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Pour l’ancien ambassadeur de France à Pékin, “la Chine tente d’imposer un autre système international”

"Officiellement, les Chinois disent vouloir défendre le multilatéralisme, mais ce n’est pas la réalité du projet chinois", explique Jean-Maurice Ripert.

“Officiellement, les Chinois disent vouloir défendre le multilatéralisme, mais ce n’est pas la réalité du projet chinois”, explique Jean-Maurice Ripert. – ISAAC LAWRENCE / AFPMONDEEntretien

Propos recueillis par Louis Hausalter Pour MARIANNE


Jean-Maurice Ripert, ambassadeur de France à Pékin jusqu’à l’été dernier, livre à Marianne son regard sur la gestion de l’épidémie de coronavirus par la Chine et ses conséquences pour les relations internationales. Il appelle à un sursaut du multilatéralisme face aux ambitions chinoises.

Ambassadeur de France en Chine de 2017 à l’été 2019, Jean-Maurice Ripert a connu une riche carrière aux quatre coins du monde. Il fut notamment conseiller diplomatique de Lionel Jospin à Matignon et représentant permanent de la France auprès des Nations unies.

Marianne : Le régime chinois sort-il vraiment fragilisé de cette épidémie ?

Jean-Maurice Ripert : Il est extrêmement difficile de répondre à votre question, car en réalité, personne ne sait ce qui se passe derrière les murs de la Cité interdite et de ses annexes ministérielles. Les députés de l’Assemblée nationale populaire se réunissent en ce moment pour leur session plénière annuelle, mais c’est une comédie parlementaire, qui ne fait qu’entériner des décisions prises par d’autres. La réalité du pouvoir se situe bien sûr au sein du Parti communiste, et notamment au comité permanent du bureau politique. Ce qui est certain, c’est que depuis le dernier congrès du Parti, en 2017, la prise de pouvoir totale de Xi Jinping ne fait pas l’unanimité. Des discussions tendues ont lieu entre ceux qui soutiennent ce retour en arrière et les libéraux, plutôt partisans d’une ligne d’ouverture à la Den Xiaoping. Mais on ne sait rien de l’état de ce rapport de forces.

Le narratif du régime consistant à dire qu’il a fait tout ce qu’il fallait est clairement remis en cause.

La popularité de Xi Jinping pourrait-elle être affectée ?

L’opinion publique ne compte pas en Chine, mais elle existe. Entre deux phases de censure, les Chinois s’emparent de certains sujets sur les réseaux sociaux. Pas des sujets politiques, puisqu’il est hors de question de les aborder, mais des sujets de société : la sécurité sanitaire, la sécurité alimentaire ou le réchauffement climatique. La population y est sensible : souvenons-nous du SRAS, de la grippe aviaire ou encore du lait infantile contaminé.

Il est clair que cette épidémie ne va pas favoriser l’adhésion populaire à la façon dont le régime gouverne. Il existe une opposition interne au Parti, mais aussi un mécontentement populaire. Il ne faut pas oublier que la croissance avait déjà ralenti en Chine depuis plusieurs années, notamment en raison de l’impact de la guerre commerciale avec les Etats-Unis. Or, c’est sans doute la promesse de prospérité qui permettait de faire passer la pilule du resserrement idéologique imposé par Xi Jinping depuis son arrivée au pouvoir, en 2012… La récession actuelle en Chine (-6%) peut sérieusement perturber le pays, sur le plan social notamment comme le prouvent les nombreux conflits sociaux, qui existent bien qu’ils soient cachés par le pouvoir.

Les pays membres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont décidé cette semaine d’une évaluation de la réponse de l’instance à l’épidémie. Cela peut-il embarrasser la Chine ?

Ce n’est pas une enquête sur la Chine à proprement parler, mais sur le comportement de l’OMS. Cela ne devrait tout de même pas satisfaire Pékin, car le narratif du régime consistant à dire qu’il a fait tout ce qu’il fallait est clairement remis en cause. En retardant l’annonce de l’épidémie, en ne transmettant que des données partielles, en asséchant le marché mondial des masques, la Chine a fait des choix lourds de responsabilités, qui ont facilité la propagation du virus et retardé la réponse de l’OMS. Les semaines perdues en novembre et décembre ont eu un effet dramatique.

Ce n’est pas parce que la Chine est devenue une grande puissance que nous devons nous imaginer qu’elle est dotée d’un Etat efficace.

On peut, a minima, parler de négligence ?

C’est plus que ça. Malheureusement, nous assistons à une conséquence du fonctionnement structurel de la Chine. Quand un problème survient, la première chose que fait le pouvoir chinois, c’est nier. Cela lui permet de gagner du temps pour adopter la réaction qui lui convient. A l’apparition du virus, des lanceurs d’alerte ont été arrêtés, certains ne sont jamais réapparus. Pékin a ensuite minimisé les choses, puis assuré que l’épidémie était restreinte à Wuhan. En réalité, des mesures de confinement ont été prises dans toute la Chine. Le nombre officiel de victimes est donc hélas très sous-estimé.

Cette crise a mis en lumière un autre phénomène : le caractère dysfonctionnel de l’Etat chinois. Au niveau politique, l’Etat-parti fonctionne et il est tenu. Mais en-dessous, c’est l’agitation et la pagaille. Chacun fait ce qu’il veut et ce qu’il peut, sachant que les responsables locaux et les maires, surtout membres du Parti, sont terrorisés à l’idée de déplaire. Ce n’est pas parce que la Chine est devenue une grande puissance que nous devons nous imaginer qu’elle est dotée d’un Etat efficace. Le résultat, c’est que si les normes sanitaires étaient très strictes sur le papier, il a en réalité été difficile de les faire appliquer.

Trump a-t-il raison quand il accuse l’OMS d’être une « marionnette de la Chine » ?

