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Une résolution contre l’antisémitisme suscite des remous dans la majorité

Le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner affirme au Figaroqu’il est «important» que le texte soit voté à l’Assemblée le 3 décembre.Par Arthur Berdah et Mathilde SiraudPublié hier à 17:18, mis à jour hier à 20:42

Sylvain Maillard ne s’attendait pas à de telles difficultés. Le député La République en marche, auteur d’une proposition de résolution – d’apparence consensuelle – visant à lutter contre l’antisémitisme, fait face à une vive hostilité de la part de ses collègues. Ce texte, rédigé en février dernier – au lendemain de l’agression d’Alain Finkielkraut par des «gilets jaunes» – vise à adopter la définition de l’antisémitisme telle qu’elle est présentée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) et donc à reconnaître l’antisionisme comme une forme d’antisémitisme. Le vote symbolique, initialement prévu en mai dernier, a d’abord été repoussé au mois d’octobre. Il vient finalement d’être inscrit à l’ordre du jour du 3 décembre prochain.

Or, plusieurs responsables du groupe LREM, dont Sylvain Maillard, craignent que la proposition de résolution ne soit pas adoptée, ou bien d’une très courte majorité – et ce grâce aux voix des Républicains. «C’est difficile, car tout le monde a un avis tranché sur cette question, explique au Figaro l’élu macroniste de Paris. Je vois les députés un par un pour tenter de lever les fantasmes, d’autant que les lobbys pro-palestiniens mènent une campagne active contre mon texte.» Selon nos informations, seul un tiers des députés LREM seraient prêts à signer la résolution. Ils sont autant à y être farouchement opposés, susceptibles de voter contre ou bien de s’abstenir. Le dernier tiers n’aurait pas exprimé d’avis tranché. «Pour moi, c’est simple: le 3 décembre, j’irai à la pêche, fait savoir un élu réfractaire. Je suis mal à l’aise avec ce texte, qui revient à du clientélisme.»

«Ceux qui s’y opposent sont des pisse-froid», peste un ministre

Les opposants au texte ont eu l’occasion d’exprimer leur désaccord, mardi 12 novembre, au cours d’une réunion de groupe agitée. «La manifestation contre l’islamophobie, deux jours plus tôt, a cristallisé les réticences», décrypte Sylvain Maillard. Des élus, parmi lesquels Fiona Lazaar, ont ainsi évoqué «des réserves sur le calendrier». D’autres émettent des doutes sur la rédaction du texte, y voyant le risque d’instaurer l’interdiction de critiquer l’existence de l’État d’Israël. «J’aurais préféré que la résolution porte sur toutes les discriminations. Or, en l’état, elle apporte des gradations et laisse penser que l’antisémitisme est la plus importante», juge Ludovic Mendès, député LREM de Moselle.«La faiblesse idéologique du groupe le rend très perméable aux arguments extérieurs. Il y a aussi un défaut de coordination qui n’aide pas», regrette une parlementaire. «Si on avait été trop peu nombreux, on aurait reculé», assure une responsable du groupe. Le dernier comptage faisait état d’environ 70 de signataires parmi les élus LREM et MoDem.

Contacté par Le Figaro, le ministre de l’Intérieur lui-même en appelle à l’adoption de ce texte. «Il est important que cette proposition de résolution puisse être votée dans un esprit conforme à ce que porte Sylvain Maillard. À la fois parce qu’elle a été impulsée par le président de la République (il en a pris l’engagement au dernier Dîner du Crif, ndlr). Mais aussi parce qu’aujourd’hui, plus encore qu’hier, il faut pouvoir défendre toutes les religions», exhorte Christophe Castaner. Conscient que la macronie risque d’être entravée par sa propre majorité sur ce texte, l’un de ses collègues du gouvernement s’agace: «Ceux qui s’y opposent sont des pisse-froid! Aujourd’hui, qui attaque Israël? Ce sont bien évidemment des antisémites. Aujourd’hui, dans les quartiers, le juif est devenu un adversaire fantasmé», peste ce ministre. Et de conclure: «La proposition de résolution ne dit pas la loi, elle donne un élément d’interprétation».

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Polémique sur Finkielkraut: «Faudra-t-il désormais un permis de second degré?»

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Invité mercredi soir d’une émission sur LCI, le philosophe a été accusé sur les réseaux sociaux de faire l’apologie du viol. David Desgouilles dénonce la manipulation de militantes féministes qui prennent pour argent comptant une phrase ironique.

Par Marguerite Richelme


David Desgouilles est membre de la rédaction de Causeur. Il a publiéDérapage (éd. du Rocher, 2017). Son dernier roman,

Leurs guerres perdues, vient de paraître aux éditions du Rocher.


FIGAROVOX-. L’académicien a lancé à son interlocutrice, Caroline de Haas: «Je dis aux hommes: violez les femmes. D’ailleurs, je viole la mienne tous les soirs et elle en a marre.». Cette phrase reprise en boucle sur les réseaux sociaux, et les chaînes d’info, est un extrait tronqué de ces propos. Vous qui avez écrit sur les dérives des réseaux sociaux dans Dérapage, comment réagissez-vous au détournement des propos du philosophe?

David DESGOUILLES-. Il s’agit effectivement d’un détournement. Alain Finkielkraut a répondu avec ironie à Caroline De Haas. Comme chacun de nous peut le faire quotidiennement, il a voulu illustrer le côté absurde de ce qu’il venait d’entendre, par une réponse elle-même volontairement absurde. En écoutant la séquence entière, aucune personne de bonne foi ne peut croire que le philosophe viole son épouse chaque soir.

J’ai découvert que le compte Facebook du collectif NousToutes dont Caroline De Haas est l’une des dirigeantes, propageait une vidéo de quelques secondes, découpée afin qu’on n’entende que ce petit extrait et qu’on ne puisse en saisir le contexte et son raisonnement. En usant ainsi malhonnêtement de leur paire de ciseaux, les auteurs de cette vidéo scandaleuse ont en fait signé leur forfait. Si les propos d’Alain Finkielkraut étaient si scandaleux – même dans le contexte – comme on a pu me répondre, pourquoi alors le collectif n’a pas posté la séquence en entier? Évidemment pour lui faire dire autre chose qu’il voulait dire et pis, le contraire de ce qu’il voulait dire. Un cas d’école de procédé honteux.

Au-delà de la polémique, à notre époque, le second degré devient-il impossible?

Cette expérience qui arrive après d’autres, démontre que – au minimum – certaines personnes n’y ont plus droit. Il suffit d’être catalogué dans le «Camp du Mal» par un groupe d’activistes.À l’instar du permis de conduire, il y a donc dorénavant un permis de second degré et d’ironie.

Lorsqu’un humoriste de France Inter a déroulé un sketch dans lequel il expliquait les outrages qu’il ferait subir à une journaliste de Valeurs actuelles «derrière un canapé» (sketch qui d’ailleurs, n’avait pas besoin de la paire de ciseaux de NousToutes), où était Caroline De Haas? Il se trouve qu’on peut très bien admettre que le sketch en question ne révélait en rien les intentions de l’humoriste et qu’il fallait effectivement le prendre au second degré. À l’instar du permis de conduire, il y a donc dorénavant un permis de second degré et d’ironie. Mais je trouve que les inspecteurs chargés de délivrer ledit permis n’ont pas toute l’indépendance requise…

Certaines personnes demandent la démission d’Alain Finkielkraut de France Culture. On peut rapprocher cela du contexte brûlant de la censure dans les universités. L’intolérance totale pour la pensée contradictoire a-t-elle gagné?

Elle est en train de gagner. Sylviane Agacinski, Mohamed Sifaoui et François Hollande en ont été les dernières victimes à l’Université, ce scandale s’accompagnant d’ailleurs d’une faiblesse consternante des pouvoirs publics.L’activiste refuse le débat et le contradictoire.

Dans Dérapage, que vous avez bien voulu citer, je tentais de décrire le phénomène de meutes numériques qui demandent la mort sociale de leur prochain. Pour une remarque graveleuse alors qu’il se croit hors antenne, le héros du roman perd tout: travail, perspective d’en trouver un autre, sa conjointe, et son logement. La mort sociale est proche de se transformer en mort physique. Mais un activiste n’a pis que pendre de ces conséquences triviales. Pour lui, la fin justifie les moyens comme l’illustre le découpage honteux de la séquence concernant Alain Finkielkraut.

L’activiste refuse le débat et le contradictoire. Ces derniers légitiment l’adversaire, alors que l’objectif est de le délégitimer, de le faire disparaître du paysage. Les propos de l’universitaire Maboula Soumahoro sur le même plateau de LCI n’exprimaient pas autre chose: Alain Finkielkraut, c’est un monde révolu: il doit disparaître, il n’est pas légitime.

Un appel a été lancé pour un rassemblement féministe contre les violences sexistes à la suite de cette polémique. Que cela vous inspire-t-il?

Cet appel à rassemblement fait partie des armes habituelles des activistes pour faire passer leur message. Après la vidéo tronquée, le rassemblement. L’important, c’est de faire passer l’adversaire pour un salaud. Que le message imprime, et que tout le monde oublie qu’il n’a pas dit ce qu’on lui fait dire. Qu’on oublie aussi peut-être que Madame De Haas a manifesté dimanche avec des gens qui préconisent qu’on frappe sa femme, et qui légitiment, eux, le viol conjugal. Maître Szpiner qui avait été placé par David Pujadas tout près d’elle semblait regretter ce voisinage et l’a clairement fait savoir en début d’émission. C’est une des rares raisons d’espérer. Tout le monde n’est pas dupe de ce genre d’activisme à géométrie variable.

Laïcité, islam: comment évolue le regard des Français?

INFOGRAPHIES – La priorité accordée aux préceptes religieux est plus forte chez les musulmans de France les plus jeunes

Par Pascal Perrineau et Service Infographie


Pascal Perrineau est professeur des universités à Sciences Po et chercheur au Cevipof.


Le débat de société s’organise depuis des semaines autour de la question de l’islam, de ses dérives et de sa capacité à s’insérer dans la culture de la France laïque. L’attentat du 3 octobre au cœur de la préfecture de police de Paris et l’assassinat de trois fonctionnaires de police et d’un agent administratif par un individu radicalisé, qui était depuis quinze ans employé par la direction du renseignement (DRPP), ont fortement impressionné l’opinion publique et réactivé la nécessité de lutter contre l’islamisme.

Interrogés par l’Ifop à la fin du mois d’octobre, 56 % des Français considèrent que pour les mois à venir, la lutte contre l’islamisme est «tout à fait prioritaire» juste derrière les préoccupations traditionnellement dominantes de la lutte contre le chômage (67 %) ou le relèvement des salaires et du pouvoir d’achat (66 %). 78 % disent que «la laïcité est aujourd’hui en danger en France». Cette crainte entraîne une mutation de la conception de la laïcité. Alors qu’au début des années 2000, celle-ci était conçue avant tout comme le moyen de mettre toutes les religions sur un pied d’égalité et d’assurer ainsi la liberté de conscience, elle est, particulièrement depuis la vague d’attentats de 2015, vécue comme un moyen de faire reculer l’influence des religions dans la société et de les séparer de l’espace public et politique.

● République et islam: une compatibilité discutée

Cette réémergence d’une laïcité de combat contre l’influence religieuse concerne avant tout l’islam comme elle avait pu, au début du XXe siècle, désigner la religion catholique. 80 % des personnes interrogées pensent que «la question de la laïcité se pose aujourd’hui différemment en France s’agissant de la religion musulmane». Certes, cette opinion est partagée par la quasi-unanimité des sympathisants du Rassemblement national et des Républicains, mais 77 % de ceux de La République en marche, 67 % de ceux du Parti socialiste et 71 % de ceux de La France insoumise peuvent y assentir. En effet, pour une majorité de Français, il y a une inquiétude et une interrogation sur la compatibilité de la religion musulmane avec les valeurs de la société française.Seuls 41 % des Français pensent que l’islam est compatible avec ces valeurs alors qu’ils sont 78 % à penser de même pour la religion juive et 89 % pour la religion catholique

Interrogés en août dernier par l’institut Ipsos, seuls 41 % des Français pensent que l’islam est compatible avec ces valeurs alors qu’ils sont 78 % à penser de même pour la religion juive et 89 % pour la religion catholique. Seuls les citoyens proches de La France insoumise, du PCF (64 %) et de LREM (51 %) soutiennent majoritairement la thèse de la compatibilité de la religion musulmane avec les valeurs de la société française. Ils ne sont que 49 % chez les électeurs proches du Parti socialiste, 28 % chez ceux de LR et 17 % chez ceux du Rassemblement national.

