordon sanitaire. Or on voit que ce n’est plus possible ; même sur des chaînes d’info en continu, des dialogues improbables se nouent, comme entre Romain Goupil et Robert Ménard. Les Bien-pensants n’ont plus le monopole de la parole légitime. Et effectivement, comme l’a dit le magazine Causeur, il est amusant de voir Le Monde découvrir la Lune. Vingt ans presque après la parution des Territoires perdus de la République.

On peut se réjouir de cette prise de conscience tardive, mais il n’est pas sûr que le parti du déni ait dit son dernier mot. Après une agression spectaculaire dans un lycée professionnel de Créteil, par un lycéen braquant son professeur, le hashtag «Pas de vague» est apparu sur Twitter. Des professeurs ont décrit les violences quotidiennes dont ils étaient victimes, mais Le Mondea aussitôt mis le couvercle sur cette expression. Un sociologue a expliqué, chiffres à l’appui, qu’il n’y avait pas plus de violences aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Il a également affirmé que les sanctions étaient contre-productives. Après quoi, Le Mondea publié un tableau des inégalités scolaires en Seine-Saint-Denis: autrement dit, si violence il y a, elle est le fait du pouvoir, de l’État. Mais peut-être que dans vingt ans, s’ils sont encore d’attaque, Davet et Lhomme réuniront une équipe de journalistes et écriront un livre sur les violences scolaires, appelé «L’ école à feu et à sang». À ce moment-là bien sûr, les micros se tendront vers les coordinateurs de ce livre. L’arrogance du progressisme n’est certes plus de mise, mais le combat n’est pas fini.

«Je pense que le mot “migrant” est en lui-même très révélateur», explique Alain Finkielkraut.
«Je pense que le mot “migrant” est en lui-même très révélateur», explique Alain Finkielkraut. – Crédits photo : Francois Bouchon/François Bouchon / Le Figaro

Déjà en 1989, vous alertiez sur les dérives communautaires à propos de l’affaire du voile à Creil. N’avons-nous pas perdu trop de temps?

Je pense que l’on a perdu beaucoup de temps. Je me souviens, avec le cœur serré, de la conférence de presse de Georges Bensoussan – Barbara Lefebvre était présente également – pour les 10  ans de la parution des Territoires perdus de la République, où il disait: «Depuis le livre, dans les banlieues, la situation s’est aggravée. L’antisémitisme n’est plus une opinion: c’est devenu un code culturel.» Il n’y avait pas de journalistes à cette conférence, simplement quelques amis. C’était en 2012. Il a fallu attendre 2018 pour que paraisse le «manifeste contre le nouvel antisémitisme». Ce mot de «nouveau» a d’ailleurs quelque chose d’absurde puisque cela fait plusieurs décennies que ça dure et que le signal d’alarme a été tiré il y a vingt ans. L’aveuglement a duré un temps fou et nous ne sommes d’ailleurs toujours pas au bout de nos peines. Daniel Schneidermann sur son blog a salué la parution d’un livre Les Territoires vivants de la République. Ce que peut l’école: réussir au-delà des préjugés en disant, «voilà la meilleure réponse à apporter à Georges Bensoussan et à ses coauteurs». La crainte de stigmatiser la jeunesse en déshérence des banlieues reste tellement forte que l’on a toujours du mal à regarder la réalité en face.

Concernant l’affaire du voile de Creil, c’est en 2004 seulement que la France a pris conscience du problème et de sa teneur. C’est à cette date qu’une loi interdisant le port de signes religieux ostensibles à l’école a été votée. La commission Stasi, du nom de Bernard Stasi qui la présidait, qui devait réfléchir à l’application du principe de laïcité, était pourtant défavorable à la loi. Rien n’était gagné. Et rappelons aussi qu’à l’origine, ceux qui soutinrent le proviseur contre l’élève voilée se firent durement attaquer. Aujourd’hui, on s’aperçoit que le voile n’est qu’un aspect des revendications islamistes. Jean-Pierre Obin expliquait dans son rapport, en 2004, que les élèves voulaient partager, diviser les sujets enseignés entre ce qui était halal et ce qui était haram. Comme à la cantine. De plus en plus de lycées, de collèges et même d’écoles primaires sont confrontés à ce problème. Tout récemment, on a eu des exemples d’écoles où les garçons refusaient de donner la main aux filles. Le problème est loin d’être réglé.

