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Une tribune inattendue dans » Le Point » contre le boycott d’Israël

Un appel anti-boycott dans le Point

« Protégeons les Arabes qui dialoguent avec Israël »

Le Point publie une tribune signée par plus de soixante députés et sénateurs français de droite, du centre et de gauche, anciens chefs de gouvernement, anciens ministres, intellectuels, qui s’engagent contre le virus de la haine en apportant leur soutien aux représentants de la société civile de seize pays arabes qui ont fondé le Conseil arabe pour l’intégration régionale. Celui-ci a pour objectif de tendre la main à Israël et de lutter contre les préjugés en instaurant un véritable dialogue israélo-arabe pour normaliser les relations et mettre fin à toute forme de boycottage.

« Nous, responsables politiques de la majorité comme de l’opposition, anciens ministres de la République, intellectuels, souhaitons apporter notre soutien à l’initiative historique du Conseil arabe pour l’intégration régionale (ACRI), dont les membres appellent à briser le tabou du boycott de la société civile israélienne dans le monde arabe. Le Conseil arabe rassemble plus d’une trentaine de leaders d’opinion – intellectuels, hommes politiques, artistes, militants des droits de l’homme – originaires de plus de quinze pays arabes, du Maghreb au Machrek. Ces hommes et ces femmes savent que la paix est un combat et que ce combat se mène sur le terrain des idées. Pour faire reculer la culture de haine et sortir de l’impasse actuelle, ils estiment qu’il est temps de tirer les leçons des échecs passés en prenant le parti du dialogue avec la société israélienne plutôt que celui de la censure, de la coexistence judéo-arabe plutôt que celui du rejet et de l’exclusion.

Le Conseil arabe n’entend pas se substituer aux diplomaties des États de la région, mais semer les graines d’une vision différente et novatrice, posant à la fois un défi et une opportunité pour toutes les parties au conflit. Cette vision est fondée sur un constat. Les propositions traditionnelles de paix politique « par le haut » n’ont pas résisté à l’épreuve de la réalité, les sociétés civiles de la région n’ayant pas été suffisamment mobilisées et engagées à répercuter sur le terrain ces efforts. De la même manière, le développement économique est certes indispensable pour créer les infrastructures matérielles d’une paix future, mais il ne déterminera pas à lui seul l’attitude qu’adopteront les sociétés concernées à l’égard d’un accord qui impliquera de part et d’autre des compromis douloureux. Il n’y aura pas de paix sans le développement d’une culture de paix, laquelle passe par l’établissement d’un dialogue franc et ouvert entre les sociétés civiles du monde arabe et la société israélienne.Or le boycott d’Israël a eu un triple effet pervers. Il a impacté négativement la dynamique israélo-palestinienne en empêchant les Arabes d’influer sur ce conflit de manière positive et en contribuant à isoler la société civile palestinienne de son environnement arabe. Dans le même temps, il a alimenté le scepticisme et la défiance d’une société israélienne en butte à l’hostilité et à l’ostracisme de son environnement géopolitique proche. Enfin, il a servi de modèle aux boycotts intra-arabes et intra-islamiques qui balkanisent cette région du monde. Le boycott est donc une démarche contre-productive qui n’a avantagé que les radicaux et les extrémistes de tous bords.

Les mêmes logiques de haine et d’exclusion qui déstabilisent l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient s’exportent malheureusement chez nous

« En tant qu’élus de la République, nous partageons sur ces sujets une préoccupation commune, quelles que soient nos orientations politiques. Nous sommes confrontés, depuis les années 2000, à l’instrumentalisation du conflit israélo-palestinien sur le territoire national. Ce phénomène s’est traduit par l’explosion sans précédent des actes antisémites. Les mêmes logiques de haine et d’exclusion qui déstabilisent l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient s’exportent malheureusement chez nous. Ces répercussions violentes affaiblissent notre tissu social alors que notre pays est le foyer des plus grandes communautés juives et musulmanes du Vieux Continent. Nous pensons qu’en mobilisant les sociétés civiles du Maghreb et du Machrek pour faire avancer une véritable culture de paix, le Conseil arabe peut contribuer à faire reculer l’extrémisme non seulement dans cette région du monde, mais aussi sous nos latitudes.

Les membres du Conseil arabe sont des bâtisseurs de paix. Ils proposent des projets de coopération concrets et innovants qui peuvent avoir un réel impact sur le terrain. Mohammed Dajani, un intellectuel palestinien militant pour la paix, a ainsi l’intention de créer le premier programme conjoint de doctorat pour les études sur la paix dans la région, réunissant Arabes, Israéliens et spécialistes internationaux de la résolution des conflits. Le journaliste algérien Sami Baziz propose quant à lui une formation avancée pour les professionnels des médias arabes, malheureusement imprégnés par les fausses théories du « complot juif » qui ont bloqué toute discussion constructive sur l’avenir de l’Algérie et sa relation avec le monde juif et Israël. Maryam al-Ahmedi, militante émiratie des droits de l’homme, propose de créer une ligue des femmes de l’ensemble du Moyen-Orient pour faire avancer la cause de la tolérance et de l’égalité hommes-femmes. Ces projets constituent, selon Sami al-Nesef, ancien ministre koweïtien de l’Information, l’extension culturelle et civique de l’Initiative de paix arabe, introduite pour la première fois par la monarchie saoudienne en 2002. Le député égyptien Mohamed Anwar el-Sadate appelle de son côté à la mise en œuvre de projets similaires dans son pays, afin de mettre en œuvre les promesses originelles des accords de Camp David signés par son oncle défunt et martyr de la paix, le président Sadate.

La coopération israélo-arabe pour lutter contre le Covid-19 est un impératif moral et pratique

D’autres membres du Conseil arabe qui ont également témoigné le 11 février dernier à l’Assemblée nationale envisagent une coopération dans les domaines de la santé publique, du développement des infrastructures et de l’hydrologie. Tous conviennent que, dans le contexte de pandémie mondiale affectant tous les peuples sans exception, la coopération israélo-arabe pour lutter contre le Covid-19 est un impératif moral et pratique. La crise sanitaire actuelle fournit une belle illustration du pouvoir de la société civile lorsque celle-ci est mobilisée au service du bien commun. Nous nous félicitons de ce point de vue de l’efficacité de la coopération israélo-palestinienne, qui a permis d’endiguer la propagation du coronavirus entre le Jourdain et la Méditerranée. Cette coopération inédite a sauvé des vies et redonné espoir aux partisans du dialogue et de la réconciliation.

« Mais ces nobles projets ne pourront voir le jour tant que les lois de la plupart des pays arabes continueront de menacer les partisans arabes du dialogue avec les Israéliens. Ces lois « anti-normalisation » criminalisent et marginalisent la démarche des membres du Conseil arabe qui pourrait pourtant apporter une contribution utile à l’établissement d’une culture de paix digne de ce nom dans la région.

La France peut jouer un rôle bénéfique

C’est pourquoi nous appelons le gouvernement français et nos partenaires européens à offrir une protection internationale aux membres du Conseil arabe pour l’intégration régionale et, plus généralement, aux Arabes du Maghreb et du Machrek qui appellent à la paix et au dialogue avec les Israéliens. Nos agents diplomatiques en poste à l’étranger devraient, le cas échéant, pouvoir être mobilisés afin d’assurer une telle protection fondée sur le principe d’inviolabilité diplomatique reconnu par le droit international. Outre la garantie d’une protection internationale, nous proposons également la création d’un groupe d’études à l’Assemblée nationale comme au Sénat, dont la mission serait d’assurer une veille juridique et technique des obstacles auxquels sont confrontés les partisans arabes du dialogue avec les Israéliens. Nos assemblées pourraient se réunir chaque année – à l’occasion notamment du Forum de Paris sur la paix – pour dresser un bilan des actions entreprises par le Conseil arabe et des difficultés rencontrées sur le terrain par ses membres pour faire avancer leurs nobles projets.

Forte de ses liens historiques et de ses relations diplomatiques, militaires, économiques et culturelles avec l’ensemble des pays du monde arabe, la France peut jouer un rôle bénéfique en encourageant la démarche constructive des membres du Conseil arabe et les projets qu’ils portent. En renforçant nos liens avec les acteurs de ce rapprochement entre les sociétés civiles du monde arabe et d’Israël, notre pays pourra peser davantage et permettre à la paix de trouver son chemin dans une région qui en a tant besoin. »

Voici la liste des premiers signataires de cette tribune :

Édith Cresson, ancienne Première ministre

Manuel Valls, ancien Premier ministre

Christophe Arend, député, président du bureau de l’assemblée parlementaire franco-allemande

Julien Aubert, député

Valérie Bazin-Malgras, députée

Aurore Bergé, députée, présidente du groupe d’amitié France-Israël à l’Assemblée nationale

Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France, ancien ministre

Jean-Marie Bockel, sénateur, membre de la commission des Affaires étrangères et des Forces armées, ancien ministre

Pierre-Yves Bournazel, député, secrétaire de la commission des Affaires culturelles et de l’Éducation

Guy Bricout, député

Pascal Bruckner, essayiste

Jacques Cattin, député

Paul Christophe, député

Ilana Cicurel, députée européenne

Daniel Cohn-Bendit, ancien député européen

Philippe Dallier, vice-président du Sénat, président du groupe d’amitié France-Israël au Sénat

Bernard Deflesselles, député, membre de la commission des Affaires étrangères

Stéphane Demilly, député

Catherine Deroche, secrétaire du Sénat

Philippe Douste-Blazy, ancien ministre de la Santé et des Affaires étrangères

François de Rugy, député, membre de la commission des Affaires étrangères, ancien ministre d’État

Roger-Pol Droit, écrivain, philosophe

Christophe-André Frassa, secrétaire de la commission des Lois

Joëlle Garriaud-Maylam, sénatrice, secrétaire de la commission des Affaires étrangères

André Gattolin, sénateur, vice-président de la commission des Affaires européennes

Sandro Gozi, député européen

Meyer Habib, député, vice-président de la commission des Affaires étrangères

Michel Herbillon, député, vice-président de la commission des Affaires étrangères

Loïc Hervé, sénateur, secrétaire de la commission des Lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du règlement et d’administration générale

Anne Hidalgo, maire de Paris

Alain Houpert, sénateur

Jacques Julliard, essayiste, historien

Roger Karoutchi, sénateur, ancien ministre

Rodrigue Kokouendo, député, vice-président de la commission des affaires étrangères

Bernard Kouchner, ancien ministre des Affaires étrangères

Jean-Christophe Lagarde, député, président de l’UDI et président UDI-AGIR & Indépendants à l’Assemblée nationale

Jean-Luc Lagleize, député

Guillaume Larrivé, député, président de La France demain

Philippe Latombe, député

Geneviève Lévy, députée

Marc Le Fur, député, vice-président de l’Assemblée nationale

Constance Le Grip, députée, vice-présidente de la commission des Affaires culturelles et de l’Éducation

Jean-Marie Le Guen, ancien ministre

François Léotard, ancien ministre

Olivier Léonhardt, sénateur

Corinne Lepage, ancienne ministre

Nicole Le Peih, députée, membre de la commission des Affaires étrangères

Geneviève Lévy, députée

Jean-François Longeot, sénateur

Gérard Longuet, sénateur, ancien ministre

Sylvain Maillard, député, président du groupe d’étude antisémitisme

Jacques Maire, député, président du groupe ALDE à l’Assemblée parlementaire, membre de la commission des Affaires étrangères et de l’Europe

Didier Mandelli, sénateur

Hervé Maurey, sénateur, président de la commission de l’Aménagement du territoire et du Développement durable

Pierre Médevielle, sénateur, secrétaire de la commission des Affaires européennes, président du groupe d’amitié France-Oman

Jean-Michel Mis, député

Adrien Morenas, député, vice-président de la commission du Développement durable

Catherine Morin-Dessailly, sénatrice, présidente de la commission de la Culture, de l’Education et de la Communication

Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse, président de Toulouse métropole

Olivier Paccaud, sénateur

Cyril Pellevat, sénateur, vice-président de la commission des Affaires européennes

Guillaume Peltier, député, vice-président délégué, Les Républicains

François Pupponi, député

Didier Quentin, député, membre de la commission des Affaires étrangères

Claude Raynal, sénateur, vice-président de la commission des Finances

Bruno Retailleau, sénateur, président du groupe Les Républicains

Boualem Sansal, écrivain

Thierry Solère, député

Bertrand Sorre, député, secrétaire de l’Assemblée nationale

Simon Sutour, sénateur, vice-président de la commission des Affaires européennes

Jean-Pierre Sueur, sénateur, vice-président de la commission des Lois, ancien ministre

Simon Sutour, sénateur, vice-président de la commission des Affaires européennes

Agnès Thill, députée

Laurence Trastour-Isnart, députée, membre de la commission de la Défense nationale et des Forces armées

Guy Teissier, député, membre de la commission des Affaires étrangères

André Vallini, sénateur, ancien ministre, membre de la commission des Affaires étrangères

Arnaud Vialla, député

Michel Vialay, député

Philippe Vigier, député, président Libertés et Territoires

Sylvain Waserman, député, vice-président de l’Assemblée nationale, membre de la commission des Affaires étrangères

Richard Yung, sénateur, membre de la commission des Affaires étrangères

Coronavirus – Kersauson : «A un moment, l’envie de bouger dominera la trouille»

Confinement, vieillesse, privation de libertés, maladie… Le regard intransigeant mais plein de compassion du navigateur sur la crise que nous traversons.

Propos recueillis par Sébastien Le Fol

« Je vous parle en regardant le lagon. » Samedi 18 avril, 20 h 30 (heure de Paris), Olivier de Kersauson a une voix enjouée au téléphone. Depuis la Polynésie, il accepte de parler de la crise que nous vivons. Le confinement, ce grand marin sait ce que c’est. Il l’a vécu à bord. Lui, qui a couru les océans, jette un regard amusé et indulgent sur notre monde à l’arrêt. Il y a quelques mois, il publiait un livre de sagesse, De l’urgent, du presque rien et du rien du tout (Cherche Midi), bien utile pour affronter cette étrange traversée du Covid-19. Conversation à bâtons rompus avec un esprit libre, qui n’a jamais accepté d’être assigné à résidence.

Le Point : À quoi votre vie en confinement ressemble-t-elle ?