Cette inquiétude sur la capacité de l’islam à se fondre dans la société française ne signifie pas un jugement sans nuances sur celui-ci. 54 % des Français considèrent que «l’islam est une religion aussi pacifiste que les autres et que le djihadisme est une perversion de cette religion». Les jeunes et la gauche partagent davantage encore cette opinion mais il reste une préoccupation fortement dominante quant au caractère expansionniste et autoritaire de l’islam. 71 % des Français pensent que «la religion musulmane cherche à imposer son mode de fonctionnement aux autres» et cela quelles que soient la génération et, sauf pour la gauche de la gauche, la famille politique des personnes interrogées.L’opinion publique a le sentiment que les croyants catholiques ou juifs ont fait leur aggiornamento alors que les croyants musulmans resteraient dans une conception plus monopoliste de leur foi

Derrière ce sentiment d’une majorité de Français, il y a la perception d’une religion qui refuse ou ignore la séparation entre l’Église et l’État, la distinction entre le spirituel et le temporel et pose ainsi à la République une question que celle-ci croyait appartenir définitivement au passé. La rigueur de la séparation française entre le croyant et le citoyen est ainsi réactivée dans un pays où non seulement la croyance religieuse s’étiolait mais aussi où la religion – ou ce qu’il en reste – ne s’occupait plus de politique. Dans son ouvrage sur La Religion dans la démocratie (2001) Marcel Gauchet retraçait ce mouvement: «La sortie de la religion, c’est le passage dans un monde où les religions continuent d’exister, mais à l’intérieur d’une forme politique et d’un ordre collectif qu’elles ne déterminent plus.» Cela veut dire que les religions perdent leur pouvoir à «dire la vérité » et que le croyant de ces sociétés post-modernes intègre la légitimité d’autres croyances dans son rapport à sa propre croyance. En termes de perception, l’opinion publique française a le sentiment que les croyants catholiques ou juifs ont fait leur aggiornamento alors que les croyants musulmans resteraient dans une conception plus monopoliste de leur foi.

● Ces musulmans pour qui la charia passe avant la loi

Pour en savoir un peu plus, l’enquête réalisée fin août-début septembre par l’Ifop auprès d’un échantillon représentatif de musulmans résidant en France, offre quelques éléments de réponse. Sur le principe, une forte majorité de musulmans (70 %) a le sentiment que «la laïcité permet aux musulmans de pratiquer librement leur religion», 65 % sont en désaccord avec l’idée qu’en France «la loi islamique, la charia, devrait s’imposer par rapport aux lois de la République».

Cependant, de fortes minorités (de 27 % à 37 %) sont sur des positions dures de prééminence ou d’affirmation de la loi religieuse par rapport à la loi républicaine. Plus d’un musulman sur quatre (27 %) considère que la charia devrait s’imposer par rapport aux lois de la République. Ce pourcentage monte à 33 % chez les musulmans sans diplôme, 41 % chez les musulmans étrangers et à 55 % chez les musulmans d’Afrique orientale. Les partisans d’une adaptation de la laïcité à la française à la religion musulmane sont au nombre de 37 %. C’est presque une majorité qui préconise cette solution chez les jeunes musulmans (49 % des moins de 25 ans), chez ceux qui sont originaires de Tunisie (49 %) ou du Moyen-Orient (45 %).

Enfin, et l’on comprend mieux pourquoi l’affaire du voile polarise le débat autour de l’islam depuis l’affaire de Creil en 1989, ce sont 68 % des musulmans qui considèrent que «les filles devraient avoir le droit de porter le voile au collège et au lycée». En effet, contrairement à la loi de 2004 bannissant «le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, les lycées et les collèges» (que ce soit «le voile islamique quel que soit le nom qu’on lui donne, la kippa ou une croix de dimension manifestement excessive»), une forte majorité de la population musulmane n’accepte pas cette règle républicaine. On voit bien l’évolution dans le temps de la population musulmane dans la mesure où 75 % des jeunes de moins de 25 ans partagent ce refus contre seulement 53 % des 50 ans et plus. Le voile est de plus en plus utilisé dans une stratégie d’affirmation identitaire et religieuse qui n’était pas toujours évidente aux yeux des aînés qui avaient une lecture différente des deux versets du Coran qui mentionnent le voile, la pudeur, mais n’évoquent jamais la chevelure.

● Des demandes d’interdiction en progression

Cette revendication portée au travers du voile, le développement au sein de l’islam de lectures de plus en plus fondamentalistes du Coran, l’épanouissement au plan mondial d’un islam politique conquérant et surtout la triste litanie d’attentats revendiqués par des islamistes extérieurs comme intérieurs ont peu à peu entraîné une crispation de l’opinion publique et un durcissement des positions relatives aux politiques publiques concernant l’encadrement de l’expression religieuse.C’est une majorité de français qui exprime son allergie à des manifestations ostensibles de l’appartenance religieuse dans l’espace public

Entre 72 % et 82 % des Français sont aujourd’hui en faveur de mesures d’interdiction de toute manifestation ou port de signes religieux dans l’espace public ou dans l’espace professionnel. Les prières de rue sont rejetées par 82 % des personnes interrogées (+20 points en huit ans), les ports de signes religieux par les usagers du service public sont condamnés par 75 % (+29 points en quatorze ans), 73 % soutiennent l’interdiction de ports de signes religieux ostensibles par les parents d’élèves accompagnant les enfants lors d’une sortie scolaire (+ 5 points en quatre ans) et enfin, 72 % sont en faveur d’une telle interdiction pour les salariés des entreprises privées (+ 23 points en quatorze ans). Ainsi, quels que soient les générations, les milieux sociaux ou les familles politiques, c’est une majorité de français qui exprime son allergie à des manifestations ostensibles de l’appartenance religieuse dans l’espace public. Cette montée en puissance est particulièrement forte depuis que l’islamisme politique, à partir de la vague d’attentats de 2015, s’est rappelé au souvenir de la population française: Magnanville (juin 2016), Nice et Saint-Étienne-du-Rouvray (juillet 2016), Champs-Élysées (avril 2017), gare Saint-Charles à Marseille (octobre 2017), Trèbes (mars 2018), rue Monsigny à Paris (mai 2018), marché de Noël de Strasbourg (décembre 2018), préfecture de police de Paris (octobre 2019)…

En 1892, les catholiques français étaient appelés à «rallier» la République. Plus d’un siècle plus tard, le défi est le même pour l’islam de France: ne pas laisser l’attachement à la République bafoué par l’extrémisme religieux. La religion musulmane n’a ni Église ni institution fédératrice pour tenir un discours unifié. Mais elle ne manque pas d’hommes et de femmes susceptibles de faire entendre la voix de la tolérance et de la condamnation des brebis galeuses qui discréditent l’islam.

J’aimerais qu’il reste quelque chose, pour ne jamais oublier la Shoah

Soixante-quinze ans après les déportations, la mémoire disparait. le réalisateur Ludovic Cantais a suivi les équipes du Mémorial de la Shoah à Paris.

Par Claire Bommelaer

Jaimerais qu’il reste quelque chose: le titre du documentaire de Ludovic Cantais renvoie à une simple phrase répétée à plusieurs reprises par des survivants de la Shoah – ou par leurs descendants. Soixante-quinze ans après l’Occupation et les déportations, tant la mémoire que les grands témoins disparaissent petit à petit et une course contre la montre de l’oubli s’est engagée.

Le film de Cantais y participe, puisque le réalisateur a suivi les équipes du Mémorial de la Shoah, à Paris, en train de récolter les souvenirs, à tous les sens du terme, de ceux qui ont été frappés par la «catastrophe». Sans voix off, le documentaire laisse la parole à ces hommes et à ces femmes qui, autour d’une photo ou d’un objet, font le récit souvent bouleversant de la séparation avec leurs parents, des derniers mots lancés par leur mère, ou de leur vie «d’avant».

Matière pour de futures recherches et expositions

En 2012, le réalisateur a travaillé pour le Mémorial en tant que documentaliste, sur une exposition autour des enfants dans la Shoah. C’est là qu’il a découvert l’existence d’une «permanence photographique», qui se tient tous les mardis de 14 heures à 17 h 30. Durant ces après-midi, des bénévoles accueillent des familles juives qui souhaitent faire don de leurs archives personnelles. Cantais y assiste, voit les personnes arriver avec leurs photographies ou leurs objets, parfois rangés dans des sacs en plastique. Il comprend qu’il tient là la trame d’un film – qui puise dans les idées de transmission et mémoire. «Ce film est aussi un portrait en creux des bénévoles, des petites mains qui œuvrent à la sauvegarde de cette mémoire», écrit-il.

Parmi les personnes filmées, certaines n’ont pas d’héritier mais sentent que le destin de leur famille appartient à la grande histoire. Comme cette femme qui montre aux bénévoles un brassard juif porté par son père, alors âgé de 15 ans, dans un ghetto polonais – une pièce bouleversante et unique. «Elle mériterait d’être dans un musée», lui suggère la bénévole du Mémorial. Après avoir hésité, la femme laissera l’objet au Mémorial. Un geste pour qu’il «reste quelque chose» de l’histoire de son père.Certaines séances de « récoltes d’archives  » se tiennent en province et on s’étonne de voir autant de monde apporter leurs papiers.

Parfois, les personnes ont du mal à se séparer des biens qui ont survécu au temps. «On peut garder l’original ou le numériser», signale une bénévole à un ancien enfant caché qui hésite à confier le vieil album photo dans lequel figurent ses parents disparus. Certaines séances de «récoltes d’archives» se tiennent en province et on s’étonne de voir autant de monde apporter leurs papiers.

Une fois retournés à Paris, les bénévoles donnent tout ce matériel à des conservateurs, qui le trient et les classent. Les dernières images du documentaire s’attardent sur un habit rayé de déporté, conservé dans du papier de soie, ou un classeur dans lequel le brassard juif polonais rejoint plusieurs étoiles jaunes. Tout cela forme matière indispensable pour de futures expositions ou recherches.

Barbara Lefebvre: «C’est la stratégie des islamistes de se victimiser»

INTERVIEW – L’enseignante et essayiste travaille depuis des années sur la question antisémite.

Par Alexandre Devecchio

Barbara Lefebvre, qui a publié en 2018 Génération “j’ai le droit” (Albin Michel), étudie les dérives d’un certain antiracisme.

LE FIGARO. – Une étoile jaune a été distribuée lors de la marche contre l’islamophobie à Paris ce dimanche. La photo d’une enfant avec cette étoile a fait polémique. Que signifie ce symbole sur le plan historique?

Barbara LEFEBVRE. – L’étoile jaune était le signe que les Juifs devaient apposer sur leur vêtement dans tous les territoires sous domination nazie, afin d’être identifiés et discriminés. Pour mieux saisir l’infamie de la manœuvre islamiste, il faut remonter le temps. Le Judenstern nazi s’inspirait de la rouelle médiévale imposée aux juifs dans l’Occident chrétien à partir du XIIIe siècle. Or elle s’inspirait elle-même des signes distinctifs imposés aux dhimmis en terre d’islam colonisées par les Arabes à partir du VIIIe siècle. En Tunisie, par exemple, au IXe siècle, les juifs devaient porter une étoffe marquée par l’image d’un singe et les chrétiens par celle d’un porc.À lire aussi : «Voile des accompagnatrices scolaires: sortir de la confusion et de l’émotivité»

La comparaison entre «juifs» d’hier et «musulmans» d’aujourd’hui a-t-elle un sens?

Les musulmans ne sont victimes d’aucune discrimination d’État contrairement aux discours entendus hier. Le voile islamique relève de l’auto-stigmatisation, même Mélenchon le disait en 2010! C’est la stratégie des islamistes que de renverser les responsabilités et se victimiser. La réalité, c’est que les Français juifs, soit moins de 1 % de la population, sont victimes de 50 % des attaques racistes. Depuis deux décennies, ce sont les agressions et assassinats des islamistes ciblant des juifs qui ont contraint un grand nombre de ces derniers à déménager, voire émigrer. Les Français musulmans qui émigrent pour fuir l’insécurité me semblent infiniment moins nombreux.

L’instrumentalisation de l’histoire de l’extermination des Juifs a servi à cette gauche pour masquer son antisémitisme originelBarbara Lefebvre

Pourquoi cette comparaison obsède-t-elle certaines associations communautaristes et même une certaine gauche?

L’instrumentalisation de l’histoire de l’extermination des Juifs a servi à cette gauche pour masquer son antisémitisme originel (le «complot judéo-capitaliste»), puis son antisionisme après 1967. L’inflation mémorielle au détriment de la rigueur historique a soutenu, dès le début des années 1980, l’écriture du conte antiraciste sur le «plus jamais ça» servant à nous menacer, à intervalles réguliers, du «retour de la bête immonde». Cela contribua à édifier le déni relatif à l’antijudaïsme islamique qui prospère tragiquement en France. Le «Juif de la Shoah» est devenu, au fil des décennies, une sorte d’icône autorisant la bien-pensance à ne pas se préoccuper du sort des «juifs vivants» dans ces Territoires perdus de la République. En effet, leurs bourreaux n’étaient pas les enfants «de la bête immonde» que l’antiracisme attendait.

Plus largement, la comparaison entre les années 1930 et l’époque actuelle vous paraît-elle pertinente?

L’antisémitisme des années 1930 est l’aboutissement d’une histoire politico-littéraire nourrie tout au long du XIXe siècle où gauche et droite antisémites ont agi de concert. Cette union s’est poursuivie sous Vichy avec des Vallat, Maurras, Déat, Doriot, etc. Je ne vois rien aujourd’hui qui ressemble à cela, même si je perçois l’utilité électoraliste de faire croire que l’histoire se répète. Quand un historien ose comparer Zemmour à Drumont, on se dit qu’en effet toutes les intoxications idéologiques sont possibles.