Après Charlie, il y a eu la crise «migrants». Si le tabou sur l’islam commence à se fissurer, celui sur l’immigration semble indestructible…

Je pense que le mot «migrant» est en lui-même très révélateur. Aux yeux des partisans de l’hospitalité inconditionnelle, de l’ouverture infinie des frontières, l’homme qui arrive ne se définit ni par son origine ni par sa destination, mais par son errance. C’est un voyageur et, qui plus est, un voyageur sans bagages. On ne veut pas voir autre chose en lui que l’homo migrator. Cet aveuglement est évidemment problématique et dangereux, parce que l’antisémitisme dont l’Europe est aujourd’hui le théâtre n’est plus endogène. Il vient de l’extérieur, c’est un produit d’importation. Il est donc lié à l’immigration. Cela doit être dit avec autant de tact que possible, car il ne s’agit évidemment pas de décrire les migrants comme des envahisseurs pogromistes. Mais ce problème devrait quand même pouvoir être évoqué. Or avec le mot «migrant», c’est impossible, cette réalité est occultée. L’immigration est le dernier refuge de l’antiracisme idéologique. C’est une forteresse qui me semble très difficile à conquérir.

Le président Macron oppose les nationalistes aux progressistes. Le nationalisme est-il aujourd’hui la menace prioritaire en Europe?

Emmanuel Macron a fondé sa campagne sur l’opposition entre les progressistes et les conservateurs. Il module ce grand clivage en parlant dorénavant de populistes et de nationalistes. Le danger de l’extrémisme existe. Il y a eu récemment en Italie une marche pour célébrer le 90e anniversaire de la marche sur Rome des Chemises noires de Benito Mussolini.

Toutefois, à travers cette critique du populisme et du nationalisme, on cherche à criminaliser le droit des peuples à la continuité historique. Christophe Guilluy a écrit que si insécurité culturelle il y a, c’est parce que ceux qui avaient le statut de référent culturel sont mis en minorité là où ils vivent. Cela leur est insupportable, leur révolte est absolument légitime. Elle doit être écoutée et cette écoute doit se traduire dans les faits. Si nous voulons que notre pays reste vivable, il faut ralentir les flux migratoires ; car la force du nombre rend toute assimilation, et même toute intégration, impossible.


LE FIGARO ENQUÊTES – L’islamisme, un défi pour notre civilisation

– Crédits photo : nhlacer

Que dit le Coran? Entre chrétiens et musulmans, quel dialogue possible? Quelles différences entre islam et islamisme? L’islam représente-t-il un danger pour la civilisation européenne? La France est-elle particulièrement visée? Quelles sont les motivations et les causes du terrorisme? Sont-elles politiques, religieuses, économiques ou sociales? La disparition de Daech signifie-t-elle pour autant la fin de l’islamisme?

Voici autant de questions qui travaillent en profondeur l’Europe et plus particulièrement la France, durement touchée par le terrorisme islamiste ces dernières années. Pour tenter d’y répondre, Le Figaro ouvre, depuis 2015 en particulier, ses colonnes à des philosophes, théologiens,

sociologues, experts, journalistes, écrivains: David Thomson, Alain Finkielkraut, Zineb El Rhazoui, Gilles Kepel, Éric Zemmour, Rémi Brague, Jean Birnbaum, Hakim El Karoui, Hamed Abdel-Samad, Pascal Bruckner, Georges Bensoussan, Malika Sorel, Boualem Sansal.

Quatre ans après les attentats de janvier 2015, voici un recueil actualisé des textes, interviews, reportages de ces observateurs, parmi les plus brillants de leur époque. Ils éclairent et décryptent un phénomène sans précédent: le choc de civilisations à l’intérieur même de l’Europe et de la communauté nationale.

Disponible en kiosque et sur la boutique en ligne du Figaro