Non. Il faut rappeler comment fonctionne une organisation internationale. Le directeur général de l’OMS, le Docteur Tedros, ne fait pas tout ce qu’il veut et ne peut donc pas être responsable de tout. Certes, il ne faut pas oublier qu’il a été membre du gouvernement éthiopien, l’un des pays qui se sont le plus vendus aux Chinois à travers les « Nouvelles routes de la soie », et qu’il a été élu patron de l’OMS avec le soutien de la Chine. Cela crée une suspicion. Mais ce qui est en cause, c’est surtout un dysfonctionnement global de l’OMS qui, malgré ses bataillons d’experts et de médecins, n’a pas su réagir à temps. Or, n’oubliez pas que dans une organisation comme celle-ci, ce sont les Etats membres qui décident. Il faudrait revoir en profondeur son fonctionnement. Le problème, c’est que Donald Trump a menacé de quitter l’OMS, tandis que la Chine n’a visiblement pas communiqué toutes les informations nécessaires à l’organisation pour faire correctement son travail. Si chacun se met à limer un pied de la chaise…

Autre instance onusienne, le Conseil de sécurité de l’ONU n’a même pas pu s’entendre pour lancer un appel à un cessez-le-feu mondial. Cette pandémie révèle-t-elle un peu plus la crise du multilatéralisme ?

Oui, et le paradoxe, c’est qu’elle la révèle au moment où nous avons pourtant le plus besoin du multilatéralisme. J’en suis un fervent partisan : j’y ai consacré trente ans de ma vie ! Je pense que c’est la responsabilité de l’Europe de le faire revivre. C’est une opportunité et une chance pour nous. D’abord parce que le multilatéralisme est une invention européenne, qui correspond à nos valeurs. Ensuite parce que l’Europe en a plus besoin que les trois autres sommets du quadrilatère mondial, qu’elle forme avec les Etats-Unis, la Chine et la Russie. C’est le sens de l’« Alliance pour le multilatéralisme », une initiative franco-allemande lancée l’an dernier, qui fait la proposition suivante : cessons de vouloir réformer globalement les instances de l’ONU, c’est très difficile, et travaillons plutôt à des coalitions de bonnes volontés, sujet par sujet. Cela permet de ne pas se retrouver systématiquement bloqués par un veto des Américains, des Chinois ou des Russes.

Les Chinois défendent un schéma où chacun se définirait par rapport à la Chine.

Sommes-nous entrés dans une nouvelle guerre froide ?

Je ne le pense pas car les éléments du conflit actuel sont très différents de l’affrontement américano-soviétique. Nous assistons aujourd’hui à une réaffirmation de la puissance américaine face au développement de l’hégémonie chinoise. La Chine tente d’imposer un autre système international, que l’on pourrait appeler le « multi-bilatéralisme ». En gros, c’est comme une roue de bicyclette : les Etats sont des rayons qui conduisent vers un centre unique, la Chine ! Officiellement, les Chinois disent vouloir défendre le multilatéralisme, mais ce n’est pas la réalité du projet chinois. Ils défendent un schéma où chacun se définirait par rapport à la Chine, et où la juxtaposition de ces relations formerait un nouveau système international, fondé sur les valeurs chinoises.

Comment réagir ?

Il faut que l’Europe se réveille ! Il faut être ferme sur nos valeurs et notre identité – la « diplomatie du paillasson », cela ne marche pas – et en même temps tendre la main, parce que nous avons besoin de la Chine. Nous devons la convaincre de jouer le jeu d’un multilatéralisme renforcé, au lieu de créer ses propres institutions parallèles à celles de l’ONU. Finalement, cela arrangerait à la fois les Américains et les Chinois d’avoir un système à deux interlocuteurs… Cela, il faut que l’Europe l’empêche. Tout le monde se moque de la faiblesse de l’Europe, mais sa faiblesse est une force, parce que personne ne craint une hégémonie européenne – oubliant que nous sommes la première puissance économique et commerciale au monde. Nous ne faisons pas peur, profitons-en !

“La crise à Hong Kong vient de loin”

L’épidémie n’a pas tué la contestation à Hong Kong, alors que Pékin tente d’imposer une nouvelle loi sécuritaire. Comment peut évoluer ce bras-de-fer ?

La crise à Hong Kong vient de loin, liée à l‘incapacité du gouvernement de la région administrative spéciale à redresser une situation économique et sociale dégradée depuis plusieurs années (éducation, logement, santé) et à la volonté de Pékin de mettre un terme au régime « un pays, deux système », contrairement à ses engagements. En 2019, des millions de Hongkongais ont dit « non » à la Chine et au président chinois personnellement, ils ont proclamé qu’ils refusaient d’être Chinois selon la « pensée de XI Jinping ». Ils ont dit qu’ils voulaient continuer à vivre dans un État de droit, une démocratie respectueuse des droits humains. Le bloc pro-démocratie a obtenu 85% des sièges au élections de novembre 2019, du jamais vu ! Et dans la foulée, les Taïwanais ont également rejeté la Chine et réélu la présidente indépendantiste en janvier 2020. Le peuple a parlé.

Mais Xi Jinping est resté sourd. Son projet de loi sécuritaire marque un tournant, conforme au fonctionnement du régime communiste chinois : nier la réalité, dénoncer un complot (occidental), menacer, réprimer. La question est de savoir si Xi Jinping ira jusqu’au bout de sa menace. S’il passe effectivement à l’acte, il y aura de nouveau des millions de Hongkongais dans la rue et donc une nouvelle répression, de nouvelles arrestations, de nouvelles disparitions d’opposants, de nouveaux morts. Peut-il céder devant la rue et la perspective de sanctions internationales – qui pourraient être décrétées par les Américains et les Européens entre autres ? Cela dépend à mon avis du rapport de force au sein du PCC. Des partisans de la négociation y coexistent avec des durs ultra-nationalistes. Si les premiers l’emportent, la menace peut se diluer dans le temps. Si ce sont les seconds qui l’emportent à Pékin, alors le pire est à craindre. Pour les Hongkongais et pour tous les démocrates du monde.