Pascal Bruckner: «Cette gauche qui va défiler aux côtés de tous les extrémistes de l’islam»

ENTRETIEN – Les responsables politiques de gauche qui appellent à manifester le 10 novembre «contre l’islamophobie» commettent une faute très grave, juge le philosophe et romancier.

Par Paul Sugy et Guillaume Perrault


Dernier ouvrage paru: Un racisme imaginaire. La querelle de l’islamophobie (Grasset, 2017).


LE FIGARO. – Le 1er novembre, dans Libération, une cinquantaine de pétitionnaires ont appelé à manifester «contre l’islamophobie» dimanche à Paris. Que pensez-vous des arguments invoqués dans ce texte à l’appui de cette notion discutée?

Pascal BRUCKNER. – Si j’ai bien lu cette tribune, toute espèce de nuance ou de réticence à l’égard de l’islam est assimilée à un acte raciste! La critique de la religion musulmane conduirait de façon inéluctable, selon les signataires, à des attentats contre des musulmans dans notre pays. Ces manifestants réclament pour l’islam un statut d’exception jamais octroyé au christianisme, au judaïsme, à l’hindouisme. Un froncement de sourcil, et vous voilà jeté dans le camp des racistes! Jean-Michel Blanquer serait ainsi «islamophobe» pour avoir dit que le voile n’était pas souhaitable en France. L’humoriste Yassine Belattar lui a déconseillé de se rendre en Seine-Saint-Denis…

Que l’on soit clair: la République doit protéger ses ressortissants musulmans. C’est un devoir qui ne souffre aucune exception pour les mosquées comme pour les synagogues et les églises. Nous ne pourrions pas accepter représailles et vengeances. Ce serait terrible. Mais fort heureusement, nous n’en sommes pas là: la France n’est pas les États-Unis, ni l’Allemagne où des groupes néonazis prospèrent dans un climat social tendu.

Il y a certes en France un sentiment de méfiance à l’égard de l’islam, et qui me paraît légitime. Ce sentiment existe aussi dans les pays musulmans vis-à-vis des extrémismes: au Maroc, en Tunisie ou en Algérie, les pouvoirs politiques sont vent debout contre les groupements islamistes. Je ne crois pas en revanche qu’il y ait en France une réelle hostilité à l’égard des musulmans. La preuve en est que ceux-ci ne quittent pas le territoire national en masse, à la différence de nombreux Français juifs qui partent en Israël ou aux États-Unis car ils ont peur pour leur sécurité. Les musulmans français jouissent de toutes les libertés publiques, disposent de lieux de culte et d’un commerce halal très prospère. Leur situation n’est pas celle d’un apartheid, comme le soutiennent les auteurs de la tribune, qui font référence à des crimes ou des tentatives de meurtre très souvent imaginaires et dont on ne trouve nulle trace ailleurs que dans les tracts du CCIF.

En hurlant à «l’islamophobie», ces pétitionnaires rendent plus difficile l’exercice délicat qui consiste à différencier l’hostilité réelle, condamnable, à l’égard des musulmans, et la critique – légale et légitime – de la religion musulmane.L’apaisement face à l’extrémisme n’a pour effet que de le renforcer

De nombreux responsables politiques de gauche ont annoncé leur présence, même si certains font machine arrière. Qu’en penser?

Pour glaner misérablement quelques voix, la gauche perd son âme et va défiler aux côtés des antisémites, des intégristes, des salafistes et de tous les extrémistes de l’islam. Quelle volte-face, quand on sait qu’après l’attentat contre Charlie Hebdo, Jean-Luc Mélenchon avait déclaré dans un tweet: «Je conteste le terme d’islamophobie quoique je le comprenne. Ce sont les musulmans qui pensent qu’on leur en veut parce qu’ils sont musulmans. Moi, je défends l’idée qu’on a le droit de ne pas aimer l’islam.» Quelle misère! L’opportunisme et le conformisme idéologique de cette gauche lui vaudront d’être rejetée par les Français. Félicitons tout de même le Parti socialiste ainsi que François Ruffin, qui seront parmi les rares courageux à ne pas se joindre à la manifestation.

Par ailleurs, le 2 novembre, lors d’une manifestation hostile à Éric Zemmour devant la rédaction de CNews, un militant véhément, fiché S, vous a insulté ainsi que d’autres personnalités. Comment réagissez-vous?

C’est toujours désagréable à entendre, naturellement. Mais les pires insultes proférées par cet apprenti-terroriste haineux sont à l’encontre de Zineb El Rhazoui, Lydia Guirous, Mohamed Sifaoui et d’autres, qualifiés par lui, avec élégance, de «bougnoules de service» (sic). Je m’étonne que ce monsieur soit toujours en liberté: comment se fait-il que le parquet ne se soit pas saisi pour le mettre face à la responsabilité de ses propos? Ce discours quasi insurrectionnel est empli de haine, et l’on voit bien l’aversion qu’ont les intégristes pour la France. L’apaisement face à l’extrémisme n’a pour effet que de le renforcer.

La polémique sur les accompagnatrices voilées de sorties scolaires frappe par son ampleur et sa durée. Ce sujet est-il pour les Français l’occasion d’exprimer une préoccupation plus globale?

Les Français sont, dans leur très grande majorité, hostiles au symbole que représente le voile, qui exprime le rejet de notre culture. Mais j’ai là-dessus un avis très modéré: je crois que la priorité est de faire appliquer strictement les lois que nous avons votées, concernant l’interdiction du voile à l’école et celle de la burqa dans l’espace public. Nous verrons ensuite si des directives supplémentaires doivent être prises.

Mais enfin, rien ne nous oblige à aimer l’islam, ou les religions en général! Nous n’avons pas le droit de persécuter les musulmans, ce qui est différent. Et nous avons, surtout, le droit de défendre un certain mode de conversation entre hommes et femmes. Montrer ses cheveux est un signe de liberté. Beaucoup de musulmans attendent de la fermeté de notre part, car ils retrouvent parfois en France les mêmes barbus qu’ils fuyaient dans les pays d’où ils viennent. Je regrette que l’on en reste trop souvent au ministère du verbe: plutôt que de bomber le torse sans agir, le gouvernement devrait agir discrètement pour expulser tous les prêcheurs de haine qui n’ont pas leur place dans notre République.La France est seule capable de tenir tête aux islamistes en Europe

Peut-on se satisfaire de la réponse laïque, qui consiste à rendre invisibles les symboles de l’islamisme, sans proposer un récit national concurrent?

Je ne pense pas que l’islam soit une religion conquérante, mais au contraire une religion assiégée, sur la défensive. Et l’effondrement du religieux dans notre société n’est pas nécessairement synonyme de matérialisme: l’Europe est moins individualiste et consumériste que les États-Unis, pourtant restés un pays profondément religieux ; tandis que l’Europe et singulièrement la République française offrent une forme de réponse spirituelle aux défis de notre siècle. La France en effet ne se définit pas d’abord par la laïcité ; elle est un art de vivre, un dialogue ininterrompu entre les époques, une culture littéraire et artistique unique au monde. Si des gens viennent du monde entier pour vivre chez nous, c’est par amour pour notre culture et notre liberté. Toutes proportions gardées, l’affaire Dreyfus avait fait dire au père de Levinas, le rabbin Jehiel Levyne: «Un pays où l’on se déchire à propos du sort d’un petit capitaine juif est un pays où il faut aller» ; et bien, je crois qu’un pays dans lequel on se bat pour ne pas asservir les femmes est un pays qui a de quoi plaire au monde entier. Ce n’est pas le Royaume-Uni multiculturaliste ou l’Allemagne qui gagneront face aux islamistes, la France est seule capable de leur tenir tête en Europe. Nous n’avons pas le droit d’échouer.

Nous devons lutter contre notre propre mauvaise conscience, car nous sommes sans cesse rongés par le doute et n’avons pas confiance en nous-mêmes. Ce n’est pas la foi en Dieu qui nous manque, mais notre foi en nous-même.

La cathédrale d’Oloron-Sainte-Marie attaquée à la voiture-bélier

EN IMAGES – Lundi, vers 2 heures du matin, un commando a enfoncé la porte de l’édifice classé au patrimoine mondial de l’Unesco, et volé une partie de son trésor. Les pertes sont «considérables», selon le maire.Par Stanislas PoyetPublié hier à 10:51, mis à jour hier à 16:46

Dans la nuit de dimanche à lundi, vers 2 heures du matin, les croix, ostensoirs, et calices qui formaient le trésor de la cathédrale d’Oloron-Sainte-Marie, dans les Pyrénées-Atlantiques, ont été dérobés. Une information confirmée au Figaro par le parquet de Pau.À lire aussi : 

La porte défoncée était une entrée secondaire de la cathédrale. En bois renforcée de métal, elle n’a pas résisté au tronc d’arbre harnaché sur la voiture bélier. Les voleurs ont ensuite scié les barreaux des deux chapelles annexes, et brisé les vitres anti-intrusion derrière lesquelles était enfermé le trésor.

Selon le parquet de Pau, une enquête a été ouverte et la police scientifique de Pau était sur place quelques heures après l’effraction lundi matin.

Un «préjudice considérable»

Pour l’heure, aucune estimation du vol et des dégâts n’a été donnée. «Un inventaire est en cours par les services du patrimoines, explique au Figaro Laurent Paris, directeur général des services de la commune. Il s’agit principalement d’orfèvrerie, comme des calices des croix, des ostensoirs, mais aussi des vêtements liturgiques».

«C’est un préjudice considérable», précise cependant au Figaro le maire de la ville, Hervé Lucbéreilh, qui reconnait qu’une estimation n’avait jamais été réalisée. «Certaines pièces sont uniques, comme l’ostensoir de Saint Grat, et aucune assurance ne les remplacera».

Le Père Jean-Marie Barennes, curé de la paroisse, s’est rendu sur les lieux du vol moins d’une heure après les faits. Au Figaro, il confie son étonnement devant la préparation de l’équipe. «Il s’agissait manifestement de connaisseurs, explique-t-il, parmi les dizaines de chapes, [des capes liturgiques], ils n’ont volé que la plus précieuse qui datait du XVIème siècle». l s’agit d’habits datant du XVIe siècle, qui auraient été donnés à l’évêque par François 1er. On y retrouvait des salamandres, qui sont l’emblème du souverain béarnai. Les voleurs n’ont emporté que les pièces les plus petites, délaissant par exemple une crèche de grande valeur qui datait d’avant la Révolution.

«Au-delà de la valeur marchande, les habitants se retrouvent amputés d’une partie de leur histoire et de leur patrimoine, se désole Hervé Lucbéreilh. Ce qui m’impressionne, c’est le nombre de gens qui sont venu à la cathédrale depuis ce matin. Cet endroit c’est le cœur battant d’Oloron, on a tous été baptisé, on s’est marié, et nos parents y ont été enterré».

Sur Twitter, le ministre de la culture, Franck Riester a condamné le vol et assuré «partager l’émotion des catholiques de France».

Franck Riester@franckriester

Je condamne avec la plus grande fermeté l’attaque perpétrée cette nuit contre la cathédrale d’Oloron-Sainte-Marie et partage l’émotion des catholiques de France légitimement choqués par ce vol et ces dégradations. Les auteurs seront retrouvés et punis. @Prefet64 https://twitter.com/franceinfo/status/1191301561349234689 …franceinfo@franceinfoAttaque de la cathédrale d’Oloron-Sainte-Marie à la voiture-bélier : “Rien ne pouvait laisser penser qu’on pourrait un jour s’attaquer au trésor”, déclare le mairehttps://www.francetvinfo.fr/faits-divers/attaque-de-la-cathedrale-d-oloron-sainte-marie-a-la-voiture-belier-rien-ne-pouvait-laisser-penser-qu-on-pourrait-un-jour-s-attaquer-au-tresor-declare-le-maire_3688041.html …41111:37 – 4 nov. 2019Informations sur les Publicités Twitter et confidentialité229 personnes parlent à ce sujet

Hélé Béji: «Le voile est le symptôme, et non la cause, de l’affaiblissement de la République»

TRIBUNE – Figure majeure de la vie intellectuelle tunisienne, l’écrivain juge que le voile n’est pas «souhaitable», mais que l’interdire ne ferait que le renforcer.