Olivier de Kersauson : Je ne peux plus aller à la pêche. Je fais une heure trente de sport par jour. Après ma maladie, j’avais le physique d’un type de 90 ans. Je reprends en main mon organisme. Comme les mecs prisonniers qui creusaient un tunnel pour s’évader, j’essaie de me construire un corps pour survivre.

Comment ça se passe en Polynésie ?

Dans le Pacifique, la réaction des iliens a été rapide et nette. Les habitants des Tuamotu savent qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Comme les marins. La circulation entre les îles a été interdite sauf pour les bâteaux transportant les produits de première nécessité. Les marchandises débarquées restent plusieurs heures sur le quai avant d’être distribuées.

Lisez-vous ?

Non, je déteste l’odeur des livres ! Ça me rappelle l’école. Collégien, j’ai lu pour m’évader. Ce que l’on prend pour de la culture chez moi, ce ne sont que les restes de mon confinement obligatoire au collège ! Je n’ai plus besoin de lire, car je me suis évadé. Je suis un évadé permanent.

Que vous évoque ce monde à l’arrêt ?

Cela me rappelle le monde arrêté de l’après-guerre 39-45. Il n’y a pas trop de bruit. C’est un son de fin du monde. La nature reprend ses droits. Les animaux peuvent se parler de plus loin. Quand un cerf brame en temps normal, le son qu’il émet porte à 800 mètres. Avec la quasi-disparition des moteurs, on l’entend davantage. Ce que nous vivons m’évoque aussi mes années d’internat au collège, mes séjours au cachot. Cela m’a aidé à vivre de savoir que l’on peut être privé de liberté. Le manque change votre regard sur les choses.

Le misanthrope que vous êtes ne se réjouit-il pas de cette situation ?

Comment ne pas penser aux gens confinés dans des espaces restreints ? Pour beaucoup, c’est une vie de merde qui s’instaure. Comment ne pas penser aux gamins enfermés ? Aux gens qui savent qu’ils ne vont pas vivre éternellement et pour qui le temps presse ? Je pense aussi à la souffrance de ceux qui ne peuvent même pas dire adieu à leurs morts. À cette femme de 70 ans qui a été verbalisée parce qu’elle faisait coucou à son mari enfermé dans un Ehpad. Cette histoire me donne envie de vomir. Non, je n’arrive pas me réjouir de cette situation.

Quels conseils donneriez-vous à ces « gamins enfermés » ?

Je n’ai pas de conseils à donner. Je dirais juste à ces gamins : « C’est la première fois que la vie exige autant de vous. C’est votre honneur de vous confiner et de le faire bien. La révolte est pour les cons aujourd’hui. »

La perspective d’un confinement prolongé pour les plus de 65 ans en France a suscité beaucoup d’inquiétude et même de colère ces derniers jours. Qu’est-ce cela vous inspire ?

Le simple fait que l’on envisage de prolonger l’assignation à résidence des vieux est odieux. Si cela devait se réaliser, je descendrais dans la rue. Et je ne serais pas seul ! Les gens ont le droit de choisir la façon dont ils veulent vivre et mourir. Il y a aujourd’hui au pouvoir une génération qui ne se souvient de rien. Sa seule connaissance de la vie se borne aux couloirs des préfectures ou des ambassades. La génération que l’on veut enfermer chez elle a fait ce qu’elle a pu. On n’a pas à la traiter comme ça.

Y voyez-vous là une forme d’ingratitude ?

Non, pas de l’ingratitude. L’ingratitude est un concept. C’est plutôt de la connerie.

Je les prenais pour des cons : je n’ai pas été déçu !

Entendez-vous beaucoup de conneries depuis le début de la pandémie ?

Je suis marin, je sais vivre en autarcie. Mais, à chaque fois que j’allume la télévision, je suis frappé par tous ces tchatcheurs qui défilent sur les plateaux. Ils ne savent même pas de quoi ils parlent. Je les prenais pour des cons : je n’ai pas été déçu ! Lorsque j’étais enfant, il y avait un idiot, un innocent dans chaque village. Où sont-ils passés ? Sur les réseaux sociaux.

Cette pandémie nous prive d’une partie de nos libertés. Ne craignez-vous pas que le pouvoir politique nous dise un jour que « ces virus peuvent revenir, on va donc conserver dans le droit commun ces lois d’exception » ?

Ce coronavirus, c’est la roulette russe. Si vous sortez de chez vous, vous risquez de l’attraper. Les gens ne consentent pas à cette privation de liberté par civisme, mais par trouille. D’ailleurs, on obtient plus de choses de l’homme par la trouille. L’urgence, c’est de ne pas mourir. Au Moyen Âge, les lépreux qui entraient dans les villages faisaient sonner une crécelle pour signaler leur approche. Les choses n’ont guère changé. Le malade du coronavirus est regardé de la même manière. Pour revenir à votre question sur la liberté, cette situation n’aura qu’un temps. On l’accepte provisoirement. À un moment donné, l’envie de bouger dominera la trouille. Notre société a fabriqué des peurs. Avoir inscrit le principe de précaution dans la Constitution, c’est sanctifier la couardise. Or il n’y a pas de vie sans risques. C’est la prise de risque qui fait progresser.

Ne sommes-nous pas démunis face à l’imprévu ?

Nous faisons ce que nous pouvons. Nous sommes imparfaits biologiquement. Il nous faut donc faire preuve d’indulgence à l’égard de nous-mêmes. Il faut que nous apprenions à nous moquer de nous-mêmes. Ne soyons pas trop sévères à l’égard de nos échecs. C’est l’impuissance qui domine dans l’homme. Nous sommes gauches et incapables. Certains d’entre nous, avec du courage et de la générosité, parviennent à dépasser ce stade. Ils sont rares. Il nous faut accepter notre condition et tenter de comprendre ce qui nous arrive. Sinon, nous allons finir par nous haïr entre nous.

Après le coronavirus, la nature humaine sera plus attentive, mais elle ne changera pas.

Nous donnons l’impression de découvrir que nous sommes mortels. Que répondez-vous à ceux qui pensent que nous en faisons trop face à une pandémie qui tue, certes, mais moins que le cancer ?

Qu’une société se fixe pour ambition de protéger ses membres, je trouve cela cohérent. Que le même hélicoptère aille sauver le chômeur et le milliardaire sur une quatre-voies, c’est bien. La seule chose qui compte, c’est la vie.

Depuis le début de la crise, on entend le même refrain : « Après le coronavirus, plus rien ne sera comme avant. » Le pensez-vous ?

Pas du tout ! Après la guerre de 39, tout le monde a décidé que ce serait différent. Quand j’avais 7-8 ans, dans le train, les gens vous proposaient de partager leur repas. Ça a duré trois ans ! Après le coronavirus, la nature humaine sera plus attentive, mais elle ne changera pas.

Certaines choses vont changer, non ?

On se prépare un monde où il sera probablement plus difficile d’aller et venir. Le 11 Septembre nous a apporté le passeport biométrique. Le coronavirus exigera peut-être que chacun soit muni d’un pass santé excessivement sévère. Avant, on plaçait les navires en quarantaine. On ne l’a pas fait avec les avions. C’est pourtant avec eux que la maladie s’est répandue.

À 20 heures, les gens applaudissent le personnel médical. Que restera-t-il de ce geste ? Ne se donne-t-on pas bonne conscience ?

Je ne pense pas. Rien n’est blanc ou noir. Le coronavirus a tué aussi des soignants. Tout le monde a l’air de découvrir la qualité de notre monde médical. Durant ma maladie, je l’ai côtoyé de près. Je faisais attention à bien me tenir afin de ne pas être un boulet pour les gens qui me soignaient.

Nos dirigeants n’acceptent pas d’être haïs ; ils veulent être réélus.

Les dirigeants politiques sont ballottés entre les recommandations des scientifiques, la peur de la maladie et les nécessités économiques. Comment bien barrer par gros temps lorsqu’on exerce le pouvoir ?

Les dirigeants d’aujourd’hui sont dans la lignée de ceux qui ont conçu la ligne Maginot : nous sommes dirigés par des pleutres. Le commandement et le pouvoir exigent parfois de donner des ordres qui vous font haïr des gens à qui vous les donnez. Nos dirigeants n’acceptent pas d’être haïs ; ils veulent être réélus. Ils ne sont ni aimés ni respectés.

Quelles leçons devrions-nous tirer de cette épreuve ?

Cette crise est terrible. Mais elle peut apprendre à certaines personnes que la privation existe. Tout n’est pas donné. Tout n’est pas dû. Tout est fragile. Si on lève les yeux de sa tablette, il y a une nature extraordinaire à contempler. Et il nous faut mieux l’aimer.

« La haine d’Israël sert de masque à l’antisémitisme »


INTERVIEW. Comme chaque année, le ministère de l’Intérieur dresse le bilan des actes de haine racistes, antisémites, antichrétiens et antimusulmans.

Propos recueillis par Valentine Arama

Frédéric Potier, le délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), revient pour le Point sur les chiffres concernant les actes racistes en France. Le bilan dressé par le ministère de l’Intérieur  fait état d’une hausse importante des actes racistes et antisémites . Les données – communiquées dimanche 26 janvier – recensent, comme de coutume, deux types de faits : les « actions » (atteintes aux personnes et aux biens, comme les violences physiques, les dégradations…) et les « menaces » (propos, gestes, inscriptions…).

Le Point : Selon les données communiquées par le ministère de l’Intérieur, les faits antisémites sont de nouveau en hausse (+ 27 %), après le bond de + 74 % enregistré en 2018. Pas moins de 687 faits ont été comptabilisés par les services de police. Comment expliquer cette poussée ?

Frédéric Potier : Ce qu’on peut noter par rapport à l’an dernier, c’est qu’il y a une hausse qui est mesurée. Elle s’explique en partie par une augmentation des menaces (+ 50 % en un an) et des discours de haine, plus que par des atteintes aux personnes ou des dégradations de biens. Sur ces actions, les statistiques sont en nette diminution. Face à ces tendances inquiétantes, il y a tout de même une petite note d’espoir qu’il ne faut pas occulter, puisque les faits les plus graves reculent (les atteintes aux personnes ont reculé de 44 % par rapport à 2018, NDLR).

Toutefois, cette progression de l’antisémitisme se traduit par une montée des extrémismes identitaires, un climat de tension anxiogène général. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les actes racistes montent en même temps que les actes antisémites ou antimusulmans. Il y a une forme de matrice de la haine, qui est le rejet de l’autre, le rejet de la tolérance.

Quelles sont, selon vous, les causes exactes de cette poussée de l’antisémitisme ?

Je distingue trois sources. Il existe évidemment un islamisme radical, qui se traduit par des actes striés, et des formes de communautarismes qui sont très présents et qui ont été clairement dénoncés par les plus hautes autorités de l’État. Il y a aussi la résurgence de l’extrême droite, de groupuscules qui ont réalisé un certain nombre de dégradations, comme on l’a vu notamment dans les cimetières juifs alsaciens . Je dirais donc que le nouvel antisémitisme n’a pas fait disparaître l’ancien… La dernière source d’antisémitisme, c’est évidemment la haine d’Israël, qui sert de masque à l’antisémitisme.

Ces trois problèmes ne datent pas d’hier, ils ont été identifiés et dénoncés depuis longtemps. Dès lors, comment lutter contre ces différentes formes d’antisémitisme ?

Ces sources-là ne disparaissent pas d’un coup de baguette magique. Ce qu’on essaye de privilégier, ce ne sont pas de grands discours moralisateurs, mais des actions très concrètes. Sur les discours de haine, il y a notamment la proposition de loi de Laetitia Avia, qui doit permettre de supprimer en 24 heures les contenus de haine sur Internet.

S’agissant des faits antichrétiens, leur nombre est assez stable sur l’année 2019 (1 052 faits recensés), et le nombre d’actes antimusulmans, quant à lui, demeure assez faible (154 faits). Si l’on ne peut que s’en féliciter, comment expliquer la forte différence avec les chiffres concernant l’antisémitisme ?

Il y a une difficulté qui est inhérente à ces chiffres-là : il y a quand même une explosion des actes racistes (qui ont augmenté en 2019, avec 1 142 faits comptabilisés, contre 496 en 2018, NDLR). Quand une personne se fait insulter de « sale Arabe » dans la rue, ça ne va pas figurer dans la liste des actes antimusulmans, mais dans celle des actes racistes. Il y a donc une difficulté à saisir tous ces chiffres-là.

Si je prends le côté vraiment religieux concernant les méfaits antichrétiens, ça vise surtout les cimetières. Là aussi, c’est parfois assez difficile de savoir ce qui dépend d’une profanation avec motivation idéologique ou d’un acte de pur vandalisme.

Vous parliez plus haut de la profanation des cimetières juifs en Alsace, la région est-elle aux prises à l’antisémitisme ?

Je ne dirais pas qu’il y a un antisémitisme alsacien, mais il y a effectivement des groupuscules très actifs, avec des signes de reconnaissance très directs, comme l’utilisation des chiffres 1-8, qui correspondent aux initiales d’Adolf Hitler. On a affaire à ce type de groupuscules, ils ne sont pas très nombreux, mais, hélas, ils sévissent beaucoup. C’est la raison pour laquelle le ministre de l’Intérieur a annoncé la création d’un « office national de lutte contre la haine » au sein de la gendarmerie.

Gernelle – Cinq ans après « Charlie » et l’Hyper Cacher : Rhinocéros II

Face à l’islamisme et à l’antisémitisme, sommes-nous devenus faibles, aveugles et lâches comme les personnages de la pièce de Ionesco ? Triste anniversaire.

par Étienne GernelleModifié | Le Point 

Comment « l’anormal » devient-il la norme ? Dans sa pièce « Rhinocéros », Eugène Ionesco raconte la contagion mentale par laquelle les hommes se changent peu à peu en pachydermes. La « rhinocérite » évoque la montée du fascisme en Roumanie dans les années 1930, mais aussi la tentation du communisme dans la Francedes années 1950.

Ce phénomène d’accoutumance à l’anormal est particulièrement bien incarné dans la pièce par un personnage nommé Dudard : éduqué, courtois et soucieux d’être toujours dans le bon camp. Florilège des répliques de ce Dudard : « Peut-on savoir où est le mal, où est le bien ? » ; « II faut toujours essayer de comprendre » ; « Laissez-les donc tranquilles ! En quoi vous gênent-ils ? Vraiment, ils vous obsèdent. Ce n’est pas bien » ; « Vous n’avez qu’à éviter de vous mettre sur leur passage » ; « Ils ne vous attaquent pas. Si on les laisse tranquilles ils vous ignorent »… Cela vous rappelle quelque chose ?