130 débits de boisson fermés pour islamisme depuis 2018, rapporte l’Intérieur

Une quinzaine de quartiers font l'objet d'une "emprise communautaire très forte", selon Laurent Nuñez.

Une quinzaine de quartiers font l’objet d’une “emprise communautaire très forte”, selon Laurent Nuñez. –

Par Louis Nadau pour MARIANNE

Le secrétaire d’Etat Laurent Nunez a indiqué ce vendredi 15 novembre que 130 débits de boisson, douze lieux de culte, quatre écoles hors contrat et neuf associations et établissements culturels ont été fermés depuis février 2018 parce qu’on y entendait “un discours qui faisait passer la loi de Dieu avant les lois de la République”.

Que donne la lutte contre l’islamisme sur le terrain ? Ce vendredi 15 novembre, le secrétaire d’Etat à l’Intérieur, Laurent Nuñez, a fait le point sur le nombre de fermetures administratives prononcées pour des raisons liées à l’islam politique.

Sans en donner la localisation, l’ancien patron de la DGSI a reconnu sur France 2 une “emprise communautaire très forte” dans “une quinzaine de quartiers qui sont particulièrement touchés par les phénomènes d’islam politique“. “Nous avons fermé un peu moins de 130 débits de boisson. Ce sont douze lieux de culte qui ont été fermés, quatre écoles hors contrat, neuf associations et établissements culturels, parce que dans ces endroits-là, on entendait un discours qui faisait passer la loi de Dieu avant les lois de la République et le vivre ensemble“, a-t-il énuméré.

Toutes ces fermetures ont été menées depuis le mois de février 2018 dans le cadre du plan national de la prévention de la radicalisation (PNPR), a précisé le ministère de l’Intérieur. Prudent, le secrétaire d’Etat a invité à ne pas faire “d’amalgame avec les musulmans de France, avec l’islam, qui est une religion qui se déploie dans notre pays de manière tout à fait calme et pacifique“.LIRE AUSSIRetour de djihadistes : 250 personnes déjà concernées par le “protocole Cazeneuve”

INTERDIRE LES LISTES COMMUNAUTAIRES ? “NOUS N’EN SOMMES PAS LÀ”

Laurent Nuñez a par ailleurs fermé la porte à l’hypothèse d’une interdiction des listes communautaires, comme celle de l’Union des démocrates musulmans de France, pour les élections municipales de mars 2020, notamment souhaitée par le président du groupe Les Républicains au Sénat, Bruno Retailleau, qui va déposer une proposition de loi en ce sens. “Nous n’en sommes pas là“, a affirmé le secrétaire d’Etat.

La proposition de loi de Bruno Retailleau vise à interdire les listes communautaires. Il faut vraiment expertiser ça parce que la possibilité de se présenter à une élection est une liberté importante. Elle est liée à la liberté d’expression. La laïcité est un autre principe fondamental. Donc, il faut qu’il y ait un équilibre“, a-t-il développé.

Retour de djihadistes : 250 personnes déjà concernées par le “protocole Cazeneuve”

Selon le secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Intérieur, 500 personnes sont aujourd'hui incarcérées pour des faits de terrorisme.

Selon le secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Intérieur, 500 personnes sont aujourd’hui incarcérées pour des faits de terrorisme. –

Par Louis Nadau

Combien sont déjà revenus en France ? Alors que la Turquie annonçait lundi le renvoi de onze djihadistes français dans leur pays d’origine, le secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez, a indiqué ce mercredi 13 novembre que “250 personnes” ont déjà été concernées par le “protocole Cazeneuve” qui s’applique dans ces cas-là.

Ce que je peux simplement dire, c’est qu’on est dans un processus classique : ça n’est pas la première fois que les autorités turques renvoient un certain nombre de nos ressortissants, qui soit ont été bloqués en Turquie alors qu’ils voulaient se rendre sur zone, soit ont quitté la Syrie ou l’Irak et se sont retrouvés en Turquie“, a développé sur France Inter le bras droit de Christophe Castaner. “On a depuis 2014 un protocole, qui s’appelle le protocole Cazeneuve, et qui fait en sorte que les Turcs nous remettent ces personnes“, a rappelé le secrétaire d’Etat, assurant que ce protocole était “sécurisé” et surtout “judiciarisé“. “C’est-à-dire que ces personnes sont prises en charge immédiatement par la justice à leur arrivée et pour les majeurs, bien évidemment, c’est la case prison” ou “la garde à vue“, a précisé Laurent Nunez. Les enfants de djihadistes sont quant à eux immédiatement placés.

DES POLICIERS FRANÇAIS À L’EMBARQUEMENT

Signé à l’initiative du socialiste Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’Intérieur, le protocole est né d’un défaut de coopération entre la France et la Turquie. Trois membres de Daech en provenance de la Turquie, dont le beau-frère de Mohamed Merah, étaient attendus le 23 septembre 2014 par la police française à l’aéroport d’Orly, mais avaient été mis dans un avion à destination de Marseille par les autorités turques et s’étaient ainsi retrouvés libres à leur arrivée en France. Les trois hommes s’étaient finalement rendus, mais les deux pays avaient ensuite clarifié la marche à suivre. Depuis cet incident, des policiers français accompagnent donc les djihadistes expulsés jusqu’à leur embarquement dans l’avion. La Turquie s’est également engagée à communiquer à Paris la liste des Français détenus dans ses centres de rétention.

Dans la plupart des cas, la justice a déjà ouvert des poursuites avec un mandat d’arrêt international lorsque les djihadistes reviennent en France, de sorte qu’ils sont placés en détention, comme l’a expliqué Laurent Nunez. Après une période d’évaluation, au cours de laquelle “le degré de radicalisation” et la “capacité de prosélytisme” du détenu sont évalués, comme l’a détaillé à La Croix l’administration pénitentiaire, celui-ci est placé soit à l’isolement, soit dans un quartier de prise en charge de la radicalisation (QPR), soit en détention classique mais sous surveillance accrue du service de renseignement pénitentiaire.