Par Hélé Béji – Le Figaro

H


Tous, nous «souhaitons» comme le ministre Jean-Michel Blanquer, que les femmes ne se revoilent pas, nous le souhaitons du plus profond de notre liberté. Et celles qui le souhaitent le plus, c’est celles qui ont vécu le moment historique du dévoilement, ce moment d’intrépidité des femmes traditionnelles à sortir dans la lumière, à la fois fidèles à leur croyance mais libres. Elles n’avaient plus besoin de faire valoir leur religion par des signes vestimentaires frappants. Elles avaient compris que ce n’était pas elles qui étaient cachées au monde sous le voile, mais le monde qui leur était caché derrière leur voile. Leur foi était devenue la force invisible de leur libre arbitre, car elles ne se sentaient plus menacées par le monde moderne. Seule la liberté intérieure peut affronter toutes les autres libertés. La foi qui a besoin d’un accoutrement extérieur s’affaiblit dans le tumulte du spectacle qu’elle provoque et cache une servitude intime. Elle croit se prémunir d’un monde dangereux, comme si le voile n’était pas la barrière illusoire d’un morceau d’étoffe qui ne protège de rien. Oui, j’aurais souhaité que ce revoilement n’eût jamais lieu et que l’histoire marchât dans un seul sens, celui de l’émancipation des années soixante que j’ai connue, l’étape dernière de la «décolonisation» des femmes. Les droits de l’homme avaient vaincu les interdits de la religion. Ils étaient devenus les droits de la femme. Et surtout, les sacrifices et les luttes que le peuple féminin y a consentis étaient ce qu’on devait garder à l’esprit pourne jamais retomber dans les filets de la dépendance. Ils illustraient le prix d’une indépendance sacrée, intouchable.La liberté moderne est devenue une forme de déchéance de la dignité

Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. La libération de la femme était un geste d’émancipation du corps, sa liberté est un acte d’émancipation de l’esprit. C’est cette liberté-là qui aujourd’hui est touchée, qui n’atteint pas à sa plénitude. L’intelligence féminine reste en deçà de sa véritable étendue. La femme n’a pas encore pris toute la mesure de son être pensant. Ainsi, elle n’a pas su penser, ni prévoir que l’idée de progrès allait s’épuiser, que la modernité ne serait pas synonyme de bonheur, mais de malheur social, d’inégalité, de violence, de solitude, de misère morale et matérielle, que le féminisme en partie échouerait. La liberté moderne est devenue une forme de déchéance de la dignité. Que la modernité soit vécue comme une nouvelle oppression, qu’elle n’ait plus sa valeur protectrice, sa vertu créatrice, qu’elle plonge l’homme et la femme dans l’égarement d’un monde sans demeure, cela moi-mêmeje ne l’aurais jamais imaginé. Ma culture, fondée sur les humanités, ne m’y a pas préparé. Personne ne pouvait concevoir que la confiance en l’avenir allait disparaître, que la peur de l’avenir nous projetterait dans la grotte du passé.

Et pourtant, le devenir se décline aujourd’hui sous la forme d’un revenir. Le revoilement des femmes traduitle mal-être de la condition humaine, hommes et femmes pris ensemble dans les mailles d’une société de plus en plus inhumaine, que la République ne réussit plus comme jadis à humaniser. Car le voile dit quelque chose sur l’homme en général, et pas seulement sur le musulman. Autant pour les voilées que pour les militantes du mouvement #MeToo, le voile rend visible le rempart puritain qui s’est désormais instauré entre l’homme et la femme, autrefois si joyeusement complices en liberté et en amitié. Le sexe masculin menace l’humanité, disent celles qui se croient ennemies. Mais les tristesses ascétiques du voile font pendant aux nouvelles sentences grondeuses des féministes. Aussi sont-elles plus proches l’une de l’autre qu’elles ne le croient.Si on se contente d’interpréter le voile comme la cause de tout le mal, c’est que l’idéal républicain n’agit plus

En fait, nous voyons émerger des formes d’obscurantisme modernes contre lesquelles la laïcité ne nous protège plus, car elle ne peut se prévaloir comme jadis d’un progrès vertueux où l’avenir serait meilleur que le passé. La modernité enfante des dérèglements inhérents à l’autonomie, qui pousse si loin ses limites que chacun se choisit de nouvelles chaînes de dépendance. On a tellement voulu abolir les attachements qu’on les a ravivés. La permissivité absolue génère les tabous absolus, la liberté absolue l’esclavage absolu, la déliaison absolue la frénésie de liens absolus, etc. Comment légiférer contre le voile sans pénaliser du même coup toutes les exhibitions de soi, les extravagances horrifiques du moi, les déchéances de notre corps dansla société, les représentations dégradantes de la femme, les superstitions abusant la crédulité humaine (la voyance par exemple).

La République doit penser le voile comme un symptôme de son propre affaiblissement, la perte de sa culture humaniste, l’extinction de son inspiration morale et philosophique. Si on se contente d’interpréter le voile comme la cause de tout le mal, c’est que l’idéal républicain n’agit plus. Les raisons profondes de son atonie ne sont pas à chercher dans l’obscurantisme religieux, mais dans la valeur républicaine devenue obscure à soi, inintelligible, privée de sa lumière pédagogique. La République ne doit pas devenir une pratique attentatoire à la dignité humaine, ni se voiler la face devant le paysage dévoyé des libertés en général. Elle n’est pas une arme de conquête, mais un outil de pédagogie. C’est à elle de trouver un nouvel humanisme qui vienne à bout des superstitions d’une religion étrangère.Les réveils archaïques sont des agents consubstantiels à la modernité

Un des principes fondateurs de la laïcité fut de séparer la sphère privée de la sphère publique, afin de mettre notre liberté de conscience (irréligieuse ou religieuse) à l’abri de la puissance étatique. La paix civile fut à ce prix. Mais désormais, cette frontière du public et du privé s’effondre sous le poids des revendications sexuelles, culturelles, religieuses, ethniques qui s’approprient l’espace commun et nous imposentla tyrannie de leurs voyantes gesticulations. Le fétichisme religieux musulman est un des avatars de la liberté qui donnent des pouvoirs exorbitants à nos existentialismes culturels, sous le principe inviolable et sacré de la liberté d’expression.

Le voile ne fait que suivre les nouvelles mœurs où triomphent les prédilections érotiques ou mystiques de chacun exacerbées par les médias. Il se prévaut non d’une tradition sacrée, mais d’une modernité sacrée, celle des droits particuliers dont l’engouement est d’exposer nos rites intimes au voyeurisme de tous. Les réveils archaïques sont des agents consubstantiels à la modernité. Ils sortent de sa fabrique obscure, qui a transformé nos désirs privés en idolâtries, nos libertés en potentats arrogants, et nos déraisons personnelles en raison publique. C’est la tâche de la pensée laïque d’élucider ces nouvelles libertés dépravées, comme dirait Rousseau, mais sans les persécuter.

La démocratie turque balayée par la dérive autoritaire d’Erdogan

L’annulation récente des résultats électoraux à Istanbul, tout comme les attaques physiques contre des journalistes et les arrestations de professeurs d’université, suscite l’inquiétude.

MINOUI, DELPHINE

« LA DÉMOCRATIE, c’est comme un tramway. Une fois arrivé au terminus, on en descend. » La petite phrase de Recep Tayyip Erdogan, prononcée il y a plus de vingt ans, trouve une résonance particulièrement glaçante dans la ­Turquie d’aujourd’hui. Après un déluge de recours et de pressions venant de son parti, l’AKP, le Haut Comité électoral turc a ­annulé, lundi 6 mai, le scrutin municipal d’Istanbul du 31 mars et la victoire du candidat de l’opposition, Ekrem Imamoglu. Motif invoqué : selon ce même organisme, dans l’indépendance duquel voulait encore croire la population, certains des présidents de bureaux de vote n’étaient pas des fonctionnaires.

Pour nombre d’observateurs, ce « putsch des urnes » constitue le dernier clou dans le cercueil de la fragile démocratie turque. « À ce jour, c’était un homme, un vote. C’est désormais : votez jusqu’à ce que le parti du gouvernement l’emporte », déplore Soner Cagaptay, chercheur au Washington Institute of Near East Policy sur son compte Twitter. Ces dernières années, les irrégularités n’ont cessé de se multiplier à chaque campagne électorale : temps d’antenne limité pour les candidats anti-Erdogan, opposants taxés de « soutien au terrorisme », difficulté d’accès à certains bureaux de vote dans les provinces kurdes du ­Sud-Est.

Répression 

Mais les militants démocrates voulaient encore croire au pouvoir des urnes, comme le dernier maillon d’une chaîne d’espoir qui est en train de voler en éclats. « Un nouveau coup d’État a eu lieu en Turquie », s’emporte Ahmet Sik, député du parti prokurde HDP et ex-journaliste embastillé de Cumhuriyet.

Que s’est-il passé dans la tête d’Erdogan ? Celui qui, en 2011, se retrouva fièrement propulsé à la une de Time Magazine, était, il n’y a encore pas si longtemps, salué comme étant l’homme du miracle économique turc et le symbole d’un modèle alliant islam et démocratie.

Son ascension commence en novembre 2002, quand les islamo-conservateurs du Parti de la justice et du développement (AKP) remportent les élections législatives. Devenu premier ministre l’année suivante, Recep Tayyip Erdogan modifie profondément le pays : urbanisation, croissance, processus d’adhésion à l’Union européenne, pourparlers de paix avec le PKK. En 2014, il est élu président au suffrage universel direct. Entre-temps, les premiers signes de dérive autoritaire ont commencé à pointer leur nez, notamment lors de la répression des manifestations de Gezi en 2013. En juin 2015 survient la première véritable infraction à la loi des urnes avec l’annulation des législatives et l’organisation d’un scrutin anticipé pour récupérer la majorité parlementaire et barrer la route au parti prokurde HDP, en vertu d’un nouveau discours dans l’ère du temps : « L’AKP ou le chaos. »

Le putsch raté de juillet 2016 l’encourage à accélérer les tours de vis : chasse aux partisans de Fethullah Gülen, accusé d’en être le maître d’œuvre, aux journalistes, aux étudiants, aux professeurs jugés trop critiques… Dans la foulée, Erdogan consolide son alliance avec les ultranationalistes du parti MHP et fait réformer la Constitution pour renforcer son pouvoir. Sa réélection, en juin 2018, entérine l’entrée en vigueur du nouveau régime hyperprésidentiel. En parallèle, des dizaines de mairies situées dans la région du Sud-Est kurde sont placées sous tutelle d’Ankara… à l’instar de ce que vit aujourd’hui Istanbul, sous contrôle temporaire du gouverneur de la métropole, dans l’attente du nouveau scrutin du 23 juin prochain.

« Le pouvoir, une véritable boîte noire » 

« L’État est désormais aux mains du président turc, de son clan, de son parti et de leurs nouveaux alliés ultranationalistes », estime la journaliste Ariane Bonzon dans son ­livre Turquie, l’heure de vérité (Éd.  Empreinte-Temps présent). Aujourd’hui, rien ne doit échapper au « nouveau sultan » – c’est ainsi que le surnomment ses détracteurs : ni les relations internationales, ni la politique et encore moins l’économie. Au fil des années, il a consolidé un empire parallèle, où les entreprises de son entourage ont largement bénéficié de ses faveurs : un véritable maillage de réseaux clientélistes qui s’est notamment tissé autour de la municipalité d’Istanbul – son ancien fief, dont il fut élu maire en 1994 – et qui l’aurait poussé à annuler le scrutin du 31 mars. « Entre seulement 2011 et 2018, le nombre de compagnies privées ayant signé des contrats avec Istanbul est passé de 20 à 30. Certains de leurs patrons ont des relations personnelles avec Erdogan », observe Osman Savaskan, professeur de sciences politiques à l’université de Marmara. Les rumeurs vont bon train sur le pouvoir d’influence de son gendre et ministre des Finances, Berat Albayrak, dans cette décision controversée de convoquer de nouvelles élections. Le nom de Süleyman Soylu, ministre de l’Intérieur et cacique de l’AKP, revient également souvent. « D’année en année, le noyau dur du pouvoir s’est resserré. À vrai dire, il est de plus en plus difficile de dire qui conseille Erdogan et qui prend les décisions. Aujourd’hui, le pouvoir est une véritable boîte noire », relève le politologue Ilhan Uzgel.

D’où la difficulté à anticiper les résultats du scrutin du 23 juin. ­« Impossible de décrypter la stratégie de l’AKP pour regagner des voix. D’ailleurs, parviendra-t-il à séduire ses électeurs déçus ? Doit-on voir les récentes attaques contre des journalistes et opposants comme une arme de dissuasion ? Le pouvoir sera-t-il capable de fausser les ­résultats ? Personne n’ose faire de pronostics. La politique turque n’a jamais autant manqué de rationalité », souffle un professeur de ­sociologie.

Alain Finkielkraut et la meute de chacals

L’académicien a été menacé et insulté par une dizaine d’étudiants de l’IEP approuvés par des suiveurs. Qu’attend la direction pour exclure ces élèves qui recourent à l’intimidation et à la violence ?, souligne l’écrivain.

BRUCKNER, PASCAL

Alain Finkielkraut a été victime le 23 avril d’un pogrom antiraciste. Invité à parler à Sciences Po Paris, par une association d’étudiants souverainistes, il en a été expulsé par un groupe se réclamant de « l’antifascisme », « Sciences Po en lutte, Institut Clément Méric ». Il a pu finalement tenir sa conférence mais sous la protection de la police. Cet incident abominable est symptomatique d’un climat d’intolérance générale qui a déjà vu, par exemple, fin mars le blocage d’une représentation des Suppliantes d’Eschyle par des groupes racialistes ou le peintre Hervé Rosa accusé de colporter des clichés coloniaux pour une peinture réalisée au Sénat et censée célébrer l’abolition de l’esclavage.