Pour ceux qui étaient dans la rue le 11 janvier 2015, après l’attentat de Charlie Hebdo, après celui de l’Hyper Cacher, il y avait de la peine, de la colère, mais aussi le sentiment revigorant qu’une nation entière s’était levée. Il est difficile aujourd’hui de ne pas voir qu’une partie du pays s’est peu à peu couchée. Il en est des trahisons comme des poisons : la lenteur les rend plus redoutables encore.

Charlie d’abord, puisque c’est le carnage qui a ouvert, le 7 janvier, cette atroce année 2015. Le bilan a été dressé par le patron de l’hebdo satirique, Riss, dans ce livre puissant et bouleversant sorti il y a quelques mois : « Une minute quarante-neuf secondes ». Il y faisait le compte des lâchages, des lâchetés, des compromissions. « Si on publiait à nouveau les caricatures, on serait à nouveau seuls », nous avait-il alors confié.

Entre-temps, le travail de sape des marchands de « l’islamophobie » a payé. Ce terme ambigu, qui peut renvoyer tant à la haine des musulmans – à combattre – qu’à la critique de l’islam – qui est libre -, s’est assez largement imposé. Le délit de blasphème revient par la fenêtre. On a vu aussi le retour des « mais ». Des dessins de Charliejugés inconvenants : « C’est leur liberté, mais… » Comme si seuls les morts de 2015 retenaient les irrités de céder aux pulsions de censure ambiantes.

A l’unisson. Le 11 janvier 2015, à Marseille.

Il est frappant de voir que le livre de Riss – l’un des plus importants de ces dernières années – n’a reçu qu’un écho modéré. Sympathique, mais gêné. À entendre certaines belles âmes françaises, Riss serait un survivant traumatisé donc excessif. On l’écoute poliment et on passe à autre chose. En attendant, lui et ses amis sont toujours condamnés à mort par les islamistes. Ils sont obligés de se cacher, alors que les militants d’un islam radical et politique, eux, déploient leur influence, comme le montre l’impressionnante enquête de Bernard Rougier  « Les territoires conquis de l’islamisme »,  éditée aux PUF.

L’Hyper Cacher, ensuite. Le 9 janvier 2015, le meurtre antisémite revenait sur le devant de la scène. Sans doute les crimes de Merah, trois ans plus tôt, n’avaient-ils pas été saisis dans toute leur dimension. Le réveil fut brutal. « Je suis juif », lisait-on sur les pancartes lors de la manifestation du 11 janvier, au côté des « Je suis Charlie ». De même que les « Charlie » se font plus discrets, on est de moins en moins « juif » aujourd’hui. Les profanations de cimetières juifs indignent encore, mais l’habitude émousse les chocs. En, février 2019, Alain Finkielkraut était poursuivi boulevard du Montparnasse, à Paris, par plusieurs individus : « Sale sioniste », « Rentre chez toi en Israël »,hurlaient-ils. Est-on en France ? Que nous arrive-t-il ? Alors Finkielkraut a certes été soutenu. Avec, souvent, des « mais ». « Ce n’est pas acceptable mais je ne partage pas ses opinions. » « C’est honteux, même si… » En décembre 2019, Jean-Luc Mélenchon commente la défaite de son ami Jeremy Corbyn aux élections outre-Manche en pointant la prise de position défiante du grand rabbin britannique à l’égard du leader travailliste. Pourtant, le problème de l’antisémitisme au Labour est documenté, y compris de l’intérieur. Mais Mélenchon insiste, et ajoute ce curieux parallèle avec la France : « Génuflexion devant les oukases arrogante (sic) des communautaristes du CRIF : c’est non. »

Stupéfiant ! Que venait faire le CRIF ici ? Certes, ceux qui le connaissent bien disent que Mélenchon n’est pas antisémite. C’est sûrement vrai, mais on s’en fiche : un homme politique français de premier plan, ayant obtenu près de 20 % des voix à la présidentielle de 2017, a désigné gratuitement une institution juive comme un adversaire. Mélenchon est évidemment dûment interrogé sur le sujet, à la radio et la télévision. Mais cela finit par s’arrêter. Finalement, il s’en est remis très vite. Les mouvements indigénistes, si prompts à brandir leur « antisionisme » (et si étrangement muets sur le cas des Ouïgours en Chine, tous les musulmans ne se valent pas pour eux), peuvent être contents, leur rengaine contre leur cible favorite vient de recevoir une onction inespérée.

Dans « Rhinocéros », Béranger, le personnage principal de la pièce, finit par dire à Dudard que sa « tolérance excessive » est de la « faiblesse », de « l’aveuglement ». Dudard se transformera en pachyderme cornu. Et Béranger restera seul §

Les territoires conquis de l’islamisme

Dans un livre choc, l’universitaire Bernard Rougier décrit la prise de contrôle de l’islam de France et de certains quartiers par les islamistes.

Par Thomas Mahler et Clément Pétreault  –Le Point 

Bernard Rougier est un homme stressé. Dans quelques jours paraîtront « Les territoires conquis de l’islamisme » (PUF), une enquête universitaire implacable sur la manière dont des « écosystèmes islamistes » se sont développés à l’intérieur des quartiers populaires, succédant au communisme de l’après-guerre. Le chercheur sait que son ouvrage risque d’entraîner des réactions courroucées. Pour ce spécialiste de l’idéologie salafo-djihadiste en France et au Moyen-Orient, il aura été paradoxalement plus facile de travailler au cœur des camps de réfugiés palestiniens il y a vingt ans que dans la France actuelle où, déplore-t-il, fleurissent les « sensibilités exacerbées ». 

Le livre raconte les étapes d’une « prise de contrôle » par une frange littéraliste et minoritaire de l’islam, du développement des idéologies émanant d’oulémas de la péninsule arabique jusqu’aux combines électorales dans la banlieue parisienne. Par le biais des mosquées, écoles confessionnelles, associations sportives religieuses ou commerces halal, un islam salafo-frériste a imposé sa norme à l’islam en France, tout en encourageant la constitution de « territoires d’islam ». Que ce soit par ignorance ou par intérêt clientéliste, des élus ont accompagné ce hold-up religieux. « Ce livre documente l’islamisme au niveau local et démontre comment des dynamiques locales ont conduit 1 500 Français dans les filières syriennes », explique le chercheur Hugo Micheron, qui signe un des chapitres. Rougier a collaboré avec des universitaires, mais il a surtout bénéficié des contributions de ses étudiants au Centre des études arabes et orientales de Paris III-Sorbonne nouvelle. Souvent d’origine maghrébine ou subsaharienne, ceux-ci ont discrètement enquêté dans les mosquées, d’Aubervilliers à Champigny, ou ont fait des tournées avec les tablighis à Sevran. « Nous démontrons le double discours islamiste, la rupture culturelle avec la société française, l’antisémitisme larvé, les ambiguïtés avec le djihadisme… Tout cela, les islamistes, aidés des décoloniaux, ne le supporteront pas. Je m’attends à être accusé d’islamophobie pour m’empêcher de poursuivre mes recherches », assure Bernard Rougier.

Un expert du monde arabe

1966 Naissance de Bernard Rougier.

2002 Soutient sa thèse sur le djihadisme dans les camps de réfugiés palestiniens.

2004 « Jihad au quotidien » (PUF).

2005 Maître de conférences à l’université de Clermont-Ferrand.

2008 Enseignant à la chaire Moyen-Orient Méditerranée de Sciences po. Dirige l’ouvrage collectif « Qu’est-ce que le salafisme ? » (PUF).

2011 « L’oumma en fragments » (PUF). Directeur du Cedej, au Caire.

2015 Professeur à la Sorbonne nouvelle.

2017 Membre senior de l’Institut universitaire de France. Dirige le domaine d’intérêt majeur (DIM) « Islam en Ile-de-France ».

L’un de nos meilleurs spécialistes du monde arabe taxé d’« islamophobie » ? Même ses plus féroces contradicteurs de l’université n’oseraient s’aventurer sur ce terrain. Diplômé de Sciences po, Bernard Rougier s’orientait vers les concours administratifs quand un voyage au Liban, au début des années 1990, lui a donné envie d’apprendre l’arabe, sésame indispensable pour comprendre les tensions géopolitiques de la région. « Avec la littérature classique arabe ou la poésie, un univers a surgi. » En troisième cycle en « analyse arabe du monde contemporain », il a pour professeurs Ghassan Salamé et Gilles Kepel, qui lui donnent le goût de la recherche. Après avoir enseigné en Jordanie et au Liban, il trouve son sujet de thèse dans le camp de réfugiés palestiniens Ain al-Hilweh, au Liban sud. Il mesure alors l’essor d’une idéologie religieuse salafo-djihadiste qui ronge de l’intérieur la construction d’une identité nationale menée par l’OLP et le Fatah : filles et garçons sont subitement séparés dans les écoles, le grand poète Mahmoud Darwich devient le symbole de la dépravation des mœurs… Le chercheur se demande s’il n’est pas un salaud en écrivant sur cette population déjà privée de tout et que la sociologie de gauche considère comme l’archétype des dominés. C’est un réfugié, Salam, ancien militant du Fatah, qui le libère de ses scrupules : « Il m’a dit : “On subit la violence de ces djihadistes… Si toi qui peux partir, tu ne le racontes pas, personne le fera.” »

Mentor. Bernard Rougier et Gilles Kepel, professeur à Sciences po. Les deux fustigent les « dénégationnistes du djihad » et défendent un lien entre salafisme et djihadisme.

Le « complot » du 11 Septembre. Directeur du Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej) au Caire, Bernard Rougier revient à Paris en 2015 comme professeur à Paris III. Des étudiants lui expliquent que le 11 septembre 2001 a été un complot. « Je ne savais pas si je devais rester en cours ou démissionner. J’ai un public des banlieues qui me fait dire que ce que j’avais vu il y a vingt ans dans les camps palestiniens est devenu en partie la réalité de notre société. La boucle était bouclée, ce qui m’a plongé dans un état quasi dépressif. » Les attentats du 13 novembre 2015 n’arrangeront rien au moral de l’universitaire.

Comme Gilles Kepel, Bernard Rougier pense que les phénomènes de radicalisation en France s’inscrivent dans le prolongement logique d’une « révolution salafiste » qui a eu lieu dans les pays musulmans et qui a réactivé le patrimoine sunnite le plus conservateur et littéraliste. En établissant un « continuum » entre salafisme et djihadiste, les deux universitaires  s’opposent à des confrères comme Olivier Roy . Pour Rougier, c’est toute la manière d’étudier le phénomène qu’il faut changer : « L’islam de France était un champ universitaire à part. Il y avait d’un côté les spécialistes du Moyen-Orient qui parlaient arabe, et de l’autre ceux de l’Europe qui ne parlaient pas arabe. Celui qui a fait le lien, c’est Gilles Kepel, qui a fait sa thèse sur les mouvements islamistes en Egypte, avant de travailler sur les banlieues françaises. Il est impossible de comprendre cet islamisme en France sans avoir une connaissance pointue du Moyen-Orient et du Maghreb. Parce que tout se fait dans l’interaction entre les deux rives de la Méditerranée ! »

Rupture avec la société. Le chercheur fustige aussi « l’idéologie dominante »au sein des sciences humaines, largement inspirée par un marxisme crépusculaire : « On remplace la figure de l’ouvrier par celle de l’immigré, on survalorise les facteurs sociaux et les discriminations territoriales… Kepel ou moi ne nions pas le facteur social, mais il y a une rencontre entre les logiques sociales européennes et les logiques idéologiques moyen-orientales qui doit être étudiée. L’investissement religieux des quartiers est fait de manière stratégique et pensée. Hélas, par démagogie ou par volonté d’avoir des postes aux Etats-Unis, des intellectuels français se plient aux normes de la “political correctness”… » 

Pour Rougier, les quatre forces principales de l’islamisme- tablighis, Frères musulmans, salafistes et djihadistes – sont différentes, mais toutes encouragent une rupture avec la société française. Mais il ne faut pas se tromper : cette « conquête » est avant tout celle de l’islamisme sur l’islam. Une étude menée par des chercheurs strasbourgeois documente une « salafisation » des livres confessionnels : un tiers des ouvrages étudiés (31 %) offrent un discours de nature normative et juridique, tandis que d’autres présentent l’islam comme « la vraie religion » face à un Occident décadent et agresseur. C’est ainsi, rappelle Rougier, qu’idéologues intégristes et identitaires d’extrême droite sont finalement les meilleurs alliés du monde : tous essaient de nous faire croire que l’islamisme, c’est l’islam. Depuis quelques années, ils peuvent compter sur la complicité d’une partie croissante de la gauche décoloniale, pour qui la critique de l’islamisme relève de l’islamophobie, apportant une caution inespérée aux fous de pureté de toute sorte…§

Robert Badinter, une voix contre l’antisémitisme

LE NOËL DU POSTILLON. Alors que le pays est frappé par une hausse des actes antisémites, l’ancien ministre était sorti en mars du silence.

Propos recueillis par Saïd Mahrane

Robert Badinter, une voix contre l'antisemitisme

Durant les fêtes de fin d’année, nous vous proposons les meilleurs entretiens parus dans la rubrique Postillon. Cet article a été mis en ligne initialement le 31 mars 2019.

Son émotivité est toujours là, intense, la colère étant sa première manifestation. Du murmure aux grondements, sa voix semble jaillir des profondeurs, où se rassemblent les souvenirs d’un vieux monsieur qui, enfant, a connu l’Occupation et vu de près ses horreurs. Il ne change pas, Robert Badinter, car il est des combats qui jamais ne cessent, et celui contre l’antisémitisme est de ceux-là. Aucune loi ne viendra à bout de la haine. L’ancien ministre de la Justice ne s’imaginait pas, en 2019, devoir évoquer le drame de Français juifs assassinés, d’autres contraints de quitter leur quartier, ou devoir commenter des caricatures visibles sur les réseaux sociaux et les « Rothschild » scandés lors de manifestations… Nous en sommes encore là. L’auteur d’« Idiss »*, un livre dédié à sa grand-mère, a tonné, ses yeux par moments se sont mouillés. Il ne se fait pas d’illusions. C’est pourquoi son message, il veut l’adresser aux jeunes générations.