UNE “MENACE ENDOGÈNE” ÉLEVÉE

Selon Laurent Nunez, “environ 500 personnes” sont aujourd’hui incarcérées en France pour des faits de terrorisme. “On a mille personnes qui sont des détenus de droit commun et dont on a pu identifier, déceler, détecter une radicalisation pendant leur période d’incarcération“, a ajouté l’ancien patron de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Parmi les personnes condamnées pour terrorisme, “une trentaine” sort de prison chaque année. “Il y a un suivi qui est organisé par les services de renseignement (…) Vous imaginez bien que des individus qui ont été condamnés pour des faits de terrorisme demeurent suivis pendant très longtemps“, a-t-il rassuré.

Le secrétaire d’Etat assure encore qu’il ne s’agit pas de baisser la garde : “La menace n’a plus la même forme mais son niveau est toujours aussi élevé (…). Maintenant, on est sur une menace endogène d’individus qui n’ont plus forcément de liens avec l’Etat islamique, compte tenu de sa déliquescence sur zone. Il y a moins de contacts directs. C’est cette menace-là qu’on craint le plus, c’est la plus difficile à détecter.

Voilement des femmes “pas souhaitable” : Blanquer “assume” sa position républicaine Par Louis Nadau

Alors que les polémiques liées au voile islamique se succèdent, le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, accusé par certains de participer à une “stigmatisation assumée” des musulmans, a pu clarifier ses positions ce mercredi 16 octobre au micro de France Inter.

Il avait du pain sur la planche… Invité de la matinale de France Inter ce mercredi 16 octobre, le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, était attendu sur les thèmes de la laïcité en général et du voile islamique en particulier, sur lesquels les couches de polémique s’empilent à nouveau depuis plusieurs jours. De sorte que le ministre, tenant de la ligne républicaine au sein du gouvernement et qui subit les foudres des communautaristes, a dû se livrer à une clarification de ses positions.

A l’origine de ce que le ministre qualifie de “maelstrom médiatique“, se trouve la vidéo postée sur Twitter vendredi dernier par un élu local du Rassemblement national (RN), Julien Odoul. La séquence, tournée lors d’une séance publique du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, le montre exiger, avec son groupe, qu’une mère voilée accompagnant une sortie scolaire quitte la salle. Déboutés, les élus RN quittent la salle. La scène d’humiliation de cette mère a provoqué de vives condamnations au fil du week-end.open in 3

Julien Odoul@JulienOdoul

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[RT]Au nom de nos principes républicains et laïcs, j’ai demandé à @MarieGuiteDufay de faire enlever le voile islamique d’une accompagnatrice scolaire présente dans l’hémicycle. Après l’assassinat de nos 4 policiers, nous ne pouvons pas tolérer cette provocation communautariste

Vidéo intégrée

Jean-Michel Blanquer a quant à lui été personnellement mis en cause dans une tribune signée ce mardi par 90 personnalités dans Le Monde, pour avoir estimé dimanche sur BFMTV que le voile n’était “pas souhaitable dans notre société“. Les signataires du texte voient dans ces propos “l’illustration même d’une stigmatisation assumée jusqu’au plus haut niveau de l’Etat“.

BLANQUER DÉCRYPTE ET SIGNE

Ce qui est très frappant, remarque le ministre, c’est que j’ai condamné très fermement et très clairement ce qui s’est passé, qui est honteux, parce qu’on ne doit jamais dans ces situations, héler qui que ce soit (…). Le faire devant des enfants, c’est une circonstance plus qu’aggravante, martèle-t-il. Je l’ai condamné mais comme par hasard, dans toutes les reprises que l’on fait, on isole un morceau de phrase, que j’assume parfaitement“. De fait, dès dimanche sur BFMTV, il avait affirmé sans ambiguïté : “C’est une situation absurde, une fois de plus le Rassemblement national joue de façon extrême sur ces questions, c’est bien évidemment à condamner et c’est idiot d’en arriver à ce type de situation”.

Oui, je pense que le voile n’est pas souhaitable, c’est ma vision de l’émancipation de la femme, je suis parfaitement libre de dire cela.Jean-Michel Blanquer

Ceci rappelé, le républicain assumé – et assuré – maintient sa position quant au voilement des femmes : “Oui, je pense que le voile n’est pas souhaitable, c’est ma vision de l’émancipation de la femme, je suis parfaitement libre de dire cela”.Et de rappeler la distinction entre “ne pas souhaiter” et “vouloir interdire”, oblitérée dans les critiques à son endroit : “Dans notre société, il y a plein de choses qui sont autorisées mais qui ne sont pas souhaitables. Regardez, sur un autre sujet de laïcité du quotidien : il y a des hommes, maintenant, qui refusent de serrer la main à des femmes… Est-ce qu’on va faire une loi pour les obliger à serrer la main des femmes ? Non, bien entendu, ce serait absurde. Pour autant, ce n’est pas souhaitable qu’ils le fassent”.LIRE AUSSIMères voilées accompagnant les sorties scolaires : cacophonie au gouvernement

“LE MODÈLE RÉPUBLICAIN FRANÇAIS”

Se revendiquant “héritier de la tradition républicaine“, Jean-Michel Blanquer défend le “modèle français” en la matière : “Aujourd’hui, quand vous allez en Angleterre, vous avez des sociétés juxtaposées“, développe-t-il, adressant au passage une pique aux auteurs de la tribune du Monde : “Ça, ça réunit des gens qui sont soit des partisans du laisser-faire, laisser-aller, qui peuvent avoir leurs villas avec piscines, ce qui compte c’est qu’ils soient bien, ils se fichent de ce qu’il se passe dans le reste du pays, et puis les gens qui sont tout simplement pour la juxtaposition de principes communautaristes“.