Qu’est-ce que cela dit de notre époque ? Que nous vivons une inversion complète des valeurs. Que le fascisme nouveau se drape dans les atours de l’antifascisme, que la nouvelle peste brune se déguise en ennemi de la peste brune et celle-là irréfutable puisqu’elle comprend déjà sa propre critique. Les black blocs, anticapitalistes et antisystème, n’ont-ils pas adopté la chemise noire, l’uniforme mussolinien ? J’avais moi-même été, en août 2018, lors d’un colloque sur l’islamophobie, en Bretagne, la cible de ces groupes camouflés sous le logo de l’anarchie qui avaient tagué les murs de l’école où je devais intervenir.

De la même façon, comme l’a bien noté Pierre-André Taguieff, lors de la conférence de Durban en 2000, l’antiracisme est devenu la courroie de transmission d’un nouveau racisme, inattaquable celui-là puisque paré du bouclier de la vertu. Un renouvellement du racisme d’hier reconverti dans son contraire apparent : une aubaine. N’a-t-on pas vu apparaître, en 2015, un nouveau venu dans la lutte politique, « l’antifasciste antisémite », comme l’étaient les profanateurs d’un cimetière juif de Sarre-Union qui promettaient de combattre le nazisme… jusqu’au dernier juif. Voilà qu’il est permis et même recommandé d’être antisémite pour mieux tuer la bête immonde. Il y a quelque chose de pourri dans le monde de l’antiracisme qui voit l’alliance de la bêtise et du fanatisme prendre des proportions considérables. Voyez la navrante évolution de l’Unef, jadis grand syndicat étudiant, devenu le bastion d’un nouvel apartheid anti-Blancs. Il est étrange et effrayant qu’une génération qui n’a pas connu la guerre, ni Mai 68 et se réclame de la Résistance, commence par reproduire la geste des bourreaux. Les jeunes gens qui animent ces groupuscules sont peut-être, pour certains, bien intentionnés mais en tout cas abusés. Pour ces demeurés au front bas est fasciste quiconque ne pense pas comme eux. S’il est seul, juif de surcroît, comme Alain Finkielkraut, et a déjà été l’objet d’attaques antérieures, à Nuit debout et par des « gilets jaunes », c’est une merveilleuse occasion. Il y a chez ces chacals une attitude de meute flairant la bête blessée pour mieux l’achever.

Alain Finkielkraut n’est pas seulement un ami cher, il est un intellectuel majeur de notre époque. Que l’on soit d’accord ou non avec lui, sa parole est essentielle dans le débat. C’est la divergence qui est fondatrice de la vie de l’esprit et non le consensus béat. Derrière cette agression, c’est la liberté d’expression qui est en jeu ; demain n’importe quel intellectuel, en butte au politiquement correct, pourra être interdit d’accès aux universités, comme c’est déjà le cas sur de nombreux campus américains. Le vrai scandale, en l’occurrence, réside dans la passivité de l’administration. La direction de Sciences Po, même si elle a fini par garantir la sécurité de la conférence, devrait exclure les fauteurs de troubles. Décoloniaux, indigénistes, antifas : il faut bloquer ces groupuscules brun rouge dans l’œuf, les frapper du bras de la loi. C’est à la justice de combattre l’intolérance et à cet égard l’affaire Soral pourrait faire jurisprudence. Si une grande école, une université n’est pas capable d’assurer la liberté de parole d’un académicien, c’est à désespérer de l’état de nos libertés. La lâcheté mène à tous les renoncements.

PASCAL BRUCKNER

Les églises, victimes d’un inquiétant vandalisme

  1. F

Par Christophe Cornevin et  Service Infographie

Le Figaro

EXCLUSIF – Saccages, vols, profanations… Les lieux de culte catholiques sont pris pour cible sur tout le territoire, avec près de trois actes commis par jour. Des élus LR interpellent les autorités.

«Dieu pardonnera, moi pas»: Bernard Carayon, maire de Lavaur, dans le Tarn, ne décolère pas depuis la profanation qui a visé, le 5 février dernier, la cathédrale Saint-Alain, joyau du gothique méridional. En fin de journée, deux lycéens, identifiés grâce à des caméras situées à proximité, investissent le lieu de culte, embrasent l’autel d’une des chapelles de l’édifice ainsi qu’une crèche. Un crucifix est retourné, un second jeté tandis qu’un troisième Christ en croix a le bras tordu pour lui faire prendre une pose grotesque dans le confessionnal.

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«On venait d’achever cinq  années de travaux de restauration, pour une facture de 2 millions d’euros. Il a fallu en appeler aux pompiers pour aspirer l’épaisse fumée noire»Bernard Carayon, maire de Lavaur

«Cet acte fondamentalement antichrétien a été perpétré au moment même où l’on venait d’achever cinq  années de travaux de restauration, pour une facture de 2 millions d’euros, s’indigne l’édile du Tarn. Il a fallu en appeler aux pompiers pour aspirer l’épaisse fumée noire et à une quarantaine de paroissiens pour remettre de l’ordre.»

Si l’élu se dit «très chagriné et très surpris de l’entreprise de relativisation des évêques, en particulier de Mgr Georges Pontier, président de la conférence des évêques de France et originaire de Lavaur», Laurent Wauquiez, de son côté, se rend vite sur place pour fustiger la «christianophobie dans le pays». Dans la même semaine, quatre autres dégradations avaient été répertoriées dans des lieux de culte catholiques: à Maisons-Laffitte et Houilles, dans les Yvelines, à Dijon et à Nîmes. «Plusieurs églises profanées en peu de jours, ce n’est pas anodin, lance alors le chef de file des Républicains. Il ne doit pas y avoir d’omerta là-dessus. On doit pouvoir réagir […] C’est quelque chose qui blesse la France .»

Dans la foulée, le premier ministre, Édouard Philippe, est à son tour monté au créneau avec ce tweet: «Dans notre République laïque, on respecte les lieux de culte. De tels actes me choquent et doivent être unanimement condamnés. Je le dirai aux évêques de France lors de la réunion de l’instance de dialogue avec l’Église catholique.» 

Un dernier bilan, daté du 14 mars et que révèle Le Figaro, est édifiant. Dressé par le Service central de renseignement criminel (SCRC) de la gendarmerie, qui couvre 95 % du territoire, il recense 129 vols et pas moins de 877  dégradations ciblant des édifices catholiques sur l’ensemble du pays en 2018. Soit près de trois actes de vandalisme (2,75) par jour. Même s’il traduit un léger tassement au regard des années précédentes, en particulier de 2017 où un pic de 1045  faits a été atteint, le phénomène se maintient à un seuil plus que préoccupant. Un constat confirmé par le ministère de l’Intérieur qui a relevé, pour sa part, 1063 actes antichrétiens en 2018, en comptant les cimetières.

Dépeçage généralisé

Sur le front les dégradations, l’enchevêtrement des faits donne le vertige. Leur nature suscite l’indignation. Vitraux brisés, bénitiers renversés et tabernacles forcés dans le sanctuaire vendéen de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, croix de cinquante centimètres tracée à l’aide d’excréments et «ornée» d’hosties collées aux murs de Notre-Dame-des-Enfants à Nîmes, mais aussi statues détériorées, troncs cassés et autres cierges brisés à Morteau… Aucune parcelle du territoire n’est épargnée par ces actes.

Au chapitre des «vols d’objets religieux dans les églises», les gendarmes spécialisés sont formels: «Il s’agit majoritairement de vols d’opportunité et plus rarement de groupes criminels organisés.» Si l’on fait exception du spectaculaire cambriolage du Trésor de la cathédrale d’Angoulême, en novembre 2017, pour un préjudice estimé à 60.000 euros, l’un des faits les plus saillants remonte à seulement deux semaines, avec le démantèlement d’une équipe ayant écumé vingt églises du nord de la France et de Belgique. Au total, une centaine de pièces liturgiques, classées au patrimoine pour certaines, ont été récupérées pour une valeur globale de 100.000 euros.

«Ces vols n’ont aucune motivation antichrétienne mais bel et bien un intérêt financier»Des militaires spécialisés

Formels, les gendarmes assurent qu’il s’agit de «vols d’opportunité, commis sans effraction, l’accès aux églises étant facilité par le fait qu’elles sont le plus souvent ouvertes pour être accessibles au public ou, lorsqu’elles sont closes, les systèmes de fermeture présentent peu de résistance». Ce dépeçage généralisé n’a plus de limite, puisqu’il vise même les installations électriques ou le dallage, très prisé de collectionneurs comme ont pu le déplorer des églises bourguignonnes il y a deux ans.

«Ces vols n’ont aucune motivation antichrétienne mais bel et bien un intérêt financier », observent les militaires spécialisés en rappelant qu’«un calice peut être monnayé entre 200 et 2000 euros». Toujours selon nos informations, les deux zones les plus touchées s’étendent actuellement de Vannes à Saint-Nazaire ainsi qu’entre Valence et Avignon.

L’une des affaires les plus insolites remonte au 2 janvier 2017. Ce jour-là, l’hebdomadaire normand Les Nouvelles de Falaise diffuse une étrange «alerte enlèvement d’un nourrisson» à Thury-Harcourt, une commune de 3700 âmes dans le Calvados. Elle émane du père Michel Roger, curé de la paroisse de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, «cambriolée» sans effraction deux jours après Noël. «Le nourrisson était vêtu d’une couche seulement. Il répond au nom de Jésus. Ses parents, Marie et Joseph, très inquiets demandent que leur soit rendu leur enfant et, si possible, son petit mouton préféré dans les meilleurs délais, à leur domicile ou proche de leur domicile», poursuit non sans malice l’ecclésiastique qui exerce son magistère sur 61  clochers, isolés pour certains au cœur de la campagne. 

Comment protéger les quelque 42.258 églises et chapelles paroissiales dénombrées au 1er mars dernier par l’Observatoire du patrimoine religieux? En raison de la désertification des campagnes, du reflux de la fréquentation des fidèles et de la crise des vocations des prêtres, la question frise la gageure. Si, dans nombre de sites, la solution réside dans la fermeture des églises en dehors des horaires des messes ou dans les visites sur rendez-vous, les édifices les plus importants sont désormais équipés d’alarmes et de vidéosurveillance. Mais la facture, souvent lourde, interdit de généraliser ces dispositifs de défense passive qui ont pourtant fait leurs preuves dans les commerces, même les plus modestes.

Après l’Italie, la France reste aujourd’hui encore le deuxième pays dont le patrimoine cultuel est le plus convoité. Pillée, vandalisée, martyrisée, la fille aînée de l’Église n’en finit plus de subir la ronde pastorale des profanateurs.

Vandalisme dans les églises : en parle-t-on assez ? – Regarder sur Figaro Live

Pascal Bruckner: «La haine anti-juive prend plusieurs formes»

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Par Guillaume Perrault 

INTERVIEW – Le philosophe et romancier Pascal Bruckner réagit à la profanation du cimetière juif de Quatzenheim (Bas-Rhin). Il analyse ensuite, par ailleurs, ce qu’est l’islamo-gauchisme, qui semble manifeste dans les insultes et les menaces proférées contre le penseur Alain Finkielkraut samedi à Paris.

LE FIGARO. – Quelle réaction vous inspire la profanation des tombes du cimetière juif de Quatzenheim? 

Pascal BRUCKNER. – Quelle que soit l’identité des coupables, toute transgression d’un tabou, comme les vociférations antisémites lors de certains défilés des «gilets jaunes» samedi dernier, donne lieu à un phénomène d’emballement mimétique. Les suiveurs désirent faire parler d’eux à leur tour et accaparer l’attention publique pendant un jour ou deux. Ils se croient en état d’impunité et autorisés à surenchérir. Ils profanent les tombes avec des croix gammées. C’est comme les répliques d’un tremblement de terre, une sorte de réveil de l’abjection. La haine antijuive va ainsi jusqu’à s’en prendre aux morts, comme pour les tuer une seconde fois. 

Il existe différentes variétés d’antisémitisme. Les insultes et les menaces contre Alain Finkielkraut, samedi, à Paris, ont paru relever de ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme. Qu’entend-on par cette expression? 

L’islamo-gauchisme naît avec Michel Foucault en 1979 et son enthousiasme pour la révolution khomeyniste de Téhéran. Après Louis Massignon (1883-1962) et Jacques Berque (1910-1995), Foucault reconnaît la force politique explosive de l’islam renaissant. La date de naissance officielle de l’islamo-gauchisme est la publication en 1994 par Chris Harman, leader du SWP (Socialist Workers Party), le minuscule parti trotskyste anglais, d’un long article intitulé Le Prophète et le prolétariat, où il prône l’alliance entre militants de gauche et associations musulmanes radicales. Il faut selon lui ramener les brebis égarées de l’islamisme et les mobiliser au service de la seule cause qui vaille: la destruction du capitalisme. 

D’emblée c’est une duperie réciproque qui s’installe: tandis qu’une frange d’altermondialistes prônent l’accommodement avec l’islam, les intégristes, déguisés en amis de la tolérance, se servent de la gauche pour avancer leurs pions sous le masque d’une rhétorique progressiste. C’est toute l’histoire de l’alliance tragique de Tariq Ramadan avec la gauche européenne et surtout, en France, avec Mediapart. Double tromperie: les uns soutiennent le voile, au nom de la lutte contre le racisme et le colonialisme. Les autres feignent d’attaquer la mondialisation pour imposer leur version de la foi. 