Le Point : Que vous inspirent les récents actes antisémites que nous avons connus en France, en augmentation de 74 % en 2018 ?

Robert Badinter : L’augmentation des attaques verbales ou physiques contre les juifs ou les édifices juifs témoigne de l’agressivité accrue à leur encontre et dans une partie de l’Union européenne. S’agit-il seulement de la libération d’une inimitié permanente longtemps refoulée par l’horreur de la Shoah ou d’un nouvel antisémitisme, lié à l’hostilité, voire à la haine, que certains éprouvent contre les juifs de France, considérés par eux comme des militants de la cause « sioniste » ? Les deux sources se rejoignent dans la réapparition de l’antisémitisme en France. Pour moi, les choses sont simples : l’antisémitisme comme le racisme sont des fléaux qu’une société démocratique, qui se réclame des droits de l’homme, doit combattre avec fermeté par toutes les voies légales. S’agissant des juifs en France, pour les générations de juifs qui se sont succédé depuis la guerre, c’est la Shoah qui leur a fait prendre conscience de leur singularité. On ne massacre pas 6 millions de juifs européens, hommes, femmes, enfants, sans que les survivants et leurs descendants s’interrogent : pourquoi les a-t-on persécutés et tués ? Et la seule réponse est : parce qu’ils étaient juifs, même quand ils étaient baptisés chrétiens. Les survivants ont ressenti cette spécificité tragique : si les nazis et leurs alliés l’avaient emporté, que serait-il advenu des miens et de moi ? Auschwitz demeure ainsi symboliquement ancré dans la conscience des juifs, particulièrement en Europe. D’où leur hypersensibilité à toute expression de l’antisémitisme. Ce n’est en rien comparable à ce qu’il fut pendant l’Occupation et le régime de Vichy. Mais l’angoisse et la douleur n’ont pas disparu, même si le temps en a effacé l’intensité. Et on ne comprend la sensibilité des juifs d’aujourd’hui que si on prend la mesure de ce que la Shoah signifie encore pour eux.

Est-ce la raison pour laquelle, après tant d’années, vous avez écrit « Idiss », l’histoire de votre grand-mère, née dans le Yiddishland, cette zone frontalière de l’Empire russe avant 1914 où les juifs subissaient le mépris, les lois d’exception et parfois les violences allant jusqu’au massacre, les pogroms ?

Idiss et sa famille sont venus de Russie avant la Première Guerre mondiale en France, où les juifs bénéficiaient d’une pleine égalité de droits. Mais elle sera rattrapée après la défaite de 1940 par un antisémitisme pire encore que celui de la Russie tsariste. Et elle meurt à Paris, en 1943, en pleine Occupation nazie. Ajoutez à la tragédie de cette vie d’une juive européenne l’amour du petit garçon pour sa grand-mère. Et vous comprenez pourquoi j’ai écrit « Idiss ».

Vous dites que le monde juif d’où venait Idiss est un monde mort. Pourquoi ?

Le génocide des juifs, décidé par Hitler et réalisé par les nazis et leurs alliés ou complices en Europe, a détruit physiquement et culturellement le judaïsme ashkénaze, surtout en Europe centrale et orientale. Les sources vivantes du judaïsme européen ont été taries par ce génocide. J’ajoute que c’est un monde mort avec sa culture et sa langue. Le yiddish n’est plus une langue vivante comme il l’était en Europe centrale avant la guerre. Paradoxalement, après la Shoah, dans la sphère communiste, l’antisémitisme avait subsisté, mais sans juifs. Tout cela a créé un traumatisme profond chez les survivants et leurs enfants.

Alors à quoi assiste-t-on aujourd’hui ?

A la résurgence des vieux mythes antisémites. On voit réapparaître le thème du contrôle de la finance internationale par les banquiers juifs et en particulier les Rothschild. La dernière fois que je suis allé en Egypte, à un colloque de juristes, je me suis rendu au marché du Caire et là, j’ai vu des exemplaires des « Protocoles des sages de Sion », ce faux fabriqué par la police tsariste en 1894 ! Le conspirationnisme prolifère toujours. En 1941, j’avais 13 ans quand je suis allé voir dans Paris occupé, avec mon frère, et en dépit de l’interdiction parentale, l’exposition « Le juif et la France » au palais Berlitz. Franchement, on s’est « marrés », mon frère et moi, pas publiquement, mais à la sortie devant ces caricatures de juifs au nez crochu, tenant le monde dans leurs griffes, avec un mélange bizarre de châles de prière et de pièces d’or. Ce complotisme, on le retrouve aujourd’hui.

Que faut-il entendre par « nouvel » antisémitisme ?

C’est l’antisémitisme de toujours, de surcroît avec l’antisionisme, lié à la création de l’Etat d’Israël et à l’humiliation permanente que cela représente pour une partie du monde arabe.

Faut-il revoir la définition de l’antisémitisme en y incluant l’antisionisme ?

Juridiquement non. Certes, c’est un des aspects communément utilisés aujourd’hui par les antisémites, mais il n’est pas besoin d’en faire une incrimination en soi. La justice sait bien retrouver la haine antisémite derrière l’antisionisme. Le sionisme est un phénomène historique. Il a des acteurs, des partisans et des antisionistes, y compris parmi les juifs.

Il est de bon ton d’affirmer que la culture est un antidote à l’antisémitisme. Vous n’y croyez pas trop…

L’Allemagne était en 1933 un pays de haute culture, dans lequel le nombre de Prix Nobel était important, y compris des juifs. On comptait de grandes universités, à Berlin, à Heidelberg… L’Allemagne a donné à l’Europe des philosophes parmi les plus grands. L’amour de l’art, et spécialement de la musique, y a été élevé au plus haut niveau. Et pourtant, c’est ce peuple cultivé qui a porté au pouvoir Hitler et sa haine des juifs. L’entreprise génocidaire s’est poursuivie pendant la guerre avec l’aide de fonctionnaires, des gens ordinaires, y compris dans des unités d’extermination en Russie. Ce n’étaient pas tous des SS emportés par la haine. On les a transformés en tueurs d’enfants. On reste confondu. Comment ces hommes ont-ils pu descendre à ce niveau de barbarie ? Après la guerre et leurs crimes, ils sont retournés à leurs vies paisibles et, le week-end, allaient au cinéma en famille…

Qu’est-ce qui peut nous prémunir de la haine, si l’éducation ne suffit pas ?

L’éducation est nécessaire, mais n’est pas suffisante. A l’école, il y a des élèves qui écoutent et d’autres qui n’écoutent pas, ceux qui croient l’enseignant et ceux qui refusent ses propos. Alors quand Mohammed Merah tue des enfants dans une école juive de Toulouse, on se demande où est la différence avec les tueurs nazis dans les villages russes. Merah court après une fillette de 8 ans, l’attrape par les cheveux et lui tire une balle dans la tête à bout portant. Une enfant ! C’est l’acte le plus atroce qui soit. Il faut imaginer le geste. Ce fanatisme porte un nom, c’est l’antisémitisme à son degré ultime. Certes, il faut toujours se souvenir que 80 % des victimes du terrorisme dans le monde sont des musulmans. Mais il existe chez certains fanatiques une haine des juifs qui fait horreur.

N’y a-t-il pas un vide juridique ?

Il existe déjà de nombreuses dispositions législatives qui permettent de poursuivre et de sanctionner les actes ou les propos racistes ou antisémites. Mais la question aujourd’hui est celle de l’évolution des techniques. Le triomphe du numérique et l’essor des réseaux sociaux, grands vecteurs de haine, posent des problèmes nouveaux aux sociétés démocratiques.

Et qu’en est-il des populismes qui montent en Europe ?

Le populisme charrie toujours des relents antisémites et xénophobes. On retrouve, là aussi, la fonction traditionnelle du bouc émissaire que les juifs ont assumée en Europe et ailleurs. Le changement technologique accentue cette tendance avec les brèches qu’il ouvre dans les défenses légales. La liberté d’expression garantie par la Constitution des Etats-Unis ouvre la voie à des propagandes racistes, antisémites, sans risque de poursuites, car les plateformes sont domiciliées dans des Etats qui ignorent l’injure ou la diffamation raciale. Les juristes courent derrière cette maîtrise du temps et de l’espace par les nouvelles technologies et les problèmes qu’elle pose.

Vous croyez beaucoup dans l’exemplarité…

En Savoie, où nous étions réfugiés ma mère, mon frère et moi durant les années 1943 et 1944, nous demeurions dans un village, Cognin, près de Chambéry. Nous y avons vécu jusqu’à la Libération avec des cartes d’identité sur lesquelles ne figuraient plus le mot juif. Nous nous faisions passer pour une famille de réfugiés bretons de Saint-Nazaire, car la ville avait été détruite par les bombardements, y compris les bureaux de l’état civil. En allant au lycée, je passais tous les jours devant les locaux de la Milice, dirigée par Touvier. Il aurait suffi d’une dénonciation pour que nous soyons arrêtés. Les habitants du village ne pouvaient ignorer que cette famille sans père, ne recevant jamais de courrier ni de visites, était à l’évidence une famille juive cachée. Le silence complice du village entier nous a sauvés. Au moment du procès Touvier, je présidais le Conseil constitutionnel. J’ai appelé le maire de Cognin et je lui ai dit : « Je souhaiterais que vous réunissiez les enfants des écoles, je viendrai leur décrire la réalité de 1944. Il faut qu’ils sachent que leurs parents étaient des gens bien. » Je crois dans l’exemplarité. Il est important à mes yeux que les enfants devenus adultes puissent penser : « Mes parents étaient des gens bien ». C’est une puissante inspiration dans la vie.

Malgré tout, êtes-vous optimiste ? Qu’est-ce qui peut nous donner de l’espoir ?

Je m’efforce d’être lucide. Mais les voies de l’action sont claires : tous ceux qui ont foi dans la démocratie et les droits de l’homme doivent lutter ensemble pour combattre le fanatisme, le racisme et l’antisémitisme. C’est une exigence morale de premier rang. Quant aux modalités de la lutte, je fais confiance aux nouvelles générations pour les définir et les mettre en œuvre. Mes vœux les accompagnent§

« Idiss », de Robert Badinter (Fayard, 236 p., 20 €).

FOG – Meurtre de Sarah Halimi : la honte du 19 décembre

En refusant de juger Kobili Traoré, l’auteur du meurtre antisémite de Sarah Halimi, la justice française a commis une faute. De quoi a-t-elle peur ?

Par Franz-Olivier Giesbert

Franz-Olivier Giesbert
Franz-Olivier Giesbert

Il y a deux façons de rendre la justice : couché ou debout. Après avoir fait preuve d’une grande lâcheté pendant l’occupation nazie, la justice française a de temps en temps de grosses rechutes. Le 19 décembre, elle a commis une grande faute, et le mot est faible, en décidant que le jeune musulman Kobili Traoré, meurtrier de Sarah Halimi, une sexagénaire juive, ne serait pas jugé : parce qu’il aurait été sous l’empire du cannabis au moment du crime, la cour d’appel de Paris a conclu à l’abolition de son discernement pendant les faits et donc à son irresponsabilité pénale.

Circulez, il n’y a rien à voir. Mais de quoi la justice est-elle le nom quand elle absout sans autre forme de procès ? De quoi a-t-elle peur pour mettre un mouchoir sur un crime en évitant au coupable d’aller aux assises ? A-t-elle conscience qu’elle envoie un mauvais signal aux futurs assassins de juifs ? L’antisémitisme est en pleine recrudescence dans notre pays : avec 541 actes antisémites recensés, il a augmenté l’an dernier de 74 %, alors que les actes antimusulmans, beaucoup moins nombreux, tombaient de 121 à 100.

Ces dernières années, plusieurs juifs ont été tués par des musulmans parce qu’ils étaient juifs. C’est une réalité qu’il faut oser regarder en face et elle aurait dû troubler les magistrats. Mais non, ont-ils estimé, Kobili Traoré, grand consommateur de cannabis, était en proie, le pauvre chat, à une « bouffée délirante. »

Si cette décision fait jurisprudence, c’est toute la justice qui est à repenser. Il ne fallait pas juger Charles Manson, gourou satanique d’une « famille » droguée qui a tué l’actrice Sharon Tate, ainsi que trois de ses amis, à Los Angeles en 1968. Si on en avait eu l’occasion, il n’aurait pas non plus fallu juger Hitler qui, comme on le sait aujourd’hui, se faisait administrer toutes sortes de substances, de stéroïdes comme la Testoviron ou le Gyconorm.

Dans la nuit du 3 au 4 avril 2017, Kobili Traoré s’était introduit dans l’appartement de sa voisine, Sarah Halimi, au troisième étage d’un immeuble HLM de Belleville. Il a roué sa victime de coups en criant « Allah akbar » et en récitant des versets du Coran, avant de la jeter dans le vide. Quand un homme est capable de réciter des versets du Coran, son « discernement » est-il « aboli », est-il atteint d’une « bouffée délirante » ? S’agit-il du message qu’ont voulu nous envoyer les magistrats de la cour d’appel de Paris ?

Vous avez bien compris qu’après cette ignominie il est inutile de rechercher la justice. Sur sa porte, elle a laissé un écriteau : « Est partie en RTT. Reviendra peut-être après les fêtes. »

« Le silence ne doit pas être la seule réponse » face aux crimes nazis, pour Merkel

La chancelière est arrivée ce vendredi matin dans le camp de concentration d’Auschwitz. Une première pour un chef de gouvernement allemand depuis 1995.

Source AFP

C’est une visite historique et un discours fort de la part d’Angela Merkel. Pour la première fois depuis 1995, un chef de gouvernement allemand s’est rendu à Auschwitz. Angela Merkel, la chancelière, est arrivée vendredi dans l’ancien camp nazi, lieu marquant de l’Holocauste, selon les journalistes de l’Agence France-Presse. Ce déplacement intervient alors que l’antisémitisme ressurgit en Europeet que la disparition des témoins complique la transmission de la mémoire.