A l’opposé, le ministre rappelle le principe universaliste de la République française : “La France s’est battue sur tout à fait autre chose, depuis 1789 et avec les moments très forts de la IIIe République. (…) Je me fiche de savoir que quelqu’un est musulman, juif, bouddhiste, chrétien, athée… Il est citoyen de France”. Le ministre conclut : C’est quand même incroyable que quand vous dites aujourd’hui une phrase comme : ‘Le voile n’est pas souhaitable’, vous avez la Terre entière qui vous traite de réactionnaire, alors que vous êtes juste républicain“.

“Ce sujet de l’accompagnement par des mères voilées n’est pas un sujet très important”

Pour autant, Blanquer précise qu’il ne souhaite pas – non plus – partir en croisade contre les mères voilées : “J’en vois beaucoup, on a souvent des discussions très intéressantes, et il n’y a strictement aucune crispationJe suis parfaitement conscient du fait qu’il faut avoir une politique d’intégration, mais sur le modèle républicain français“. Et d’appeler à dégonfler ce qui est à ses yeux une baudruche médiatique : “Ce sujet de l’accompagnement par des mères voilées n’est pas un sujet très importantJe ne souhaite pas que ce sujet devienne un sujet récurrent, dont on parle en permanence. Je pense qu’il est réglé par la situation juridique actuelle, c’est important qu’on passe à autre chose”. Quitte à mettre sous le tapis les divergences au sein même du gouvernement sur ce dossier ? “Avec Sibeth Ndiaye, on a plutôt des nuances que des divergences, d’ailleurs on en parle très clairement, ce qui est normal“, rectifie le ministre de l’Education, balayant : “Quand vous avez un repas de famille sur ces sujets, vous avez forcément des nuances”.

Quid enfin de son autre déclaration remarquée dimanche, sur le “signalement” de petits garçons refusant de tenir la main aux filles à l’école, qui a également fait bondir une partie de la gauche ? “On confond différents sujets“, reprend-il : “Il y a celui de la lutte contre la radicalisation, et il y a la lutte contre le communautarisme, ce n’est pas la même chose. Bien sûr ils peuvent avoir un lien“. “Ce qu’on constate de plus en plus, et les professeurs d’écoles primaires le savent, c’est qu’ils vivent des phénomènes qui traduisent un impact communautariste, parfois qui peut être un signal de radicalisation dans les écoles, et donc oui nous demandons de le signaler“, soutient Jean-Michel Blanquer.

Près de Lyon, une inquiétante école musulmane sous contrat et… sous influence

L'entrée de l'établissement à la rentrée 2009.

L’entrée de l’établissement à la rentrée 2009. – PHILIPPE MERLE / AFPSOCIÉTÉRévélations

Par Marianne

Par Ian Hamel

Nazir Hakim, président du groupe scolaire Al Kindi, situé à Décines-Charpieu, dans la métropole lyonnaise, est proche d’une organisation suédoise, The Commission for civilians protection, qui a procuré des armes à Al-Qaïda en Syrie.

Depuis 2007, date de l’ouverture d’Al Kindi à Décines-Charmieu, grosse bourgade de près de 30 000 âmes située à un coup d’accélérateur de Lyon, cet établissement scolaire privé musulman mène une vie plutôt discrète. Le collège et le lycée ont signé en 2012 un contrat d’association avec l’Éducation nationale. En revanche, l’école primaire ne bénéficie que d’un contrat simple. Certes, un ancien proviseur adjoint a posé un congé sabbatique après avoir été élu sur une liste présentée par le parti Ennahda en Tunisie. Un autre s’est porté candidat au nom du Parti égalité et justice, qui ne cache pas ses liens avec le pouvoir turc. Mais, jusqu’à nouvel ordre, il n’est pas interdit en France d’appartenir à la mouvance des Frères musulmans. Ni de faire profiter le demi-millier d’élèves d’Al Kindi des « lumières » d’Hani Ramadan, sulfureux directeur du Centre islamique de Genève et frère du non moins sulfureux Tariq, plusieurs fois mis en examen pour diverses affaires de « viol » et « viol sur personne vulnérable ». Ou encore de Nabil Ennasri, fondateur de l’Observatoire du Qatar, invité pour des conférences.

Évoquant ses activités spirituelles et citoyennes, le site d’Al Kindi nous apprend qu’en novembre 2014, « l’établissement a organisé, en collaboration avec l’ONG humanitaire CBSP, une course solidaire pour Gaza, à laquelle ont participé tous les élèves du collège et du lycée. » CBSP, c’est le Comité de bienfaisance et de secours aux Palestiniens. Une ONG parfois soupçonnée, même si elle s’en défend, de liens financiers avec le Hamas. Malgré ce CV que d’aucuns jugeraient un peu chargé, après douze années d’existence, cet établissement privé musulman n’avait jamais attiré l’attention des autorités locales ou nationales.

DES FINANCEMENTS VENUS DU QATAR ?

Mais les quelques lignes que lui consacrent Christian Chesnot et Georges Malbrunot dans l’ouvrage Qatar papers : comment l’émirat finance l’islam de France et d’Europe (Ed. Michel Lafon), paru le 4 avril, risquent de provoquer des remous, bien au-delà de la métropole lyonnaise. Ainsi, l’association Al Kindi, à l’origine du projet du lycée du même nom, aurait perçu aux environs de 133 000 euros en mai 2008 provenant de l’Association musulmane d’Alsace (AMAL). Plus précisément, il s’agit de deux versements, l’un de 45 935 euros, le 5 février 2008, et l’autre de 87 360 euros, le 28 mars 2008. Problème : l’argent a été versé précédemment à l’AMAL par la Qatar foundation, financée par la famille régnante de l’émirat gazier, comme le révèle un document de la Direction générale de la police nationale (DGPN). Ce cheminement, pour le moins complexe, ne révélerait-il pas une volonté de dissimuler le véritable donateur ? Les sommes devaient initialement permettre l’édification d’une mosquée.