Le stupéfiant dans ces palinodies, c’est à quel point une certaine gauche est prête à piétiner ses valeurs pour complaire aux barbus: l’égalité homme-femme, le doute salvateur, l’esprit critique, tout ce qui était associé traditionnellement à une position éclairée. L’islamo-gauchisme? La conjonction des ressentiments: une religion en plein désarroi fait alliance avec une gauche en pleine débâcle pour tenter de se sauver l’une par l’autre.

«Ce mariage contre-nature est le fruit d’un constat : l’effondrement total de tous les idéaux de la gauche.»

La fascination d’une certaine extrême gauche pour l’islamisme est-elle ancienne? Comment l’expliquer? Cette fascination a-t-elle évolué?

Ce mariage contre-nature est le fruit d’un constat: l’effondrement total de tous les idéaux de la gauche. L’Union soviétique s’est désintégrée, la classe ouvrière s’est massivement réfugiée chez Marine Le Pen, le tiers-monde embrasse avec enthousiasme l’économie de marché et le consumérisme: pour une fraction du mouvement progressiste, seule la jonction avec le fondamentalisme du Croissant sera l’occasion d’un second souffle. La bigoterie néo-bolchevique des fidèles égarés du marxisme a ceci de touchant qu’elle contraint les militants aux pires contorsions idéologiques. L’islam, cette «religion des opprimés» (Emmanuel Todd), devient le dernier grand récit auquel se raccrocher et qui remplace le communisme, la décolonisation, le panarabisme. La grandeur des musulmans vient de ce qu’ils sont les derniers porteurs de la promesse. 

«Jamais la schizophrénie entre le féminisme et l’antiracisme n’a été aussi marquée.»

Mais à quel prix? Au prix du reniement de soi et de la régression totale. Pour prendre un exemple, on a vu ainsi des féministes pures et dures (Caroline De Haas, Clémentine Autain) et le sociologue Éric Fassin chercher à minimiser le viol, à l’occasion des événements de Cologne le 1er janvier 2016, dès lors qu’il était commis par des immigrés contre des Européennes. Jamais la schizophrénie entre le féminisme et l’antiracisme n’a été aussi marquée. Le mâle en rut n’est coupable que s’il est blanc, hétérosexuel ou occidental. Les autres sont disculpés par avance, par remords postcolonial. Et haro sur les intellectuels arabo-musulmans tels Kamel Daoud ou Boualem Sansal qui osent remettre en cause leur propre religion! 

C’est une même culture de l’excuse qui touche les meurtres de masse: ainsi, les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, qui ont fait 130 morts, ont été expliqués par le sociologue Geoffroy de Lagasnerie par le fait que «les terrasses de café sont un des lieux les plus intimidants pour les jeunes des minorités ethniques […] Un espace où l’on n’ose pas s’asseoir, où l’on n’est pas bien accueilli, où l’on n’est pas servi, où, quand on est servi, c’est cher. Un des lieux les plus traumatisants […] Au fond, vous pouvez dire qu’ils ont plaqué des mots djihadistes sur une violence sociale qu’ils ont ressentie quand ils avaient 16 ans». Bref, la gauche est malade du déni: les terroristes, loin d’être des meurtriers, sont des archanges dont les forfaits nous incombent. «Ces monstres sont le produit de notre société. Ce n’est pas l’islam qui a produit ces terroristes. Ces derniers se prétendent de l’islam mais n’ont rien à voir avec l’islam. En revanche, ils sont le produit de toutes les fractures, de toutes les déchirures de notre société»,a écrit le journaliste Edwy Plenel (Bondy Blog, 14 janvier 2015). 

Le discours assimilant Israël à un État raciste pratiquant l’apartheid comme l’Afrique du Sud d’antan est très présent à l’extrême gauche. Pourquoi ces propos sont-ils aussi fréquents dans cette famille de pensée? 

«La haine d’Israël est le principal aphrodisiaque du monde arabe», disait feu le roi Hassan II. Il est aussi le seul fédérateur de toutes ces familles politiques souvent en désaccord. Selon cette vulgate, les Juifs ont perdu tout droit au titre de parias, lequel est désormais l’apanage des Palestiniens. Les musulmans sont devenus les nouveaux Juifs de l’humanité, alors que les Israéliens sont les nouveaux nazis. «Sionisme ADN criminel de l’humanité», criait-on dans les rues de Paris en 2006, «Hitler était sioniste», déclare en 2016 l’ancien maire travailliste de Londres Ken Livingstone. C’est au nom de l’antiracisme et de l’anticolonialisme que l’on condamne l’État hébreu. 

Pour citer un historien italien, Enzo Traverso, depuis la création d’Israël, il est arrivé aux Juifs une malédiction pigmentaire: ils ont «blanchi», ont franchi «la ligne de couleur» et sont devenus «Blancs» c’est-à-dire oppresseurs. Avec la fin de l’antisémitisme, le Juif est entré dans la race supérieure, avec la création d’Israël, il est entré dans la maladie européenne du nationalisme et c’est ce qui l’a perdu. Et tout Juif est comptable de l’existence d’Israël, sauf s’il rompt publiquement avec lui. À ces torrents de sottises, il n’est qu’une réponse: aujourd’hui, l’État d’Israël est la seule zone de paix, de prospérité et de respect des libertés individuelles dans un Moyen-Orient en proie au chaos.

* Auteur de près d’une trentaine d’ouvrages, Pascal Bruckner a notamment publié un essai remarqué, «Un racisme imaginaire. La querelle de l’islamophobie» (Grasset, 2017, 272 p., 19 €).

Kamel Daoud et Boualem Sansal, l’hymne à la liberté de deux écrivains algériens

  1. VOX
  2. Vox Monde

Par Alexandre Devecchio 

RENCONTRE – Adversaires des islamistes et du régime de Bouteflika, les deux plus grands écrivains algériens de leur époque se respectent et s’admirent. Pourtant, ils n’avaient jamais croisé leur regard dans la presse. Pour Le Figaro, ils ont échangé longuement. À propos de l’Algérie, de la France, de l’islam, de l’exil et d’Albert Camus…

Leur première rencontre s’est faite dans les nuages. C’était il y a une dizaine d’années. Les deux écrivains algériens étaient tous les deux à 10.000 mètres d’altitude: dans un avion quelque part entre Alger et Marseille. Kamel Daoud est assis une ou deux rangées devant Boualem Sansal, qui ne l’a pas remarqué. «Je n’osais pas aller lui parler. J’ai passé la majorité du vol retourné à me dire: “j’y vais ou j’y vais pas?” A la fin, j’en avais un torticolis!, se souvient Daoud. J’admire énormément Boualem Sansal. Et pourtant pour un Algérien en admirer un autre, c’est très difficile! (rire) J’admire son œuvre, mais aussi l’homme: sa liberté et son indépendance.» 

L’admiration est réciproque: «Kamel Daoud a été une lumière dans le ciel pour moi, affirme l’auteur du Serment des barbares. Dans les années 1990 je n’avais plus d’espoir. Je pensais que l’Algérie allait tomber, définitivement. Un jour, j’ouvre le quotidien d’Oran (où Daoud a été chroniqueur pendant une quinzaine d’années, NDLR) et je lis une chronique: je me dis, “ça existe encore ce genre de prises de parti?” Ce n’est pas possible qu’un homme parle comme ça dans ce pays! On était en pleine guerre civile et le plus important était de manifester du courage.»

Boualem Sansal et Kamel Daoud, le 20 novembre 2018 à Paris.
Boualem Sansal et Kamel Daoud, le 20 novembre 2018 à Paris.  – Crédits photo : FRANCOIS BOUCHON/François Bouchon / Le Figaro

Malgré l’amitié littéraire et intellectuelle qui les lie, les deux hommes n’ont que de très rares occasions de se rencontrer. Daoud habite à Oran tandis que Sansal vit à Boumerdès près d’Alger: les deux villes sont situées à 400 km d’écart. La surveillance du régime isole les deux écrivains. Il leur arrive cependant de dîner chez l’ambassadeur de France en Algérie. 

Cette fois, la rencontre a eu lieu au Figaro, un matin de la fin du mois de novembre, devant un modeste petit déjeuner. C’était la première fois qu’un journal leur proposait un entretien croisé. Les deux hommes ont sauté sur l’occasion malgré un agenda surchargé. La parution concomitante en France de leurs derniers livres* respectifs leur a permis d’être à Paris au même moment. 

Une même communauté de destin

Sansal et Daoud, ce sont deux visages de la liberté. Le premier est aussi placide que le second est tempétueux. Sansal, avec ses longs cheveux blancs et son éternel sourire plein de sagesse, a des allures de vieux maître de kung-fu impassible. C’est dans cette profonde sérénité qu’il puise la force d’être libre. Daoud se nourrit au contraire de l’adversité. Chez lui, on devine la colère rentrée et la rage de vivre. S’il n’y avait eu les livres, l’ancien adolescent mystique serait peut-être devenu moudjahidine. Sa rencontre avec la littérature a dirigé sa révolte contre les pouvoirs établis et les dogmatismes. 

Les retrouvailles entre les deux hommes sont simples, chaleureuses, presque fraternelles. Daoud et Sansal partagent une vraie communauté de destin et s’inscrivent dans une même filiation littéraire et philosophique. Tous deux sont considérés comme les plus grands écrivains algériens de leur époque. Tous deux savent conjuguer le particulier et l’universel. Tous deux sont des adversaires irréductibles du régime de Bouteflika. Tous deux défient les bigots et les fanatiques. Tous deux sont censurés en Algérie. Tous deux sont à leur manière des héritiers d’Albert Camus. Comme l’auteur de L’Étranger, Daoud et Sansal sont à la fois des hommes révoltés et des hommes tiraillés: partagés entre la France et l’Algérie, entre le désir d’exil et l’attachement à leurs racines, «dissidents courageux» en Occident, «suppôt de la France» en Orient.»

Coïncidence troublante, Sansal a vécu dans son enfance rue Darwin à cent mètres de la maison du Prix Nobel dans le quartier populaire de Belcourt à Alger. Kamel Daoud a, lui, rendu un vibrant hommage à Camus à travers son premier roman, Meursault, contre-enquête , qui fait écho à L’Étranger. Il y fait parler le frère de l’Arabe tué par Meursault dans le chef-d’œuvre de Camus. Certains ont voulu y voir une critique de la colonisation alors que le livre analyse plutôt l’échec de la décolonisation. Daoud y montre comment la mémoire obsédante des crimes de la colonisation et de la guerre d’indépendance est devenue une prison pour les Algériens enfermés à jamais dans le statut de victimes, incapables de construire l’avenir. 

«Nous avons aujourd’hui des millions d’“anciens combattants” qui viennent d’on ne sait où. Qui s’imaginent tout connaître, mais qui n’ont rien vécu»Boualem Sansal

«Le souvenir que peut avoir la génération de Boualem de la guerre d’Algérie n’est pas du tout le même que celui des générations suivantes, qui ne l’ont pourtant pas vécue, explique Daoud. La génération actuelle en fait une reconstitution fantasmée compensatoire. Avec un très fort sentiment anti-français. Les jeunes de 17 ans te parlent de la colonisation française avec une haine, que même mon père qui a vécu cette période n’adopte pas.» «Nous avons aujourd’hui des millions d’“anciens combattants” qui viennent d’on ne sait où. Qui s’imaginent tout connaître, mais qui n’ont rien vécu.», ironise Sansal. 

Daoud est né huit ans après la proclamation d’indépendance tandis que Sansal avait déjà 13 ans lorsque l’Algérie est devenue indépendante. Il a connu l’Algérie des années 1960 communiste et athée où l’on ne faisait pas le ramadan et où l’on pouvait sortir bras dessus, bras dessous avec sa petite amie, boire des verres en terrasse. L’Algérie des pieds-rouges, véritable Mecque des révolutionnaires où la religion était considérée comme l’opium du peuple. «Il y avait à Alger tout le gratin de la gauche internationale: Che Guevara avait un appartement en face de la cathédrale. Les Black Panthers et Régis Debray étaient-là aussi. Étudiant, j’ai même rencontré mes idoles Bob Dylan et Jane Fonda. Et puis Boumediene, avec son coup d’État, en 1965, a sifflé la fin de la récréation: “la parlotte, c’est fini, maintenant l’Algérie c’est une caserne!”», se souvient l’auteur de Gouverner au nom d’Allah

«Les pieds-rouges sont rentrés chez eux. Petit à petit, sont arrivés ceux qu’on appelait les pieds-verts, des prédicateurs venus d’Arabie, du Yémen allant de marché en mosquée prêcher le retour de l’islam. On se moquait d’eux, mais en trois ans, ils ont islamisé tout le monde, y compris les enfants dans les écoles. Et toi, Kamel, tu es tombé dans le piège un bref instant…»

«La culture est vraiment vitale. Vitale pour sauver les gens. Celle-ci seulement pourra prémunir les jeunes contre les manipulations religieuses et les idéologies les plus morbides»Kamel Daoud

La politique d’arabisation menée par le gouvernement sous la pression de l’Arabie saoudite se révèle être, en réalité, une politique d’islamisation. Sansal, dont l’épouse est tchèque, retire sa fille de l’école et l’envoie étudier à Prague. Daoud, alors adolescent, n’a pas cette chance. «Plus exactement, le piège s’est refermé sur moi. Vous êtes jeune, vous avez soif d’absolu. Vous avez le FLN d’un côté, autrement dit, le néant, le rien. Et de l’autre côté, vous avez une offre idéologique qui prend tout en charge, vous parle de l’hygiène, du corps, de la mort… Entre le FLN et le prêcheur, il apparaissait plus tentant de choisir le prêcheur. D’autant que celui-ci offrait de l’épopée à l’adolescent désœuvré que j’étais. Le seul moyen de sortir de la caserne, c’était la mosquée.» 