Selon elle, le souvenir des crimes nazis demeure « inséparable » de l’identité allemande. « Se souvenir des crimes, nommer leurs auteurs et rendre aux victimes un hommage digne, c’est une responsabilité qui ne s’arrête jamais. Ce n’est pas négociable. Et c’est inséparable de notre pays. Être conscient de cette responsabilité est une part de notre identité nationale », a martelé la dirigeante. La voix altérée, après avoir écouté le témoignage d’un rescapé arrivé à 12 ans à Auschwitz, la chancelière a reconnu qu’il était « tout sauf facile » de se présenter dans un lieu où les crimes des Allemands ont « dépassé tout ce qui est imaginable ».

« Le silence ne doit pas être la seule réponse »

Angela Merkel a insisté sur le fait qu’il était « important » de rendre à Auschwitz son « nom complet ». Certes situé dans l’actuelle Pologne, le camp était dans une région « annexée en octobre 1939 par le Reich » et fut « administré par les Allemands ». « Il est important de nommer clairement les criminels. Nous, les Allemands, le devons aux victimes et à nous mêmes », a-t-elle déclaré. Mais, si elle a expliqué avoir « profondément honte » des crimes nazis, « le silence ne doit pas être la seule réponse ». « Le lieu lui-même nous oblige à garder en vie la mémoire » et, face à la montée des actes antisémites, « on doit se lever et dire notre désaccord », a-t-elle exhorté.

Insistant sur le fait que chacune des 1,1 million de personnes tuées à Auschwitz avait « un nom, une dignité inaltérable, une origine, une histoire », elle leur a rendu hommage, tout en évoquant la culpabilité et la douleur des survivants. « Je m’incline profondément » devant chacun d’entre eux, a-t-elle conclu, avant un entretien prévu loin des caméras avec un rescapé d’Auschwitz.

1,1 million de personnes tuées

La chancelière allemande est accompagnée, lors de ce déplacement, par le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki, et par un survivant d’Auschwitz, Stanislaw Bartnikowski, 87 ans, ainsi que des représentants de la communauté juive. À la veille de ce déplacement, Angela Merkel a annoncé l’octroi de 60 millions d’euros à la Fondation Auschwitz-Birkenau pour le maintien du site où furent assassinées quelque 1,1 million de personnes, dont un million de Juifs, entre 1940 et 1945. La majorité d’entre eux étaient tués dès leur arrivée dans ce camp de concentration et d’extermination nazi situé dans la Pologne d’aujourd’hui.

La chancelière, née neuf ans après la Seconde Guerre mondiale, effectue cette visite peu avant les commémorations du 75eanniversaire de la libération d’Auschwitz par l’Armée rouge, le 27 janvier 1945. Elle doit observer une minute de silence devant le mur de la Mort, où furent fusillés des milliers de détenus.

« Une rupture dans la civilisation »

Ensuite, elle se rendra à Birkenau, distant de 3 kilomètres du camp principal, notamment sur la rampe où étaient « sélectionnés » les déportés à leur descente des wagons à bestiaux : les plus jeunes, les plus âgés et les plus fragiles étaient immédiatement envoyés à la mort. La chancelière, pour qui la Shoah est « une rupture dans la civilisation », doit s’exprimer en milieu de journée.

En Allemagne, qui a fait du souvenir de la Shoah le cœur de son identité d’après-guerre, les autorités s’inquiètent d’une hausse très nette des actes antisémites. Jeudi, avant son déplacement, Angela Merkel a d’ailleurs réaffirmé que « la lutte contre l’antisémitisme et contre toute forme de haine » était l’une des priorités de son gouvernement. Elle a aussi insisté sur la « détermination » des autorités à voir une communauté juive, en plein essor, s’épanouir en Allemagne.

En octobre, un attentat finalement avorté contre une synagogue de Halle a suscité un choc dans le pays. Son auteur, qui a tué deux personnes au hasard, est un jeune adepte des thèses négationnistes. Le parti d’extrême droite AfD, qui siège depuis deux ans au Bundestag, prône par ailleurs la fin de la culture du repentir. Le nom d’Auschwitz est devenu le synonyme du Mal absolu. Des Juifs de toute l’Europe, de la Hongrie à la Grèce, y ont été exterminés.

Après Helmut Schmidt et Helmut Kohl

Des détenus, parmi lesquels des enfants, ont été soumis aux expérimentations effroyables du docteur Josef Mengele, l’« ange de la mort ». C’est également dans ce camp, qui comprenait quatre chambres à gaz et quatre crématoriums, qu’a été employé pour la première fois en 1941 le gaz Zyklon B.

Pour le président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, Josef Schuster, qui accompagne Angela Merkel, « il n’y a aucun autre lieu de mémoire qui montre avec tant d’acuité ce qui s’est passé avec la Shoah ». « L’assassinat industrialisé de masse » continue 75 ans plus tard de faire « frissonner » le visiteur, ajoute Josef Schuster auprès de l’Agence France-Presse.

Angela Merkel ne sera que la troisième dirigeante de gouvernement allemand à se rendre à Auschwitz, après Helmut Schmidt en 1977 et Helmut Kohl en 1989 et 1995. En 14 ans au pouvoir, la dirigeante a multiplié les gestes forts en se rendant à Ravensbrück, Dachau, Buchenwald, et au Mémorial de l’Holocauste de Yad Vashem à Jérusalem. Surtout, en 2008, elle fut la première cheffe de gouvernement allemand à prononcer un discours à la Knesset, le parlement israélien. Elle avait répété « la honte » qui entache les Allemands.

Depuis 23 ans, le 27 janvier est la Journée du souvenir des victimes du nazisme en Allemagne.

Quelles stratégies pour compléter la réponse militaire contre le terrorisme ?

ANALYSE. L’accident qui a coûté la vie à 13 soldats français au Mali le 25 novembre dernier rappelle que d’autres pistes doivent être explorées.

Par Laurence Frank* pour The conversation.com

Pour Le Point

L’hommage national aux 13 soldats morts dans le crash de deux hélicoptères au Mali aura lieu ce lundi 2 décembre, une semaine après l’accident survenu lors d’une opération d’envergure lancée quelques jours plus tôt dans la vallée d’Eranga, située au sud d’Indelimane, dans le Liptako, région du centre-est du Mali où sévit l’organisation État islamique au grand Sahara (EIGS). Cette région dite des « trois frontières » située entre Mali, Burkina et Niger est la zone d’action du groupe EIGS depuis sa création en 2015. Il compte entre 100 et 200 combattants sur ce territoire du centre-nord du pays.

En août 2014, 22 pays se sont unis pour lutter militairement contre Daech, mais maintenant que les frappes de la coalition ont cessé en Syrie, il ne reste plus guère que la France pour combattre la progression des mouvements djihadistes au Sahel. Protéger notre sécurité et nos libertés qui sont nos biens communs, c’est pourtant l’affaire de tous.

Mali : Florence Parly salue « les 13 héros morts pour la France » (ministère des Armées).

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La mort des treize soldats français ne cessera de nous rappeler que l’État islamique et l’instauration du « califat » ne concernent plus seulement la Syrie et l’Irak. Le chef de Boko Haram, Abubakar Shekau, a proclamé un « califat islamique » dans le nord-est du Nigeria le 24 août 2014. Ce groupe islamiste nigérian lié à Al-Qaïda prend de l’ampleur en essayant de gagner du terrain dans cette zone. Il menace les pays voisins, tout comme l’État islamique le faisait au Moyen-Orient. Le modus operandi de ces deux organisations présente de nombreuses similitudes bien que la spécificité de Boko Haram se situe dans le fait d’utiliser des femmes et de très jeunes filles pour commettre des attentats suicides.

Appréhender le problème autrement

Pour honorer la mémoire des victimes du terrorisme et celle des soldats morts au combat, il faut donc tout mettre en œuvre pour venir à bout de ces hydres malveillantes.

De nouvelles pistes doivent être explorées. La première mènerait vers une compréhension plus pointue de la résilience du mouvement en étudiant l’architecture organisationnelle complexe de Daech qui agrège divers sous-systèmes. Cette structure permet au mouvement de fonctionner même lorsque l’un de ces systèmes est atteint ou affaibli. Le système de filiales et de franchises apporte des éclairages essentiels sur la capacité de Daech à fédérer des mouvements djihadistes dispersés dans le monde qui risquent de former à terme une « méta-organisation Daech 2.0. ».

Dans une méta-organisation, les membres ne sont pas des individus mais des organisations qui partagent un trait d’identité en commun et décident de créer une entité pour les représenter, pour partager l’information, pour agir en commun afin de mieux maîtriser leur environnement. Daech a créé une nouvelle forme organisationnelle rampante, imprévisible, difficile à qualifier, et donc in extenso à combattre.

La réponse militaire reste insuffisante

Considérer que Daech est une organisation militaire relève, comme le souligne le spécialiste du renseignement Jean‑François Gayraud, d’une « persistance rétinienne ». Autrement dit, l’application de modèles connus à des phénomènes sociaux émergents mènerait à préparer la guerre de demain avec des conceptions d’hier.

Dans un article intitulé « La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ? » publié dans la Revue Défense nationale de février 2019, François-Régis Legrier, commandant la task force Wagram au Levant d’octobre 2018 à février 2019, écrivait : « Une bataille ne se résume pas à détruire des cibles comme au champ de foire. […] Seule une vue globale du problème aurait permis d’ébaucher une stratégie globale et d’éviter le constat amer de voir Daech resurgir là où on l’a chassé il y a deux ans. »

En Syrie, l’excellente connaissance du territoire (topographie, météo, localisation des ressources) a conféré à Daech le coup d’avance. À cela s’opposerait donc une excellente connaissance de Daech.

Sur le plan financier et matériel, la deuxième piste consisterait à identifier des moyens d’assécher les ressources du mouvement de manière à empêcher les investissements dans de nouvelles actions.

Une surveillance accrue des systèmes financiers internationaux, notamment par des applications de l’intelligence artificielle qui permettent le traitement d’une grande quantité de données et la corrélation de variables que seule la puissance d’une machine peut effectuer. À cela s’ajoute une surveillance accrue des infrastructures de transport qui constituent des bases arrière logistiques et des lieux de transfert de marchandises, de matériel et d’armes.

La surveillance, une arme clé contre les djihadistes. © Michele Cattani/AFP

Enfin, un système de détection d’émergence d’activités djihadistes assurerait un monitoring en temps réel des zones sensibles avec la collaboration des acteurs présents sur le terrain (ONG, entreprises, etc.). Des systèmes de remontée d’information immédiate seraient mis en place pour déceler les modifications dans l’environnement avec des paramètres spécifiques.

Pauvreté et vulnérabilités

Les avis divergent quant à l’espérance de vie du mouvement, mais les zones de prédilection de Daech possèdent des caractéristiques spécifiques : un gouvernement faible, la présence d’une minorité musulmane opprimée, un grand nombre de ressources naturelles et des groupes ethniques qui se déchirent. Ces lieux sont relativement faciles à identifier. L’État islamique se nourrit également du délitement d’États quasi impossibles à réformer. Ces derniers ne peuvent en effet plus représenter l’ensemble de la population et se sont rendus vulnérables par une corruption endémique et une incapacité à assumer leurs responsabilités (par exemple, le paiement des fonctionnaires).

Les mouvements djihadistes en question sont les suivants : Al-Qaïda au Maghreb islamique, Ansar Dine, Mouvement pour l’unicité du Jihad en Afrique de l’Ouest, Al-Morabitoune, Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, État islamique au Grand Sahara, Ansaroul Islam. © DR, Author provided

La pauvreté de certains territoires peut inciter des populations isolées à rejoindre les mouvements djihadistes pour obtenir une source de revenus. Les agences internationales et les bailleurs du fonds de l’aide au développement sont également concernés, car une partie de l’aide versée peut être détournée dans les régions les plus pauvres, soit par l’extorsion, soit par des incitations plus ou moins coercitives à acheter des « services de sécurité ». En témoignent les déboires du cimentier Lafarge en Syrie.

Atouts de l’économie dématérialisée

D’autres éléments favorisent la résilience du mouvement, comme l’impossibilité de réguler Internet pour empêcher son expansion virtuelle. L’usage des outils et des technologies de collaboration du Web 2.0 lui confère une grande agilité. Les adhérents deviennent des acteurs d’un écosystème et rejoignent des communautés de membres et des groupes d’intérêts dispersés dans le monde. Ce sens du collectif permet de réunir des expertises internes et externes, d’évoluer vers une plus grande transversalité et d’exploiter les brèches des systèmes traditionnels dans le secteur financier, par exemple.

Daech joue de la complexité du difficile traçage des comptes pour bâtir et exploiter son propre réseau bancaire et l’inscrire dans un système international. L’ouverture des marchés, le déclin de l’État providence, les privatisations, la déréglementation de la finance et du commerce international tendent à favoriser la croissance des activités illicites, ainsi que l’internationalisation d’une économie criminelle concurrente.

Dans la phase initiale, l’organisation criminelle introduit ses bénéfices illégaux sur les circuits financiers à travers une série de déplacement des fonds, souvent dans des centres financiers off shore, communément appelés « paradis fiscaux », afin de les éloigner de leur source. La seconde phase consiste à réintégrer ces fonds dans des activités économiques légitimes pour leur donner l’apparence d’une origine légale afin de pouvoir les utiliser.

Seule une stratégie à 360 degrés permettra donc de faire converger ces divers champs d’analyse. Le succès de cette démarche découlera en conséquence nécessairement de collaborations disciplinaires, interorganisationnelles et interétatiques.

* Laurence Frank est Professeure de management stratégique au sein du Groupe ESC Clermont. 

Israël : pays du lait, du miel… et du cannabis

L’État hébreu pourrait devenir le leader mondial du cannabis médical. Plus de 46 000 patients traités, des technologies de pointe et une ouverture à l’export pour un marché colossal.

Par Sébastien Leban, en Israël – Le Point.fr 

Vue d'une ferme de cannabis de l'entreprise Israel Medical Cannabis.
Vue d’une ferme de cannabis de l’entreprise Israel Medical Cannabis.© IMC Israel Medical Cannabis

C’est dans un sombre et minuscule bureau de Jérusalem, à l’hiver 1964, que débute l’histoire du cannabis en Israël. Face à son tableau noir, Rafael Mechoulam, jeune et brillant chimiste, achève de dessiner, craie blanche à la main, la structure moléculaire du tétrahydrocannabinol. Plusieurs mois de recherche ont permis cette découverte capitale qui tient en trois lettres : THC. Aujourd’hui encore, sa simple évocation fascine. « Le THC est le principe actif dominant du cannabis, que mon équipe du Weitzman Institute est parvenue à identifier et à isoler », détaille le Pr Mechoulam. Fasciné par la chimie des plantes, il constate à l’époque que le principe actif du cannabis reste méconnu alors que, par exemple, on a isolé la morphine de l’opium dès le XIXe siècle. Cinquante-cinq ans après cette découverte, l’histoire continue de s’écrire en Terre sainte.