Par ailleurs la personnalité même de Nazir Hakim, fondateur et actuel président du groupe scolaire Al Kindi, ajoute aux interrogations que suscite cet étrange établissement.

Les deux auteurs de Qatar papers racontent l’avoir croisé en novembre 2012 à Marrakech, lors d’une conférence des amis de la Syrie. Nazir Hakim leur confie que « toutes les armes étaient bonnes à utiliser contre Bachar al-Assad, y compris celles du Front al-Nosra », filiale d’Al-Qaïda en Syrie. Or, les États-Unis venaient juste d’inscrire le Front al-Nosra sur la liste des organisations terroristes. Cela n’a pas empêché François Hollande de recevoir Nazir Hakim à l’Élysée, avec d’autres opposants syriens, lit-on également dans le livre de Chesnot et Malbrunot.

“NOUS SOMMES PARTOUT”

Plus perspicaces, les autorités suédoises, comme Marianne le révèle aujourd’hui, ont mis leur nez dès 2013 dans un trafic d’armes vers la Syrie via une organisation baptisée The Commission for civilians protection (CCP). Elle a été fondée par un certain Haytham Rahmeh, né à Homs, d’origine syrienne et naturalisé suédois. Il s’agit d’un ancien imam d’une mosquée de Stockholm. Les armes et munitions étaient acheminées depuis la Libye et la Bosnie et entraient en Syrie par la frontière turque. Le 1er novembre 2013, la radio nationale suédoise Sveriges Radio était en mesure d’affirmer que la CCP n’est autre qu’une émanation du Syrian national council, créé à Doha en novembre 2011, dont Nazir Hakim, né à Alep en 1950, est l’un des fondateurs. Le président du Groupe scolaire Al Kindi aurait d’ailleurs reconnu sur les ondes de la radio suédoise que son organisation comptait 2 000 combattants en Syrie et qu’elle collaborait avec des groupes djihadistes, comme le Front al-Nosra (rebaptisé depuis Jabhat Fatah al-Sham), lié à Al-Qaïda. Le plus tranquillement du monde Nazir Hakim précisait même que cette « milice » opérait à « Halab (Alep), Al-Asor (Deir ez-Zor), Latakia (Lattaquié), Hama, Homs and Damaskus (Damas). »Concluant : « Nous sommes partout. »

Étonnamment, depuis 2013, ces informations ne semblent jamais être parvenues aux oreilles de la lutte antiterroriste française. Les services suédois n’ont, il est vrai, apparemment pas conduit des investigations très poussées pour en apprendre un peu plus. Pourtant Haytham Rahmeh, citoyen suédois, aurait pu être au minimum poursuivi pour avoir fait commerce de matériel militaire sans autorisation…

UN MATRICULE PAS BANAL

Quant à Nazir Hakim, il n’a jamais fait mystère de ses liens avec les Frères musulmans. Dans un portrait publié sur le site de la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution syrienne, on apprend qu’il a rejoint le mouvement politique islamique en Syrie et a été contraint de quitter le pays en 1976 pour échapper au régime, en raison de son « activité dissidente ». Il serait titulaire de trois doctorats en informatique et en microélectronique, obtenus en France. D’autre part, Nazir Hakim affirme avoir « enseigné dans les universités françaises ».

Ce matricule pas banal avait tout de même attiré l’attention d’Alain Morvan, spécialiste de la littérature anglaise et ancien recteur de l’académie de Lyon. Pour s’être publiquement opposé à la création du groupe scolaire Al Kindi, qualifiant d’« intégristes » les porteurs du projet, le fonctionnaire a été débarqué sans ménagement en mars 2007 par Gilles de Robien, alors ministre de l’Éducation nationale. Accusé de « manquements multiples à l’obligation de réserve », l’ancien recteur a réglé ses comptes dans un livre intitulé L’Honneur et les honneurs. Souvenirs d’un recteur « kärcherisé » (Ed. Grasset). Selon Morvan, Nicolas Sarkozy aurait pareillement exercé des pressions pour que l’ancien recteur de Lyon assouplisse son attitude… Quant à Nazir Hakim, alors vice-président de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) – proche, elle aussi, des Frères musulmans – il organisait des manifestations sous les fenêtres du rectorat de Lyon aux cris de « Morvan taliban ! » Contacté le mercredi 3 avril, le président du Centre scolaire Al Kindi n’a pas répondu à notre appel.

Subvention de l’Etat et de la Ville de Paris à une asso indigéniste avec notre argent

Benjamin Griveaux critique sévèrement Anne Hidalgo au sujet de la subvention à la Fasti.

Benjamin Griveaux critique sévèrement Anne Hidalgo au sujet de la subvention à la Fasti. – ELIOT BLONDET-POOL/SIPA POLITIQUEPolémique

Subvention de Paris à une asso indigéniste : Griveaux dénonce une atteinte “aux valeurs de la République”

Par Hadrien MathouxP

L’élu de Paris Pierre Liscia a interpellé le conseil municipal au sujet d’une subvention accordée à la Fasti, une association proche des valeurs des Indigènes de la République. Les 3.000 euros ont bel et bien été attribués mais l’affaire est remontée jusqu’au gouvernement, dont le porte-parole Benjamin Griveaux a réagi auprès de Marianne.

“C’est une association militante politique”

LA FASTI, ORGANISATION INDIGÉNISTE ?