Ce qui sauvera le jeune homme, c’est la lecture et l’écriture, son seul espace de liberté. Il s’empare de tous les livres qui lui tombent sous la main: de vieux Jules Verne déchirés et même des manuels de cuisine. Il noircit lui-même des cahiers entiers. La leçon qu’il en tire est simple: «La culture est vraiment vitale. Vitale pour sauver les gens. Il faut transmettre aux jeunes le maximum de culture. Celle-ci seulement pourra les prémunir contre les manipulations religieuses et les idéologies les plus morbides. Si la culture n’est pas là pour tempérer tout ça, alors c’est la catastrophe.»

La cible des islamistes

La catastrophe en Algérie a eu lieu durant la décennie noire des années 1990 où le Groupe islamique armé (GIA) kidnappe, viole et égorge à tout va: 200.000 Algériens sont assassinés. Si la guerre civile est aujourd’hui terminée, rien n’est réglé. L’islamisme a été vaincu militairement, mais il l’a emporté culturellement. Il est plus que jamais enraciné dans la population et les deux écrivains redoutent le pire. Le crépuscule de Bouteflika ajoute à leur inquiétude. «Comme le gaz, l’islamisme occupe tout, il prend tout l’espace…» constate Sansal. 

«Le jour où nous apparaîtrons comme une vraie menace pour quelqu’un du régime, nous finirons par être tués»Kamel Daoud

«L’immobilisme actuel en Algérie est un leurre, auquel tout le monde veut croire, tout n’est pas statique: les islamistes sont très actifs et ils conquièrent, explique Daoud. Le régime depuis des années, sous-traite l’espace public, les médias, les journaux, les chaînes de télévision, le réseau de mosquées, les prêcheurs à la gestion islamiste. La société est convertie. Nous n’avons plus de citoyens mais des croyants!» 

Pour les deux écrivains, le scénario le plus probable après la disparition de Bouteflika est l’alliance entre les islamistes et les nouveaux officiers avec un danger: l’émergence d’un «Iran sunnite» en Afrique du Nord. Dans un contexte politique aussi instable, leur notoriété en Europe ne les protège plus. «Dans les télévisions islamistes il y a des appels au meurtre contre nous. Cela me fait peur, j’ai une famille», lâche Daoud. «Le jour où nous apparaîtrons comme une vraie menace pour quelqu’un du régime, nous finirons par être tués», acquiesce Sansal.

Pensent-ils à s’exiler, à rejoindre la France?

«C’est surtout en France que j’ai peur pour ma vie. Je suis terrorisé par l’électron libre de 17  ans qui peut vous tuer à tout instant, par fanatisme»Kamel Daoud

«Comme tous les Algériens, on y pense tous les matins. Et puis le soir, on se dit, “on verra plus tard”», plaisante Sansal. Comme Camus, il est longtemps resté pour sa mère, aujourd’hui décédée. Ses filles vivent à Prague et sont européennes. Pour lui, il y a désormais moins d’urgence à partir. Daoud, lui, se sent coincé entre sa mère et ses enfants. «Je suis plus terrorisé pour ma fille que pour mon garçon. Un pays, pour moi, ce n’est pas un drapeau et un hymne. C’est l’endroit où l’on voudrait que nos enfants grandissent. Or, en Algérie, tous veulent expatrier leurs enfants. Donc ce n’est plus un pays.». «Les Algériens pensent beaucoup à partir pour leurs enfants. Mais s’ils partent, ils se disent que ces derniers risquent de tomber de Charybde en Scylla s’ils viennent dans les banlieues françaises», précise Sansal. 

En réalité, si Daoud et Sansal hésitent, c’est aussi parce que la France leur apparaît aujourd’hui de moins en moins comme la nation de Voltaire et de plus en plus comme le pays de Soumission de Houellebecq. «C’est surtout en France que j’ai peur pour ma vie. Je suis terrorisé par l’électron libre de 17  ans qui peut vous tuer à tout instant, par fanatisme», confie Daoud. Quant à Boualem Sansal, la seule tentative d’agression dont il a été victime s’est produite à Nice. L’agresseur était franco-algérien. Les deux écrivains sont la cible des islamistes et du régime, mais pas seulement.» LIRE AUSSI – Boualem Sansal: «Oui, l’Europe a peur de l’islamisme, elle est prête à tout lui céder»

Les attaques viennent également d’une partie du monde intellectuel occidental qui, par mauvaise conscience coloniale, les accuse de «stigmatiser» les musulmans, de faire le jeu de l’extrême droite ou des «islamophobes». Daoud a ainsi essuyé les foudres de certains universitaires français pour avoir dénoncé les viols de Cologne. Aux fatwas réelles s’ajoutent ainsi des fatwas symboliques de plus en plus lourdes à porter. D’autant que leur refus de toute logique communautaire les expose aussi à la détestation de certains musulmans qui voient en eux la figure du «traître». 

«Ce que je ne comprends pas, c’est que les Algériens ne font même pas de résistance quand ils en ont la possibilité, dans des pays démocratiques, comme la France»Boualem Sansal

Entre deux rives, attaqués d’un côté comme de l’autre, Kamel Daoud et Boualem Sansal observent, amers, qu’il est de plus en plus difficile aujourd’hui de défendre une position universaliste, y compris en Europe. «Ce que je ne comprends pas, c’est que les Algériens ne font même pas de résistance quand ils en ont la possibilité, dans des pays démocratiques, comme la France», constate Sansal. «Ils font même le contraire, Boualem. Ils nous reprochent à nous de prendre la parole librement, s’emporte Daoud. À chaque fois que je prends la parole dans un débat, il y a toujours un Algérien pour se lever et me dire: “Vous salissez le pays, votre parole est récupérée par l’extrême droite”. Les communautés étrangères dans les pays occidentaux, votent islamiste. Quel paradoxe! Ils veulent vivre dans des pays de modernité et nous fourguent, à nous, des califats par procuration. Pourquoi vivent-ils dans un pays de liberté et ne l’augmentent-ils pas, cette liberté, au lieu de la museler? On ne vient pas dans un pays libre pour vivre replié sur soi. C’est inacceptable. Ça me tue. J’ai envie de passer un appel au bonheur: soyez heureux! Il faut écrire un appel aux exilés, Boualem, pour qu’ils arrêtent d’alimenter leur malheur.»

«Le Peintre dévorant la femme» de Kamel Daoud, «Ma nuit au musée», Stock, 140 pages, 17 euros.

«Le Train d’Erlingen ou La Métamorphose de Dieu», Boualem Sansal, collection Blanche, Gallimard, 256 pages, 20 euros.

Cet article est publié dans l’édition du Figaro du 15/01/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

Alain Finkielkraut: “Je suis toujours Charlie et je n’en démordrai pas”.

Alain Finkielkraut: «Je suis toujours Charlie et je n’en démordrai pas»

Alain Finkielkraut.

EXCLUSIF – Quatre ans après les attentats de janvier 2015, le philosophe, admirateur de Houellebecq, confie au Figaro ses inquiétudes face à la «dislocation» de la France.


L’islamisme, un défi pour notre civilisation. – «Le Figaro Enquêtes» publie cette semaine un recueil exceptionnel de textes, interviews, reportages d’observateurs parmi les plus brillants de leur époque. Ils éclairent et décryptent un phénomène sans précédent: le choc de civilisations à l’intérieur même de l’Europe et de la communauté nationale.

Disponible en kiosque et sur la boutique en ligne du Figaro


Quatre ans après les attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015 en France, qui ont visé la rédaction du journal Charlie Hebdo, mais aussi des policiers et des clients d’une supérette kasher, et au cours desquels dix-sept personnes ont été tuées, Alain Finkielkraut reste, plus que jamais, Charlie. Car ce qu’il appelle «le parti de l’Autre» ou le «camp du déni» n’a pas dit son dernier mot. Certes, les bien-pensants n’ont plus le monopole de la parole légitime et une prise de conscience tardive s’opère. Mais les comparaisons incessantes avec les années 1930 continuent d’occulter une partie de la réalité tandis que le mouvement «décolonial», est, avec ses réseaux associatifs, très présent dans l’université. «La France se disloque, constate Alain Finkielkraut, et face à la force du nombre, il n’y a pas de recettes pour résorber la fracture.»

FIGAROVOX. – Quatre ans après les attentats de janvier 2015 êtes-vous toujours Charlie?

Alain FINKIELKRAUT.La caricature n’est pas la forme d’humour que je préfère. Mais face à des intellectuels – comme Pierre Rosanvallon qui se permet d’écrire une histoire intellectuelle de la période récente, sans la moindre référence aux attentats qui ont précédé le 11 janvier, ou bien encore Danièle Sallenave, qui dans son dernier livre, L’Églantine et le Muguet, s’en prend aux penseurs «républicains, néoconservateurs» et explique la montée de l’islamisme dans notre pays par notre passé colonial, et la situation qui est faite à nos concitoyens musulmans d’origine immigrée – alors oui, évidemment, face à eux, je suis Charlie et je n’en démordrai pas.

– Crédits photo : BERTRAND GUAY/AFP

Le 11 janvier 2015, entre 1,2 et 1,6 million de personnes ont marché à Paris contre la terreur et pour la liberté d’expression. Que reste-t-il de cette marche?

«Je suis Charlie, je suis juif, je suis la police, je suis la République», lisait-on sur les banderoles de la grande manifestation du 11 janvier. Nuit debout a voulu laver la tache, en investissant la place de la République, pour dénoncer, comme si de rien n’ était, la bourgeoisie capitaliste, l’État policier et ses chiens de garde intellectuels. La brèche ouverte par les attentats dans la vision progressiste de l’histoire était colmatée. L’islam radical disparaissait, il n’était plus question des violences antipolicières, ni du nouvel antisémitisme. Tout se ramenait au face-à-face des «dominants» et des «dominés». C’était désespérant mais cela n’a pas pris ; malgré la ferveur médiatique, le peuple était le grand absent de cette assemblée populaire. On peut donc dire que le 11 janvier vit encore.

Un an après, Emmanuel Todd écrivait, Qui est Charlie?, qui faisait du 11 janvier une marche islamophobe…

À la question «Qui est Charlie?», Emmanuel Todd répond comme le faisait Guy Bedos, mais avant les attentats: «Charlie est le nom d’une bande de scélérats.» Dès le début de son livre, la sentence tombe: «Blasphémer de manière répétitive, systématique sur Mahomet, personnage central de la religion d’un groupe faible et discriminé, devrait être, quoi qu’en disent les tribunaux, qualifié d’incitation à la haine religieuse, ethnique ou raciale.» Et Todd accable de son mépris les manifestants du 11 janvier, «des millions de Français sont descendus dans la rue pour défendre le droit de cracher sur la religion des faibles». Ces insultes aux morts, et à ceux qui ont choisi de les honorer, ont valu à l’anthropologue la couverture de L’Obs, ce journal dont Jean Daniel avait su faire l’organe de la gauche antitotalitaire. Raison de plus pour être Charlie.

Après le sursaut du 11 janvier, il y a eu notamment les attentats du 13 novembre 2015, le 14 juillet 2016 à Nice, l’assassinat du père Hamel ou encore l’attaque de Trèbes. La nation s’est-elle habituée à l’horreur terroriste aussi bien qu’à l’islamisme ordinaire?

«Non on ne s’habitue pas. À chaque attentat, on espère seulement – sans trop y croire – que c’est la dernière fois»

Alain Finkielkraut

Non on ne s’habitue pas. À chaque attentat, on espère seulement – sans trop y croire – que c’est la dernière fois. Mais on a du mal à réaliser que le djihadisme est la forme paroxystique d’un phénomène sans précédent: le choc de civilisations, à l’intérieur même de la communauté nationale.

La France se disloque et, face à la force du nombre, il n’y a pas de recettes pour résorber la fracture. Les ministres de l’Intérieur font les uns après les autres le constat de cette impuissance. Le dernier en date, Gérard Collomb, a dit après avoir passé dix-huit mois Place Beauvau que les communautés vivent aujourd’hui côte à côte et que demain cela risque d’être face à face.

Le problème est aussi Européen. Visiblement, la CEDH n’est pas Charlie. La Cour européenne des droits de l’homme a confirmé la condamnation d’une Autrichienne qui avait évoqué lors d’un meeting la «pédophilie» de Mahomet. De même, le comité des droits de l’homme des Nations unies a également condamné symboliquement la loi française sur la burqa. L’islam radical profite-t-il de notre vision dévoyée des droits de l’homme?