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Autorisé depuis une dizaine d’années, le cannabis médical est prescrit à près de 50 000 patients en Israël (soit moins de 1 % de la population). Son efficacité est reconnue en oncologie et dans le traitement d’Alzheimer, de l’épilepsie, de douleurs chroniques ou du stress post-traumatique. Sous la coupe du ministère de la Santé, la IMCA (Israel Medical Cannabis Agency) délivre depuis 2012 les permis de consommation aux patients et régule production et distribution.

Le Professeur Rafael Mechoulam dans son bureau de Jerusalem© SEBASTIEN LEBAN POUR « LE POINT

Depuis, un cercle fermé de huit entreprises autorisées à cultiver la marijuana se partage le marché. Auquel s’ajoute un écosystème de plus de 70 start-up qui proposent des solutions innovantes pour l’agriculture, le conditionnement ou encore les inhalateurs. Le secteur, qui rapporte 234 millions de shekels par an à l’État hébreu, affiche une croissance de 30 % et attire les investisseurs étrangers.

« La Bible décrit Israël comme le pays du lait et du miel »

Ce boom incroyable, Saul Kaye l’a flairé dès 2015, lorsqu’il organise la première conférence CannaTech à Jérusalem et rassemble les rares scientifiques et entrepreneurs du domaine pour deux jours de networking. Expert du marché mondial du cannabis et prolifique entrepreneur, Saul Kaye conseille la Knesset (le parlement israélien) sur le développement de ce nouvel or vert dans le pays. D’un événement confidentiel, la CannaTech s’est muée en grand-messe du cannabis mondial : 300 participants venus de 40 pays et un ticket d’entrée à 1 000 dollars. Posée cette année sur les docks flambant neuf du port de Tel-Aviv, la CannaTech 2019 entamera ensuite une tournée mondiale : Sydney, Panama, Hongkong, Cape Town et même le Forum économique de Davos. Télécommande dans une main, smartphone dans l’autre, c’est sur scène que l’on retrouve le charismatique Saul Kaye, coiffé pour l’occasion de sa kippa siglée d’une feuille de cannabis : « Israël effectue plus de recherches que partout ailleurs dans le monde ! Nous avons réussi à déstigmatiser pour aller vers une approche de médicalisation plutôt que de légalisation du cannabis. Mais il reste du travail, les gouvernements traînent alors que les patients souffrent. »

Saul Kaye et Ehud Barak à la Cannatech© SEBASTIEN LEBAN POUR « LE POINT

Cette année, Kaye s’est offert un invité de marque en la personne d’Ehud Barak pour donner le coup d’envoi de sa conférence. Enserré dans un costume-cravate qui dénote avec l’atmosphère « start-up » décontractée de la CannaTech, Barak lance : « La Bible décrit Israël comme le pays du lait et du miel. Désormais, je peux vous souhaiter la bienvenue dans le pays du lait, du miel… et du cannabis ! » Avant de quitter la scène sous les applaudissements. L’ancien Premier ministre (de 1999 à 2001), qui reste l’une des personnalités politiques les plus respectées du pays, vient d’être nommé à la tête de Canndoc Pharma, firme biomédicale qui domine la production de cannabis en Israël. À l’annonce de sa nomination, « l’effet Barak » fait bondir de 300 % l’action de l’entreprise, cotée à la Bourse de Tel-Aviv. Canndoc a désormais en ligne de mire le marché américain avec son entrée au Nasdaq (deuxième marché d’actions des États-Unis) prévue avant la fin de l’année 2019.

Signe des temps, d’anciens hauts responsables du pays ont suivi le sillon creusé par Barak en s’engageant dans le cannabis médical. On peut citer Ehud Olmert, ancien Premier ministre, Yohanan Danino, ancien chef de la police, ou Haim Ramon, qui fut ministre de l’Intérieur et de la Justice. L’engagement public de ces poids lourds participe à une légitimation à grande vitesse du cannabis, et laisse entrevoir un marché colossal. D’après une étude récente de l’ONU, le marché du cannabis médical devrait représenter annuellement, au niveau mondial, 150 milliards de dollars. Et Israël joue des coudes avec le Canada pour remporter la part du lion, avec dans son viseur l’Europe. Le 27 janvier dernier, la Knesset a donné son feu vert à l’exportation du cannabis. Une décision qui fait entrer la production locale dans une autre dimension mais qui semble laisser de côté les principaux concernés : les patients.

Le business avant la santé des patients ?

Devant l’entrée de la CannaTech, un petit groupe déploie des banderoles sur lesquelles on peut lire, en hébreu et en anglais, « Le cannabis sauve des vies, les réformes du ministère de la Santé nous tuent ». Pour Ofir, 41 ans, « le gouvernement a les yeux tournés vers la manne financière du cannabis médical alors qu’il devrait d’abord s’occuper des patients ». « Aujourd’hui, je paye ma prescription mensuelle de 50 grammes 370 shekels (90 euros), une somme fixe, identique pour tous. Avec les nouvelles réformes qui vont entrer en vigueur, je vais devoir débourser 900 euros chaque mois, c’est impossible ! » explique Ofir. Après un accident de voiture qui lui brise la colonne vertébrale, l’homme reste alité pendant des mois, tétanisé par des douleurs que seul le cannabis parvient à atténuer.

Un employé de Tikun Olam, une entreprsie qui cultive du cannabis forme un patient à l’utilisation d’un vaporisateur© SEBASTIEN LEBAN POUR « LE POINT

Ces réformes, qui accompagnent l’ouverture de l’exportation, ont plusieurs objectifs. Le premier permettra la distribution via le réseau de pharmacies classiques et le second vise à standardiser la qualité des produits : « Le patient a besoin de savoir ce qu’il consomme et de connaître précisément les dosages de THC (psychoactif) et de CBD (tranquillisant). Nous travaillons avec des produits naturels donc instables, mais Israël est à la pointe pour la médicalisation de ces substances », détaille le Dr Michael Dor, médecin en chef de l’Israel Medical Cannabis Agency et caution scientifique du gouvernement.

En cause, également, le permis. En effet, afin d’obtenir le précieux document, chaque patient doit consulter pendant plus d’un an un praticien et tester la gamme des opioïdes traditionnellement indiqués pour sa pathologie avant de se voir prescrire du cannabis. « Une hérésie », pour Erez, 47 ans. « Le problème, c’est qu’en Israël on doit d’abord devenir un junkie avant d’avoir accès à un remède naturel, le cannabis. J’ai vécu un enfer avec les effets secondaires de ces opioïdes : perte d’appétit, nervosité, dépendance. » Le processus décrié par de nombreux médecins va évoluer, selon le Dr Dor : « Nous savons que le chemin est long et contraignant et nous allons le modifier. Un comité de spécialistes devrait statuer d’ici la fin de l’année. »

Erez fume du cannabis avec sa pipe© SEBASTIEN LEBAN POUR « LE POINT

Même s’il avance à tâtons, le ministère de la Santé s’appuie sur des médecins qui assurent le relais avec les patients et font remonter les informations. Pour le Dr Orna de Shalit, clinicienne de la douleur en banlieue de Tel-Aviv, « la recherche du dosage idéal entre THC et CBD est capitale pour mieux s’adapter aux différentes pathologies ». Après plus de cinq ans à prescrire du cannabis médical, elle dresse un bilan positif : « J’ai été moi-même sceptique, mais je dois avouer que ça aide beaucoup de patients et que ça permet de diminuer les doses d’opiacés et de morphiniques. Cela dit, il faut accompagner les patients, notamment les jeunes de moins de 25 ans et les profils fragiles, pour éviter la dépendance ou le décrochage. Mon rôle de thérapeute n’est pas de faire disparaître la douleur, mais de permettre à mes patients de retrouver une vie normale. »

Telegrass ou le dealer 2.0

Si le cannabis médical est autorisé, il est toujours illégal sous sa forme récréative, bien que dépénalisé depuis 2017. Il suffit de flâner autour du Shouk HaCarmel, le grand marché de Tel-Aviv, pour sentir des effluves de chanvre s’échapper çà et là des terrasses. Les 250 shekels (60 euros) d’amende pour consommation en public ne semblent dissuader personne. Shmuel, grand gaillard de 37 ans, assume sa consommation récréative de cannabis : « J’aime fumer de temps en temps pour me détendre ou juste pour bien dormir. » Sans permis en poche, Shmuel se tourne vers le marché noir. Et, là encore, Israël innove… Confortablement installé dans son canapé, Shmuel attrape son smartphone et ouvre l’application Telegram, version russe et encryptée de WhatsApp : « Ici, nous avons Telegrass (contraction de Telegram et de grass, herbe en anglais). C’est un groupe qui me permet de commander de la marijuana 24 heures sur 24 comme je commande une pizza, avec en prime la livraison à domicile en moins d’une heure ! »

La version 2.0 du dealer de quartier a été créée à Tel-Aviv il y a cinq ans par Amos Dov Silver, un ancien religieux reconverti en chantre du cannabis. Le principe : mettre en relation « commerçants » et consommateurs sur une plateforme cryptée censée garantir l’anonymat. Sur la page de Telegrass, il suffit de « scroller » parmi les centaines de messages quotidiens classés par zone géographique et de faire son marché : par exemple, « Koko Lida » propose « un service courtois avec plus de 120 recommandations, une fiabilité du poids livré et de la variété que nous aimons tous : la bluegreen », et affiche les tarifs : 1 gramme pour 100 shekels (25 euros), 3 pour 200. Le 12 mars dernier, une impressionnante opération de police a permis d’arrêter Amos Dov Silver en Ukraine, ainsi que 42 personnes qui géraient Telegrass. La police affichait alors fièrement sur ses réseaux sociaux la fermeture du groupe aux 20 000 abonnés. Avant qu’il ne réapparaisse 48 heures plus tard. Cette ubérisation du deal est totalement illégale et donne des cauchemars à la police israélienne. D’autant plus que l’on estime à 20 % la part de cannabis médical qui se retrouve vendu sur le marché noir via Telegrass.

Quid d’une légalisation prochaine ? Plusieurs partis politiques ont mis le sujet à leur agenda et la société israélienne, aussi protéiforme soit-elle, semble prête à passer le cap. Le Dr Michael Dor estime quant à lui que « si nos sociétés ont accepté de payer le prix social lié à la légalisation du tabac ou de l’alcool, nous sommes largement prêts à légaliser le cannabis ». 

Dans un texte que nous publions, le frère de Mohammed Merah dénonce la progression de l’islam politique et lance un appel à défendre les valeurs républicaines.

Abdelghani Merah Le Point.fr 

La Kaaba de la Grande Mosquee de La Mecque en Arabie saoudite.
La Kaaba de la Grande Mosquée de La Mecque en Arabie saoudite.© MAHMUD HAMS / AFP

Abdelghani Merah s’est largement engagé dans un combat contre la violence. En avril dernier, il a témoigné contre sa famille lors du procès contre son frère Abdelkader. Comment ignorer le message de cet homme qui a vu son entourage basculer dans la violence ? Abdelghani Merah explique pourquoi il faut défendre les valeurs républicaines comme rempart contre ceux qu’il nomme « les prédateurs religieux ». Considérant qu’on ne peut être tenu pour responsable de son patronyme, nous lui ouvrons aujourd’hui nos pages.

Je m’appelle Abdelghani Merah et je suis le frère du tristement célèbre Mohammed Merah. Je veux aujourd’hui lancer un appel : notre laïcité et notre cohésion sociale sont menacées par un islam politique et sectaire qui ne parle qu’en son nom, un islam dévoyé qui ne représente pas les musulmans français, qui, on l’oublie parfois, sont si nombreux à aimer et à respecter la République.

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir l’évidence : ce problème s’aggrave de jour en jour, quoi qu’en disent les porte-parole autoproclamés. Si je n’ai pas suivi la voie de mon frère, c’est parce qu’il y avait en moi cette croyance : liberté, égalité et fraternité. J’y croyais. Et j’y crois encore. Je crois à une France où la police serait perçue comme une protection et non comme un ennemi à abattre. Une France qui aurait à cœur de protéger sa jeunesse des prédateurs religieux, notamment grâce à une école républicaine fière de ses valeurs. UneFrance qui ne laisserait pas dormir dehors des vieux, des femmes et des enfants.

Certains politiques semblent aujourd’hui inconscients – ou font mine de ne pas le voir – du danger qui plane sur la France, je veux parler de l’islamisme et de tous les obscurantismes qui se font concurrence sur la misère et le dénuement. J’ai voulu marcher pour témoigner, pour que jamais on n’oublie les victimes de Mohammed Merah, ces trois militaires, comme ses insoutenables assassinats perpétrés sur des enfants et un père, parce que juifs. Pendant ce terrible mois de mars 2012, mon frère a semé les graines d’une guerre contre les valeurs de la République. Ces graines ont germé et je suis aujourd’hui saisi d’effroi lorsque je vois de jeunes Français servir les bourreaux de Daech, attaquer leurs propres valeurs, leurs propres amis, au prétexte qu’ils vivraient dans un pays dans lequel ils n’ont jamais pu, ou su, se reconnaître.

Aidons-les à nous aider !

Tant que la devise inscrite au fronton de toutes les mairies ne sera pas celle de tous les enfants de la République, où que l’on habite dans le moindre recoin de ma très chère France, rien ne changera. Il y a dans nos quartiers des sacrifiés du modèle social français pourtant fidèles à la France… Aidons-les à nous aider ! C’est ensemble que nous pourrons gagner ce combat contre les idéologies mortifères. Il faut lutter contre l’islamisme et ceux qui le propagent, des Frères musulmans aux mouvances wahhabo-salafistes.