Évaporée courant novembre, la polémique repart de plus belle : la mairie de Paris est critiquée pour avoir accordé une subvention à la Fédération des associations de solidarité avec tous-te-s les immigré-e-s (Fasti), un groupement qui vient en aide aux sans-papiers sur le terrain mais développe aussi, dans son magazine militant, des thèses politiques très marquées. Initiées par un élu de droite du 18e arrondissement, Pierre Liscia, les protestations contre ce don d’argent public prennent désormais une autre dimension : le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, s’est saisi du dossier, fustigeant auprès de Marianne la décision de la mairie de Paris. “Ma position est simple : des gens qui se mettent en dehors des valeurs de la République ne peuvent pas bénéficier de fonds publics“, tranche le secrétaire d’Etat, qui fait partie des candidats pressentis pour représenter la République en marche (LREM) aux municipales à Paris en 2020.

Pour mieux comprendre cette controverse, il faut revenir au conseil municipal du 5 novembre dans le 18e arrondissement. Pierre Liscia, élu de droite proche de Valérie Pécresse, lance le débat au sujet d’une subvention passée inaperçue : 3.000 euros doivent être attribués à un projet d’accompagnement de couturiers sans papiers de la Goutte d’Or, un quartier populaire du nord de la capitale. L’association choisie est donc la Fasti, qui se présente dans ce dossier comme un recours à une autre structure qui n’était plus en mesure de porter le projet. Pierre Liscia s’en insurge, et partage sa prise de parole sur les réseaux sociaux : “Je vais m’opposer à cette délibération, non pas parce que l’action d’accompagner les couturiers de la Goutte d’Or me pose problème, bien au contraire, mais parce que je suis très réservé quant au choix de l’association que vous vous apprêtez à financer. C’est une association militante politique qui a des prises de position particulièrement radicales, virulentes, et qui pose la question du respect d’un certain nombre de principes républicains.

S’ensuit un débat tendu, des élus communistes et écolos de la majorité dénonçant son “choix de s’en prendre à ceux qui défendent les plus faibles“. A cet instant, le jeune élu est le seul à prendre position contre le vote de la subvention. Mais le 12 novembre, un élément change la donne : la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) publie un communiqué pour demander à son tour à Anne Hidalgo de renoncer à financer la Fasti. En pleine commémoration des attentats du 13-Novembre, la mairie de Paris décide prudemment de retirer l’aide de 3.000 euros de l’ordre du jour des réunions du conseil de Paris, et de “reporter l’examen de cette délibération afin d’étudier ces nouveaux éléments et en tirer toutes les conséquences nécessaires“.

Le 20 novembre, une tribune de soutien à la Fasti, signée par des élus communistes (Gérald Briant, Nicolas Bonnet-Oulaldji, Pierre Laurent) mais aussi Insoumis (Danielle Simonnet, Eric Coquerel), ainsi que par une flopée d’associations (Emmaüs, Attac, le Secours catholique, le Mrap, Droit au logement), s’indigne de la prise de position de la Licra, dénonçant une “tentative de délégitimer” l’action de la Fasti.

Qu’est-il précisément reproché à la Fasti, fédération d’une cinquantaine d’associations d’aide aux immigrés (les Asti) ? Des prises de position politiques pour le moins radicales. On en trouve trace dans les colonnes de leur journal militant, le bimestriel intitulé Ouvrons les frontières. Dans cette publication, dont le contenu est en ligne sur le site de la fédération, celle-ci défend des positions s’inscrivant dans une tendance contestataire et très contestée de l’antiracisme : la mouvance décoloniale. Ainsi, après les attentat de janvier 2015 notamment contre Charlie Hebdo, la Fasti refusait clairement “l’appel à ‘l’unité nationale’, la glorification des forces de l’ordre dominant – policiers et militaires – [n’ayant] qu’un seul but : relégitimer les politiques (néo)coloniales et capitalistes qui sont la cause même de ces violences”.Au sujet des attaques du 13 novembre 2015, l’association écrit qu’ils sont, “entre autres, la conséquence des politiques internationales menées par les pays occidentaux (…) et la conséquence de la politique économique et sociale de la France qui paupérise toujours davantage les quartiers populaires dans le cadre de discours médiatiques stigmatisants”. En regard, les passages condamnant les terroristes sont très brefs.

De manière générale, les textes militants de la Fasti regorgent de critiques outrancières et d’amalgames historiques où l’usage du “point Godwin” paraît une figure imposée. Ainsi, lorsqu’elle donne son opinion sur la loi Asile et immigration du printemps dernier, celle-ci est tout simplement qualifiée de “code de la honte” qui traiterait les migrants comme “des indésirables, comme l’ont été en d’autres temps, dans les heures sombres de l’histoire de ce pays, les Républicains espagnols, les Juifs, les Tsiganes, les Algériens…“. Et lorsque des opérations de police ont lieu pour expulser des personnes sans papiers, c’est le terme de “rafle” qui est utilisé (ce fut le cas en août 2014 et en juin 2015). Enfin, lors du quinquennat de François Hollande mais aussi en février 2018, l’accusation de “racisme d’Etat” a été brandie pour qualifier la politique de la France, accusée par exemple en novembre 2013 de n’avoir “jamais voulu analyser de manière critique le racisme qui imprègne ses institutions, ses lois, son histoire toute entière.

A de multiples égards, ces prises de position de la Fasti s’inspirent du discours du Parti des indigènes de la République (PIR), qui se revendique explicitement opposé au modèle républicain français. Quelques signataires de la tribune de soutien à la Fasti de novembre sont d’ailleurs des proches du PIR : la militante Sihame Assbague, les sociologues Nacira Guénif et Saïd Bouamama. Dans son numéro d’avril, Ouvrons les frontières adressait un soutien appuyé à toute la galaxie racialiste et décoloniale qui gravite autour du PIR : “Nous savons quelle violence est imposée aux personnes racisées qui entrent en lutte; l’association Lallab, le collectif Mwasi, les organisatrices du camp d’été décolonial et du Nyansapo festivalRokhaya Diallo, les familles des jeunes racisés tués par la police, tous et toutes sont confronté-e-s à une réaction violente. Nous souhaitons participer à faire entendre leurs luttes et à dénoncer les violences qui leur sont faites.”