«La France doit prendre le contre-pied du président de la Cour de cassation et se retirer du Comité des droits de l'homme de l'ONU», clame Alain Finkielkraut.
«La France doit prendre le contre-pied du président de la Cour de cassation et se retirer du Comité des droits de l’homme de l’ONU», clame Alain Finkielkraut. – Crédits photo : Francois Bouchon/François Bouchon / Le Figaro

Dans les démocraties modernes, comme l’a très bien montré le philosophe Robert Legros, ce n’est pas seulement le peuple ou la nation qui est la source ultime de la loi, mais l’humanité. Tous les pouvoirs viennent de l’humanité, s’exercent au nom de l’humanité et s’accomplissent sous la surveillance de l’humanité. Pour le dire autrement, l’assemblée des citoyens ne peut pas voter une loi contraire aux droits de l’homme. Ce bel édifice est aujourd’hui en péril parce que le consensus sur la signification des droits de l’homme s’est brisé. Pour l’ONU, pour un certain nombre d’autres instances internationales, le port du voile intégral relève de la liberté d’expression. Et le président de la Cour de cassation française a laissé entendre que la justice de notre pays devrait s’incliner devant l’avis du Comité des droits de l’homme de l’ONU, estimant que la décision française d’interdire le voile à la crèche Babilou avait porté atteinte à la liberté religieuse.

Les dissidents d’Europe de l’Est pouvaient invoquer les droits de l’homme contre le pouvoir totalitaire ; c’est aujourd’hui entre deux conceptions des droits de l’homme que le combat se déroule. La France doit prendre le contre-pied du président de la Cour de cassation et se retirer du Comité des droits de l’homme de l’ONU. En s’y maintenant, elle trahit son histoire.

Pour en revenir au 11 janvier, au lendemain de cette marche, vous aviez déclaré dans les colonnes du Figaro: «Une bataille s’est engagée entre le parti du Sursaut et le parti de l’Autre.» Quatre ans après, quel parti a gagné cette bataille?

Le mouvement «décolonial» est avec ses réseaux associatifs, très présent dans l’université. Il dénonce, contre toute évidence, le racisme d’État. Il attaque l’universalisme républicain ; il invoque le féminisme pour légitimer le port du voile et la laïcité pour légitimer les revendications religieuses. Malheureusement, la gauche, dans sa majorité, ne trouve rien à y redire. Ainsi sacrifie-t-elle ses propres principes à une défense inconditionnelle de l’Autre. Le «parti de l’Autre» met la violence islamiste sur le compte de l’inégalité. «Nous enfantons des monstres qui nous tuent, nos bourreaux sont d’abord nos victimes», souffle-t-il. Cette thèse ayant quand même du plomb dans l’aile, une autre interprétation vient de voir le jour. Dans son livre Un temps pour haïr, Marc Weitzmann croit pouvoir déceler une collusion entre le néopopulisme très actif en Europe et ce qu’il appelle les courants réactionnaires musulmans. Même haine pour les élites et le mondialisme, même goût de l’authenticité, même homophobie, même phallocratie misogyne et, si j’ai bien compris, même apologie du sacrifice. Pour Marc Weitzmann, voir dans le comportement d’Arnaud Beltrame un geste sacrificiel, c’est s’inscrire dans la même logique que les djihadistes. Cette confusion entre sainteté – mourir pour l’autre – et barbarie – faire de son corps une arme de destruction massive – a quelque chose de désespérant. Elle témoigne du nihilisme dans lequel certains sont tombés. Heureusement pas tout le monde.

«Ceux qui comparent notre époque aux années 1930 n’ont qu’un but, occulter le véritable et nouvel antisémitisme»

Alain Finkielkraut

Alexandre Devecchio : « L’amalgame entre le terrorisme et l’islamisme doit être fait. » – Regarder sur Figaro Live

Pour Edwy Plenel, les musulmans d’aujourd’hui sont les juifs d’hier?

Ce qui endormait la vigilance des nations dans les années 1930, c’était la hantise d’un retour de l’esprit de 1914 ; ce qui nous démobilise aujourd’hui, c’est la hantise d’un retour des années 1930. Pour Luc Boltanski, pour Enzo Traverso ou pour Edwy Plenel, l’islamophobie prend le relais de l’antisémitisme et ils voient renaître les théories nationalistes et traditionalistes chères à Charles Maurras, dans la bouche d’intellectuels qui auraient été autrefois dénoncés par l’Action française en tant que juifs. À cela, Charb, l’une des victimes de l’attentat du 7 janvier, avait, d’avance, répondu: «En 1931, existait-il un terrorisme international qui se réclamait du judaïsme orthodoxe? Des terroristes juifs revendiquaient-ils d’instaurer l’équivalent juif de la charia en Libye, en Tunisie, en Syrie et en Irak? Un Ben Laden avait-il envoyé un biplan s’écraser sur l’Empire State Building? Je ne suis pas historien mais je ne pense pas.» Les années 1930, c’était la montée irrésistible de l’antisémitisme. Ceux qui comparent notre époque aux années 1930 n’ont qu’un but, occulter le véritable et nouvel antisémitisme, car étant le fait des dominés, il ne cadre pas avec leur vision du monde.

Quand on voit des journalistes du Mondetel que Davet et Lhomme ou Chemin et Bacqué décrire l’islamisation de la France, on se dit que le temps du déni touche à sa fin…

Il se passe des choses. Les progressistes avaient voulu dresser une espèce de cordon sanitaire. Or on voit que ce n’est plus possible ; même sur des chaînes d’info en continu, des dialogues improbables se nouent, comme entre Romain Goupil et Robert Ménard. Les Bien-pensants n’ont plus le monopole de la parole légitime. Et effectivement, comme l’a dit le magazine Causeur, il est amusant de voir Le Monde découvrir la Lune. Vingt ans presque après la parution des Territoires perdus de la République.

On peut se réjouir de cette prise de conscience tardive, mais il n’est pas sûr que le parti du déni ait dit son dernier mot. Après une agression spectaculaire dans un lycée professionnel de Créteil, par un lycéen braquant son professeur, le hashtag «Pas de vague» est apparu sur Twitter. Des professeurs ont décrit les violences quotidiennes dont ils étaient victimes, mais Le Mondea aussitôt mis le couvercle sur cette expression. Un sociologue a expliqué, chiffres à l’appui, qu’il n’y avait pas plus de violences aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Il a également affirmé que les sanctions étaient contre-productives. Après quoi, Le Mondea publié un tableau des inégalités scolaires en Seine-Saint-Denis: autrement dit, si violence il y a, elle est le fait du pouvoir, de l’État. Mais peut-être que dans vingt ans, s’ils sont encore d’attaque, Davet et Lhomme réuniront une équipe de journalistes et écriront un livre sur les violences scolaires, appelé «L’ école à feu et à sang». À ce moment-là bien sûr, les micros se tendront vers les coordinateurs de ce livre. L’arrogance du progressisme n’est certes plus de mise, mais le combat n’est pas fini.

«Je pense que le mot “migrant” est en lui-même très révélateur», explique Alain Finkielkraut.
«Je pense que le mot “migrant” est en lui-même très révélateur», explique Alain Finkielkraut. – Crédits photo : Francois Bouchon/François Bouchon / Le Figaro

Déjà en 1989, vous alertiez sur les dérives communautaires à propos de l’affaire du voile à Creil. N’avons-nous pas perdu trop de temps?

Je pense que l’on a perdu beaucoup de temps. Je me souviens, avec le cœur serré, de la conférence de presse de Georges Bensoussan – Barbara Lefebvre était présente également – pour les 10  ans de la parution des Territoires perdus de la République, où il disait: «Depuis le livre, dans les banlieues, la situation s’est aggravée. L’antisémitisme n’est plus une opinion: c’est devenu un code culturel.» Il n’y avait pas de journalistes à cette conférence, simplement quelques amis. C’était en 2012. Il a fallu attendre 2018 pour que paraisse le «manifeste contre le nouvel antisémitisme». Ce mot de «nouveau» a d’ailleurs quelque chose d’absurde puisque cela fait plusieurs décennies que ça dure et que le signal d’alarme a été tiré il y a vingt ans. L’aveuglement a duré un temps fou et nous ne sommes d’ailleurs toujours pas au bout de nos peines. Daniel Schneidermann sur son blog a salué la parution d’un livre Les Territoires vivants de la République. Ce que peut l’école: réussir au-delà des préjugés en disant, «voilà la meilleure réponse à apporter à Georges Bensoussan et à ses coauteurs». La crainte de stigmatiser la jeunesse en déshérence des banlieues reste tellement forte que l’on a toujours du mal à regarder la réalité en face.

Concernant l’affaire du voile de Creil, c’est en 2004 seulement que la France a pris conscience du problème et de sa teneur. C’est à cette date qu’une loi interdisant le port de signes religieux ostensibles à l’école a été votée. La commission Stasi, du nom de Bernard Stasi qui la présidait, qui devait réfléchir à l’application du principe de laïcité, était pourtant défavorable à la loi. Rien n’était gagné. Et rappelons aussi qu’à l’origine, ceux qui soutinrent le proviseur contre l’élève voilée se firent durement attaquer. Aujourd’hui, on s’aperçoit que le voile n’est qu’un aspect des revendications islamistes. Jean-Pierre Obin expliquait dans son rapport, en 2004, que les élèves voulaient partager, diviser les sujets enseignés entre ce qui était halal et ce qui était haram. Comme à la cantine. De plus en plus de lycées, de collèges et même d’écoles primaires sont confrontés à ce problème. Tout récemment, on a eu des exemples d’écoles où les garçons refusaient de donner la main aux filles. Le problème est loin d’être réglé.

Après Charlie, il y a eu la crise «migrants». Si le tabou sur l’islam commence à se fissurer, celui sur l’immigration semble indestructible…

Je pense que le mot «migrant» est en lui-même très révélateur. Aux yeux des partisans de l’hospitalité inconditionnelle, de l’ouverture infinie des frontières, l’homme qui arrive ne se définit ni par son origine ni par sa destination, mais par son errance. C’est un voyageur et, qui plus est, un voyageur sans bagages. On ne veut pas voir autre chose en lui que l’homo migrator. Cet aveuglement est évidemment problématique et dangereux, parce que l’antisémitisme dont l’Europe est aujourd’hui le théâtre n’est plus endogène. Il vient de l’extérieur, c’est un produit d’importation. Il est donc lié à l’immigration. Cela doit être dit avec autant de tact que possible, car il ne s’agit évidemment pas de décrire les migrants comme des envahisseurs pogromistes. Mais ce problème devrait quand même pouvoir être évoqué. Or avec le mot «migrant», c’est impossible, cette réalité est occultée. L’immigration est le dernier refuge de l’antiracisme idéologique. C’est une forteresse qui me semble très difficile à conquérir.

Le président Macron oppose les nationalistes aux progressistes. Le nationalisme est-il aujourd’hui la menace prioritaire en Europe?

Emmanuel Macron a fondé sa campagne sur l’opposition entre les progressistes et les conservateurs. Il module ce grand clivage en parlant dorénavant de populistes et de nationalistes. Le danger de l’extrémisme existe. Il y a eu récemment en Italie une marche pour célébrer le 90e anniversaire de la marche sur Rome des Chemises noires de Benito Mussolini.

Toutefois, à travers cette critique du populisme et du nationalisme, on cherche à criminaliser le droit des peuples à la continuité historique. Christophe Guilluy a écrit que si insécurité culturelle il y a, c’est parce que ceux qui avaient le statut de référent culturel sont mis en minorité là où ils vivent. Cela leur est insupportable, leur révolte est absolument légitime. Elle doit être écoutée et cette écoute doit se traduire dans les faits. Si nous voulons que notre pays reste vivable, il faut ralentir les flux migratoires ; car la force du nombre rend toute assimilation, et même toute intégration, impossible.


LE FIGARO ENQUÊTES – L’islamisme, un défi pour notre civilisation

– Crédits photo : nhlacer

Que dit le Coran? Entre chrétiens et musulmans, quel dialogue possible? Quelles différences entre islam et islamisme? L’islam représente-t-il un danger pour la civilisation européenne? La France est-elle particulièrement visée? Quelles sont les motivations et les causes du terrorisme? Sont-elles politiques, religieuses, économiques ou sociales? La disparition de Daech signifie-t-elle pour autant la fin de l’islamisme?

Voici autant de questions qui travaillent en profondeur l’Europe et plus particulièrement la France, durement touchée par le terrorisme islamiste ces dernières années. Pour tenter d’y répondre, Le Figaro ouvre, depuis 2015 en particulier, ses colonnes à des philosophes, théologiens,

sociologues, experts, journalistes, écrivains: David Thomson, Alain Finkielkraut, Zineb El Rhazoui, Gilles Kepel, Éric Zemmour, Rémi Brague, Jean Birnbaum, Hakim El Karoui, Hamed Abdel-Samad, Pascal Bruckner, Georges Bensoussan, Malika Sorel, Boualem Sansal.

Quatre ans après les attentats de janvier 2015, voici un recueil actualisé des textes, interviews, reportages de ces observateurs, parmi les plus brillants de leur époque. Ils éclairent et décryptent un phénomène sans précédent: le choc de civilisations à l’intérieur même de l’Europe et de la communauté nationale.

Disponible en kiosque et sur la boutique en ligne du Figaro