Cette préoccupation personnelle peut, je le crois sincèrement, être celle de tout un pays sans que le moindre débat tourne à l’affrontement des identités qui s’exacerbent. Simplement, n’oublions jamais que l’islamisme, dans les pays où il a prospéré, n’a apporté que mort et désolation. Les Algériens, qui ont payé le lourd tribut de 200 000 morts savent de quoi il en retourne. Algériens, Tunisiens, Marocains, Français… n’oubliez jamais que ceux qui ont tué les vôtres étaient proches des Frères musulmans et des mouvances wahhabites. N’oubliez pas non plus que la laïcité n’est pas une religion, mais bien un rempart contre l’extrémisme.

Je veux aussi adresser ce message au président Macron : sachez que de nombreux Maghrébins se battent, dans l’ombre, contre ces phénomènes religieux, malgré la peur et le sentiment terrible d’abandon qui peuvent étreindre certains. Notre part de vérité tient dans notre amour pour la France. En dénonçant depuis tant d’années le danger des prédicateurs incontrôlés, nous n’avons eu de cesse d’alerter sur l’action sournoise de ceux qui sont en train de voler le cœur des Français, le cœur de ceux qui sont partis en Syrie combattre leur propre pays, comme le cœur de ceux qui, demain, se tourneront vers des partis xénophobes et populistes qui ne savent que se nourrir de la colère.

Alors, Monsieur le Président de la République, s’il vous plaît, assumez votre rôle et sauvez nos enfants, et faites triompher la devise républicaine et les valeurs républicaines, universalistes, émancipatrices et humanistes. Je pense tout particulièrement aux femmes et aux petites filles qui sont les premières cibles de cet obscurantisme. Car nous pouvons tous encore croire à ces valeurs grâce auxquelles, moi, Abdelghani Merah, j’ai grandi à l’abri de toutes les horreurs qui m’étaient pourtant si proches.

FOG – Communisme, islamisme, antisémitisme : toujours fécond, le ventre de la bête

Dans « Le siècle rouge. 1919-1989 », Jean-Christophe Buisson analyse magistralement cette incroyable hallucination collective que fut le communisme.

FOG - Communisme, islamisme, antisemitisme : toujours fecond, le ventre de la bete

Avec ses polémiques sur le voile islamique, ses concours de victimisation et ses grèves surprise à la SNCF, la France est tombée dans une grosse crise de régression. Nous aimons tellement notre passé que nous le ressassons jusqu’au dégoût.

On n’attend plus que le grand retour de Georges Marchais. Il y a dans l’air comme un parfum de formol. Notez, c’est normal : la CGT vient de sortir de son bocal pour lancer avec d’autres centrales des journées d’action dans les services publics. Comme disait l’un des grands sociologues du XXe siècle, « les syndicalistes ont tellement l’habitude de ne rien faire que, lorsqu’ils font grève, ils appellent ça une journée d’action » (Coluche).

Le temps a passé et notre regard sur le communisme a changé. Il n’y a rien à en garder, mais certains célèbrent aujourd’hui ses avancées sociales, comme d’autres vantent les autoroutes de Hitler. Le 9 novembre, il y aura trente ans qu’est tombé le mur de la « honte » séparant les deux Allemagnes autour de Berlin-Ouest (3,50 mètres de hauteur sur 155 kilomètres, bordé de mines antipersonnel), grande « réalisation » du communisme dont la chute précipita l’écroulement du régime soviétique. Faut-il encore éprouver la moindre nostalgie pour ce totalitarisme qui tua plus que le nazisme et qu’une partie de la gauche rêve aujourd’hui de réhabiliter ?

Le nombre des pays à gouvernement communiste s’est réduit comme peau de chagrin, ces dernières années. Ils ne sont plus que cinq (la Chine, Cuba, le Vietnam, le Laos, la Corée du Nord) et ils ont mis, pour les quatre premiers d’entre eux, beaucoup d’eau libérale dans leur rouge marxiste. Mais l’idéologie la plus mortifère du XXe siècle gangrène encore les têtes mal faites qui veulent oublier ses 100 millions de morts.

L’espèce humaine serait-elle une machine à refaire toujours les mêmes bêtises, les mêmes horreurs ? L’impressionnante ignorance historique de nos contemporains permet aujourd’hui de raconter l’Histoire à l’envers. Quasi disparu à l’Est, le communisme tient ainsi de nouvelles places fortes à l’Ouest, notamment dans les universités françaises et américaines, jusque chez certains de nos chers confrères, agenouillés devant saint Alain Badiou, un philosophe qui n’hésite pas à célébrer le maoïsme qui a fait entre 60 et 80 millions de victimes, une paille ! Ils ont envie de remettre ça. Les crétins ne changent jamais, c’est même à ça qu’on les reconnaît.

Pour en finir avec le négationnisme de la gauche, qui cache sous le tapis les crimes du « socialisme », on ne conseillera jamais assez de lire et de faire lire deux classiques : « Le livre noir du communisme », ouvrage collectif dirigé par Stéphane Courtois (Robert Laffont), et la monumentale « Histoire mondiale du communisme », de Thierry Wolton (Grasset), qui a reçu le prix Aujourd’hui. A ceux-là il faut ajouter maintenant « Le siècle rouge », de Jean-Christophe Buisson (Perrin), un grand livre dans tous les sens du mot, précis, puissant, abondamment illustré, qui raconte chronologiquement, sans pathos, l’histoire du communisme, qui se croyait éternel mais qui eut finalement la durée de vie d’un être humain : plus de soixante-dix ans.

Plus de soixante-dix ans de malheur, de crimes, de mensonges. Jean-Christophe Buisson ne juge pas, ne décrypte pas, ne fait pas de la littérature. Il se borne à énumérer les faits bruts. L’effet est saisissant. On se demande par quel mécanisme intellectuel tant de personnes de bonne foi ont pu se laisser abuser par un système qui faisait furieusement le Mal au nom du Bien. C’est, dans l’histoire de l’humanité, le cas le plus extraordinaire d’hypnose planétaire. Une hallucination collective géante. Dans ce domaine, alors que la mondialisation est à son apogée, nous ne sommes, hélas, pas à l’abri de nouveaux délires de ce genre.

« Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde » est une réplique de la pièce de Bertolt Brecht, « La résistible ascension d’Arturo Ui », satire de l’accession au pouvoir de Hitler, écrite en 1941. Elle est plus que jamais d’actualité à l’heure où se pressent les dangers autour de nous, sur fond de nostalgie du communisme : les avancées de l’islamisme politique, champion de la victimisation, les complaisances à son égard des gogos de la macronie. Sans oublier l’antisémitisme devenu si virulent en France que des enfants juifs vont aujourd’hui à l’école sous protection policière et que tout le monde trouve ça normal.

Bonne journée !§

Kamel Daoud – Une photo, un milliard de mots

La récente agression verbale d’une femme voilée par un député du Rassemblement national a fait hurler à l’islamophobie. Encore une fois maladroitement.

par Kamel Daoud | Le Point 

Kamel Daoud - Une photo, un milliard de mots

La France ne sait pas quoi faire de ses musulmans ? On le sait. Mais, surtout, nombre de musulmans de France ne savent que faire d’eux-mêmes. Du coup, ils servent (pas tous) à ces étranges indignations collectives qui, tout en dénonçant des islamophobies réelles, fabriquent de l’islamophobie par un excès de victimisation. Vue de loin, cette folie de la victimisation fascine. Elle remplace, à chaque occasion douloureuse, le travail à faire sur soi, l’obligation de lutter contre l’islamisme montant. 

Ainsi, je vois rarement les miens se mobiliser autant pour « penser l’islam » dans la France que pour les jongleries d’indignés sur les réseaux, les clowneries au nom de la communauté, qu’on oppose à la moindre réforme, même maladroite. On se retrouve à ne rien faire face à l’islamisme et à s’emporter, en rangs serrés, contre l’islamophobie. La seconde vocation est plus facile et moins dangereuse que la première, disent les mauvaises langues. A raison. La seconde sied à la douleur de ne pas être français et pas à l’effort de bâtir une meilleure France pour tous. 

Califat. La France, vue par moi, n’est pas un paradis des justices et des équités. C’est un pays qui a besoin d’être aidé par les siens, d’être défendu contre les siens, parfois. Contre ceux qui veulent en hériter par droit de sang ou ceux qui croient qu’y verser le sang leur donne une cause à mastiquer faute de vocation supérieure. Mais la laïcité de la France, sa séparation entre le délire et le vivre-ensemble, entre la religion et l’Etat, est ce qui aurait pu rendre ma vie meilleure en Algérie, ma foi possible, préserver mes libertés et mes enfants. C’est la force de cette loi qui fait qu’on cherche abri dans ce pays, que les chaloupes vont du sud vers le nord et pas le contraire. Je vois aussi ceux qui sont partis vivre sous sa loi la dénoncer aujourd’hui, confondant leurs désillusions avec leurs engagements. Je lis les tweets d’ami(e)s qui ont fui l’Algérie pour éviter le califat possible et qui aujourd’hui se font les avocats d’un califat d’assouvissement identitaire en France !

Donc je suis en colère et fasciné : voilà que l’on « découvre » que ce pays est ennemi de ses musulmans parce qu’un élu halluciné a agressé verbalement une « voilée » ? L’avenir en France se décide donc entre deux extrêmes ? Je peux comprendre la mobilisation contre l’exclusion et les tribunaux identitaires, mais je ne peux pas, parce que je suis du même bord, ne pas grimacer, sceptique, face à cette soudaine armée qui hurle à l’islamophobie en gommant ses causes. Et si on avait ce même courage pour dénoncer les rentes du halal ? Et si on faisait autant face aux clergés autoproclamés ? Résistance face aux djihadistes et aux communautarismes faciles ? 

Liberté. Je n’aime pas ce mensonge au nom de l’identité que cet incident de la « voilée » dévoile, mais je déteste les sournoiseries au nom de la confession. Et je voudrais défendre ce pays, alors que je n’y vis pas, parce qu’il est ce qui reste face aux effondrements ailleurs, il est cette laïcité que je rêve pour pouvoir chercher un dieu ou en changer et il est ce qui reste d’exemple, maladroit parfois, face aux califats et aux populismes internationaux. La France n’est pas parfaite, il faut l’aider à le devenir pour ses descendants, pas pour y loger frauduleusement des dieux. La laïcité, c’est la religion de la liberté. Ceux qui l’attaquent aujourd’hui, dans la confusion d’un fait, le font parce qu’ils concluent qu’elle est attentatoire et confondent, tragiquement, leurs rancœurs et leurs causes. Forcer ce pays à se justifier sans cesse sur cette loi finira par précipiter sa reddition face au mal. Et, ce jour-là, ceux qui jouent aux victimes de la laïcité vivront, pour de vrai, la pendaison aux poteaux des nouvelles croyances.

Oui, je lutte contre l’islamophobie car elle me confond moi, dans ma chair et mon corps, avec mon bourreau. Mais je n’accepterai pas de jouer à la victime pour plaire à ma haine. Je préfère une laïcité maladroite à une laïcité détruite§

Coignard – Les vrais ennemis de la démocratie

CHRONIQUE. Une conférence annulée sous la menace, un ministre décrété indésirable dans un département… Autant d’atteintes à la liberté d’expression.

Par Sophie Coignard  –  Le Point.fr 

<< Si j'etais lui, j'eviterais de mettre les pieds dans le 93  data-recalc-dims=>, a declare Yassine Belattar a propos de Jean-Michel Blanquer.”/>
« Si j’étais lui, j’éviterais de mettre les pieds dans le 93 », a déclaré Yassine Belattar à propos de Jean-Michel Blanquer.© LUDOVIC MARIN / POOL / AFP

« Non, les conditions de la démocratie normale ne sont plus réunies en France », tempêtait Jean-Luc Mélenchon, mercredi 23 octobre, sur BFM TV. Il faisait allusion au comportement des forces de l’ordre et de la justice à l’égard de certains Gilets jaunes. Quel dommage que le leader de La France insoumise ne se montre pas aussi sourcilleux envers ceux qui veulent museler le débat au pays des Lumières. Cette semaine, ils se sont surpassés.B

Jean-Luc Mélenchon: “Les conditions de la démocratie normale ne sont plus réunies en France”

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Ce jeudi 24 octobre, l’université Bordeaux-Montaigne annonce l’annulation d’une conférence de la philosophe Sylviane Agacinski sur « l’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique ». Des groupes de militants radicaux, dont le syndicat Solidaires étudiant-e-s, ont appelé à « mettre tout en œuvre pour que cette conférence n’ait pas lieu », au motif que l’intellectuelle, parce qu’opposée à la GPA, serait « une homophobe notoire ». L’université a cédé par peur des troubles à l’ordre public, mais les organisateurs du cycle de conférences s’indignent de « cette manifestation de censure (…), atteinte excessivement grave et violente à la confrontation des idées ». « Empêcher la discussion au sein d’une communauté participe d’une dérive liberticide », ajoutent-ils. En effet ! Les simplistes, ces simplets qui considèrent le débat avec suspicion et récusent par avance les opinions « non conformes », ont remporté une victoire pathétique.

Menaces contre un ministre

Deux jours plus tôt, au micro de RFI, l’humoriste Yassine Belattar décrète que le ministre de l’Éducation est interdit de séjour dans certains territoires de la République à cause de ses propos sur le voile islamique : « Si j’étais lui, j’éviterais de mettre les pieds dans le 93, puisqu’il insulte toute une frange de professeurs qui, déjà, ont peu de moyens et font en sorte de travailler ensemble dans des lycées précaires ou des collèges précaires, comment peut-on annoncer aujourd’hui à des mères voilées qu’elles ne sont pas les bienvenues sur le territoire français ? » Une telle menace explicite, inacceptable à tous égards, interdit par avance la possibilité d’un débat républicain.

Mais sur ces deux coups de canif dans le contrat démocratique, on n’a pas entendu Jean-Luc Mélenchon. Comme si sa vigilance exaspérée souffrait de regrettables angles morts.

La Turquie utilise-t-elle des armes interdites ? Le Point

Calvaire. A l’hôpital de Qamichli, le 13 octobre. L’importance des brûlures infligées aux blessés fait craindre l’emploi par la Turquie de bombes au phosphore blanc.