LA SUBVENTION VOTÉE PAR LA VILLE DE PARIS

Alors, la Fasti est-elle une officine indigéniste ? Auprès de Marianne, le communiste Gérald Briant, élu du 18e signataire de la pétition de soutien à l’association, déplore “un procès fait sur la base de quelques lignes d’un journal militant, tiré par les cheveux et malsain“. S’il admet ne pas employer à titre personnel l’expression “racisme d’Etat”, l’élu estime qu’il s’agit “d’une opinion qu’on peut comprendre” et s’en prend à Pierre Liscia : “Il a ses obsessions concernant les musulmans. Les valeurs de la République lui importent moins quand Valérie Pécresse finance des associations anti-IVG ! La Fasti est une fédération d’associations qui s’occupent de l’intégration des travailleurs migrants ; s’il y a des gens qui travaillent pour porter les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, c’est bien eux. S’en prendre à la Fasti pour des raisons politiciennes, c’est minable, dégueulasse”. En novembre déjà, le président du groupe écolo au Conseil de Paris, David Belliard, dénonçait dans Libération “un procès d’intention (…). Il faut assumer de financer des associations quelles que soient leurs positions politiques, à condition que cela reste dans le cadre républicain et à condition que les actions menées soient utiles pour les gens”.

Les critiques de Pierre Lisca et de la Licra ont tout de même convaincu plusieurs groupes d’élus au Conseil de Paris (Les Républicains, UDI-MoDem, Constructifs et LREM) de voter contre les subsides accordés à la Fasti. En vain : lors du conseil municipal du 12 décembre, où la subvention de 3.000 euros a finalement fait son retour dans l’ordre du jour, elle a été votée.

Extrait du compte-rendu du conseil municipal de la ville de Paris du 12 décembre.

LE GOUVERNEMENT ALERTÉ

Convaincu que les élus communistes et écologistes ont fait pression sur Anne Hidalgo pour réintégrer la subvention en menaçant de faire capoter le vote sur le budget (une information catégoriquement niée par la mairie et les groupes concernés), Pierre Liscia décide de porter l’affaire au niveau du gouvernement. Dans ses arguments pour justifier sa subvention, la ville de Paris fait en effet valoir que l’Etat verse déjà des subsides à
la Fasti. Elle a ainsi reçu, en 2017, 120.000 euros du commissariat général à l’Égalité des territoires (CGET), 65.000 euros de la Direction de l’accueil, de l’accompagnement des étrangers et de la nationalité (DAAEN) et 25.900 euros du Fonds pour le développement de la vie associative (FDVA).

Découvrant en outre “que les Asti sont amenées à intervenir régulièrement au sein d’établissements scolaires“, l’élu de droite, “choqué d’apprendre que l’argent public sert à financer une association qui entretient la détestation de la France“, envoie le 7 janvier 2019 une lettre au Premier ministre Edouard Philippepour s’en émouvoir : “Je souhaiterais que votre administration rende publiques les relations qu’elle entretient avec la Fasti et qu’elle clarifie son positionnement à son égard“. Auprès de Marianne, Liscia juge “incompréhensible” que la République “finance une association qui participe à la détestation de la police et qui reprend les justifications des islamistes” pour expliquer les attentats.

GRIVEAUX CONTRE HIDALGO

Vendredi 11 janvier, Pierre Liscia a rencontré Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement. Lequel s’est saisi du dossier et a sollicité des explications des services de l’Etat quant à ces subventions existantes, sans réponse au moment où ces lignes sont écrites. Joint par Marianne, le secrétaire d’Etat se montre offensif : “La solidarité envers les migrants, les personnes les plus fragiles, est une valeur que je partage. Si des actions sont menées en ce sens, j’applaudis des deux mains. Mais je défends également les valeurs de la République : quand on y est attaché, on ne peut pas ne pas trouver abjectes les déclarations de la Fasti en réaction aux attentats survenus à Paris notamment, ou concernant un prétendu racisme d’Etat. Ces prises de position s’inscrivent dans un champ idéologique que l’on connaît bien : celui des indigénistes, du Parti des indigènes de la République”.

Le secrétaire d’Etat, élu en juin 2017 député dans la 5e circonscription de Paris, charge la mairie : “Les valeurs de la République ne se négocient pas. On ne peut pas les sacrifier, et cela est d’autant plus vrai à Paris, une ville meurtrie dans sa chair par les attentats”. Une charge que les partisans d’Anne Hidalgo ne manqueront pas d’interpréter comme une manœuvre politique, alors que Benjamin Griveaux doit officialiser (ou non) au printemps sa candidature aux élections municipales de l’an prochain.

Contactée, la mairie de Paris nous a fourni des explications circonstanciées. Elle confirme que le projet de subvention à la Fasti avait été reporté en novembre afin, en période de commémorations, “de préserver les victimes et les familles de victimes” des attentats de 2015. Depuis lors, de nombreux “échanges et vérifications” auraient été effectués : la Fasti a été reçue par Anne Hidalgo et son administration pour “apporter l’ensemble des éclairages demandés concernant ses prises de position“. L’Hôtel de ville évoque également des discussions avec la Licra et une expertise conduite par ses services administratifs concernant les projets engagés par l’association, qui auraient abouti à des résultats positifs. La mairie assure en outre avoir “rappelé à la Fasti que la liberté associative est un droit fondamental, auquel Paris est viscéralement attaché, et que notre Ville a toujours souhaité que soit portée une parole modérée et emprunte de sobriété s’agissant des événements les plus douloureux qui l’ont marquée“. Enfin, fait-elle valoir, l’analyse financière des comptes de la Fasti a montré que les nombreux financements de l’Etat, lui aussi interpellé par la Licra, n’ont pas été suspendus. Comme quoi, tout “raciste” qu’il soit, l’Etat sait se montrer généreux.