L’image de Mohammed, 13 ans et un visage d’ange ravagé par la souffrance, est en passe de devenir le portrait de l’invasion du nord de la Syrie par les Turcs. Une image représentative de la tragédie kurde, comme celle d’Aylan Kurdi, gamin de Kobané mort noyé en mer Egée en 2015 alors que lui et sa famille tentaient de rejoindre l’Europe. Originaire de Ras al-Aïn, Mohammed a été brûlé sur tout le corps après que sa maison a été frappée par un bombardement nocturne. 

Il n’est pas le seul à présenter de telles blessures. En convalescence dans un dispensaire de Qamichli, deux combattants arabes des Forces démocratiques syriennes racontent avoir été frappés par un obus à Ras al-Aïn. Ils ont la peau calcinée, noircie du crâne aux orteils. De quoi alimenter les soupçons d’emploi par la Turquie d’armes non conventionnelles, notamment de bombes au phosphore blanc, produit dont l’utilisation est interdite sur les zones peuplées de civils depuis les années 1990, mais qui peut être utilisé comme agent incendiaire ou comme protection par écran de fumée. En 2017, Amnesty International a accusé la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis de s’en être servie au cours de la bataille de Raqqa. 

Les Kurdes dénoncent l’utilisation d’« armes chimiques », catégorie dans laquelle le phosphore blanc n’entre pas. Depuis les années 1980, le PKK en guerre contre la Turquie affirme régulièrement être victime d’armes non conventionnelles. Au début des années 1990, l’armée turque fut soupçonnée d’utiliser du napalm pour déboiser les zones montagneuses où se retranchait la guérilla. Même si les preuves n’ont pas été clairement établies, la Turquie a un passif en la matière. Pour mater la révolte du Dersim, en 1937, elle largua de l’ypérite – le gaz moutarde – sur les Kurdes. Mais en 1997, mettant en application la Convention sur l’interdiction des armes chimiques, la Turquie a détruit ses stocks. Elle rejette catégoriquement les accusations

GUILLAUME PERRIER (À QAMICHLI) 

Français de Daech : le scénario redouté…

Hors contrôle. Des épouses de combattants de l’EI, encadrées par une patrouille kurde, sont conduites au camp d’Al-Hol (juillet). A la suite de l’intervention armée d’Ankara, des centaines de prisonniers djihadistes ont pu s’échapper des camps dirigés par les Kurdes.

« Attendez-nous, on arrive ! » Les messages sont tombés lorsque les troupes turques franchissaient la frontière. Sur leurs portables, les femmes de Daech détenues dans les camps reçoivent des nouvelles enthousiastes de leurs maris, incarcérés dans d’autres centres. Dans les tentes, l’optimisme gagne. Les Kurdes, eux, redoutent le chaos.

Depuis le lancement de l’offensive turque, les camps du Kurdistan syrien menacent à tout moment d’ouvrir leurs portes. Parmi eux, trois sites (Al-Hol, Aïn Issa, Roj) regroupant 80 000 réfugiés, dont des femmes et des enfants liés à l’EI, mais aussi sept prisons, où s’entassent 12 000 combattants djihadistes (dont 2 000 étrangers). Cinq hommes ont déjà fui à la faveur d’un bombardement à proximité de leur prison, à Qamichli. A Aïn Issa, 800 femmes et enfants ont fui le camp. Les gardes kurdes affirment avoir été attaqués par des « mercenaires » et des « éléments de Daech » présents dans l’enceinte. Ils auraient été contraints de céder le passage. D’autres sources avancent que les gardes, appelés sur le front, auraient abandonné le camp. 

Guantanamo. Enfin, à Al-Hol, une rébellion a éclaté. Après avoir mis le feu à des tentes, des femmes s’en sont prises au personnel à coups de bâton et de pierres. Une situation explosive devenue la principale préoccupation de l’Elysée : 400 Français de Daech, dont 250 enfants, sont détenus dans le nord-est de la Syrie. Les familles réclament leur rapatriement, mais le gouvernement s’en tient à sa ligne : « Ils doivent être jugés sur place. » Trump lui-même a fustigé l’inaction de Paris et de Berlin : « On ne va tout de même pas les mettre dans nos prisons de Guantanamo », a-t-il lancé. 

Au cours de leur retraite précipitée, les forces américaines ont néanmoins pris soin d’exfiltrer deux figures de l’organisation terroriste : Alexanda Kotey, 35 ans, et El Shafee Elsheikh, 31 ans, deux Britanniques, membres de la cellule « The Beatles » et responsables de la décapitation d’Occidentaux, dont le journaliste américain James Foley. Les deux djihadistes auraient été transférés en Irak avant un éventuel procès aux Etats-Unis. Ceux qui resteront derrière les barreaux verront désormais leur sort réglé par Ankara, ou même par Damas, si les troupes syriennes appelées à la rescousse par les Kurdes parviennent à se déployer jusqu’à la frontière§ MARC NEXON

Erdogan, crimes et impunité 

Syrie. Ankara a attendu le départ des troupes américaines pour envahir la zone contrôlée par les Kurdes. 

De notre envoyé spécial à Fesh Habour, Guillaume Perrier

A l’assaut ! Ras al-Aïn (Syrie), le 14 octobre. Des milliers de mercenaires islamistes syriens se sont joints à l’offensive armée des forces turques dans l’enclave kurde du nord-est de la Syrie.

Un à un, la mort dans l’âme, ils franchissent le pont flottant sur le Tigre, puis traversent le poste-frontière de Fesh Habour, point de passage entre la Syrie et l’Irak. Les camions de marchandises et les voitures de commerce qui forment habituellement de longues files d’attente ont disparu. Dans la foulée des troupes américaines, retirées sur ordre de Donald Trump, tous ceux qui en ont la possibilité quittent le Rojava, région kurde de Syrie, pour éviter le piège tendu par Recep Tayyip Erdogan, le maître de la Turquie qui a juré la perte des Kurdes. 

Ceux qui fuient ne laissent derrière eux que des ruines et des espoirs brisés. En quelques jours, les Kurdes du Rojava ont tout perdu. Les Turcs et leurs supplétifs se sont emparés d’une partie importante de leur territoire. L’armée syrienne s’apprête à reprendre le contrôle des frontières. Le chaos et l’insécurité règnent. Les massacres se multiplient. Erdogan pavoise. Et les Kurdes sont une nouvelle fois les otages de leurs voisins, mais aussi de l’Amérique, qui a abandonné ceux qui ont combattu les djihadistes de Daech pendant six ans. 

L’Occident au pied du mur. Après l’opération Bouclier de l’Euphrate, lancée à l’été 2016, puis l’offensive Rameau d’olivier, pour prendre Afrine, en janvier 2018, le maître d’Ankara a choisi de baptiser, avec cynisme, Source de paix le rouleau compresseur qu’il a envoyé pour anéantir les Kurdes de Syrie. En quelques jours, ses troupes, 6 000 soldats et forces spéciales, et autant de mercenaires islamistes syriens à sa solde, regroupés sous la bannière d’une Armée nationale syrienne (ANS) qui n’en a que le nom, sont entrées en action. Couvertes par l’artillerie et par quelques dizaines de drones armés, elles ont progressé rapidement. Les bombardements sur les villes frontalières où vivent près de 3 millions de Syriens de toutes ethnies ont déjà fait des dizaines de morts parmi les civils et plus de 200 000 déplacés.

Le premier objectif d’Ankara est militaire : le contrôle d’une bande de terre longue d’environ 120 kilomètres entre les villes de Tell Abyad et de Ras al-Aïn, au cœur du territoire contrôlé par les Kurdes, et d’une trentaine de kilomètres de profondeur. Il est aussi politique et vise à tailler en pièces le rêve d’un Kurdistan syrien en coupant les principaux axes de communication et en isolant des autres fiefs kurdes Kobané, la ville-symbole d’où est partie la reconquête contre Daech. 

Otages. Lors des funérailles de combattants et de civils kurdes, à Al-Malikiyah, le 13 octobre. Des milliers de civils sont à nouveau contraints à l’exode.

Erdogan ne cache rien de ses intentions : aller vite pour mettre l’Occident au pied du mur. Le 13 novembre est prévue une rencontre entre Erdogan et Trump à Washington. Le président turc veut arriver au rendez-vous avec le plus de cartes possibles en main face à un président qui, sur le dossier kurde, ne cesse de prendre des décisions contradictoires (il a donné son feu vert à Erdogan avant d’engager des sanctions contre lui). 

Cible. La deuxième phase de l’opération est déjà prête. « Une fois les premières percées effectuées, les brigades qui attendent à l’arrière feront mouvement et traverseront la première ligne pour pénétrer plus loin au sud. Et l’ANS ouvrira un nouveau front dans les environs de Manbidj, vers l’est », selon Metin Gurcan, expert en stratégie militaire. La Turquie prendra donc en tenaille la M4, route stratégique qui file, à l’ouest, vers Aïn Issa et Manbidj, et à l’est vers Hassaké. Un axe vital pour les forces kurdes, qui seront alors sur un territoire morcelé de toutes parts. Une brigade de rebelles pro-turcs extrémistes, Ahrar Al-Charkiya, a déjà coupé la route pendant quelques heures. Officiellement, il s’agissait de « distribuer des gâteaux aux civils ». La réalité est différente. Des exécutions sommaires ont été filmées sur le bord de la route, neuf civils y ont été tués. La politicienne Hevrin Khalaf, dirigeante d’un petit parti kurde, a elle aussi été assassinée par des combattants armés non identifiés. 

Oukase. Recep Tayyip Erdogan et son ministre de la Défense, Hulusi Akar, le 9 octobre. 

La Turquie a un objectif clair, martelé à longueur de discours enflammés, ces derniers mois, par Erdogan : éradiquer l’ennemi national, la guérilla kurde du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), contre laquelle Ankara lutte depuis trente-cinq ans. Et lui reprendre tous les territoires obtenus pendant la guerre en Syrie. 

Le Rojava, proto-Etat révolutionnaire qui s’est constitué à sa frontière depuis 2012, n’est autre que l’émanation du PKK. Dans le Nord syrien, ses branches politique (PYD) et armée (YPG) ont imposé leur mainmise. Les Kurdes et leurs alliés arabes, chrétiens et yézidis, réunis au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS), ont peu à peu reçu le soutien des Occidentaux, heureux de s’appuyer sur des combattants au sol alors qu’eux-mêmes ne souhaitaient pas affronter autrement que dans les airs l’Etat islamique (EI). Le bilan est cruel : au moins 11 000 combattants ont perdu la vie dans cette offensive contre le califat de Daech depuis Raqqa, en 2017, jusqu’au dernier souffle de Baghouz, l’hiver dernier. 

Ultimatum. Erdogan avait prévenu. A la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre, il était même venu avec une carte d’état-major explicite en main. Y figurait la fameuse zone de sécurité, ou corridor de paix, le long des 800 km de sa frontière. « Que l’Occident nous soutienne ou non, nous mettrons notre plan à exécution », disait-il. Cette zone tampon à sa frontière, la Turquie la réclame aux Occidentaux depuis le tout début de la guerre en Syrie. A New York, le « reis » a suggéré de réinstaller 1 à 2 millions de Syriens dans cette zone. Quelques jours plus tard, il a lancé le chiffre de 3 millions. Mais sa proposition n’a pas eu de succès. Erdogan est donc passé à la menace. « Si les Occidentaux ne soutiennent pas la Turquie dans son projet de corridor de la paix, que les choses soient bien claires : nous ouvrirons les portes aux réfugiés », a-t-il déclaré à plusieurs reprises. Il sait que le chantage aux migrants fonctionne avec les Européens. En mars 2016, un accord avait été signé entre la Turquie et l’UE, qui prévoyait le renforcement des frontières turques contre une aide de 6 milliards d’euros. Ce pacte a permis à Erdogan de faire taire les critiques et de faire de la question des réfugiés syriens son meilleur atout face aux Européens. 

Objectif. La ville syrienne de Ras al-Aïn, vue du côté turc, le 14 octobre. Erdogan veut créer, le long de la frontière nord-syrienne, une zone de sécurité afin d’y transférer une partie de ses 3,6 millions de réfugiés syriens.

Pour la Turquie, la mise en œuvre de ce programme de retour massif vers la Syrie est urgent. Son gouvernement islamo-nationaliste estime qu’elle a accueilli 3,6 millions de Syriens depuis 2012, charge qui lui aurait déjà coûté près de 40 milliards de dollars. Dans un contexte de crise économique, l’hostilité envers les Syriens s’est répandue dans tout le pays. Et, face à la montée en puissance de l’opposition depuis la victoire à Istanbul d’Ekrem Imamoglu, en juin, son pouvoir s’essouffle. Erdogan doit passer à l’action. Rien de tel qu’une opération militaire pour faire diversion et ressouder la nation autour de lui. 

Projets secrets. La Turquie est-elle en train de coloniser la région ? Sur le territoire capturé grâce à l’opération Bouclier de l’Euphrate, en 2016, elle a imposé sa loi et son administration, sa police, son armée, ses programmes scolaires, ses bureaux de poste, ses réseaux électriques et même des départements d’université rattachés à la ville turque de Gaziantep. Si le front de l’opération Source de paix se stabilise après la visite à Washington, Erdogan pourra entamer la 3 e phase de son plan : renvoyer les Syriens vers les régions occupées. Tout est déjà prévu. Des dizaines de bourgades de 5 000 à 30 000 habitants doivent sortir de terre le long de la frontière. Des colonies de peuplement avec écoles et mosquées sur le modèle des cités de béton qui s’étendent à la périphérie des villes turques. La construction de ces villes est un enjeu financier majeur pour les compagnies turques du BTP, qui trustent les marchés publics et qui financent l’AKP. Selon le quotidien progouvernemental Sabah, ce marché s’élève à environ 27 milliards de dollars. Une aubaine. 

Le but d’Ankara est surtout de modifier la démographie de la région pour y imposer sa domination et dissoudre les Kurdes dans une majorité arabe, proturque et islamique. Mais de ces projets Erdogan ne parle pas. Il les tient secrets. Pourquoi s’en priverait-il alors que le gendarme du monde a oublié ce qu’il devait aux Kurdes ?§

« Attendez-nous, on arrive ! » Les messages sont tombés lorsque les troupes turques franchissaient la frontière. Sur leurs portables, les femmes de Daech détenues dans les camps reçoivent des nouvelles enthousiastes de leurs maris, incarcérés dans d’autres centres. Dans les tentes, l’optimisme gagne. Les Kurdes, eux, redoutent le chaos.