Dans le XIe arrondissement de Paris, les craintes de la communauté juive

Dans le XIe arrondissement de Paris, les craintes de la communauté juive

REPORTAGE – Alors que une marche était organisée à Paris, en mémoire de l’octogénaire Mireille Knoll, le sentiment d’insécurité gagne la population juive dans cet arrondissement devenu trop dangereux à ses yeux.

«Bien sûr», elle a ôté la mezouzah, cet objet de culte juif fixé à la porte de son appartement. «Bien sûr», elle a cessé d’écouter de la pop israélienne dans son salon. Et «cela fait longtemps» qu’elle a retiré ses filles de l’école publique… Aujourd’hui, tout ce qu’Avigaël* souhaite, c’est quitter son logement social près du métro Charonne: «Pour nous, c’est fini le XIe!, lâche cette mère de famille. En deux ans, il y a eu le meurtre de Sarah Halimi, puis celui de Mireille Knoll. Ça va être nous le troisième?» Une semaine après la découverte du corps de cette rescapée de la Shoah, lardé de onze coups de couteau, dans sa HLM incendiée, l’émotion est vive dans le quartier de l’Est parisien, où vivent quelque 17.000 personnes de confession juive.

C’est boulevard Voltaire que travaillait Ilan Halimi, assassiné en 2006. C’est encore dans le XIe qu’étaient situés les bureaux de Charlie Hebdo, juste à côté du Bataclan… et qu’en avril 2017, Sarah Halimi était défenestrée par un voisin. Le Crif y a recensé 14 actes antisémites en 2015, 7 en 2016. «Quand quelqu’un se fait agresser, cela provoque des réactions en chaîne, affirme son directeur des études, Marc Knobel. Ce sentiment d’insécurité a dû conduire certains à déménager…» C’est en tout cas ce que veut faire Avigaël, qui vit seule avec ses deux filles. Elle a déposé plusieurs plaintes contre ses voisins, «des chrétiens convertis à l’islam». Des crachats, des menaces, aux insultes antisémites, ils sont passés aux coups. «Ma cadette, 11 ans, a reçu deux grosses gifles, et ma mère, des coups dans le ventre, aux cris de “sales Juifs!”, raconte Avigaël. Désormais, je tremble à chaque fois que mes filles vont chercher le pain.»

«C’est quand même inadmissible qu’on en soit là, qu’on doive toujours craindre de croiser un fou antisémite»

Un habitant du quartier

En cette veille de Pessah, la Pâque juive, les boucheries et traiteurs casher sont débordés. Chez Franck et Julien, bd Voltaire, Patrick déguste un poulet au comptoir: «J’ai pas peur du tout!, lance-t-il. Mais je ne mets pas de kippa non plus ; faut pas attiser la haine!» Émile, lui, porte la kippa, mais «sous la casquette»: «C’est quand même inadmissible qu’on en soit là, qu’on doive toujours craindre de croiser un fou antisémite…» À la caisse, on reconnaît que «ça a changé: la clientèle a plus peur de venir». Un peu plus loin, le patron d’une boutique confie: «Depuis quelques jours, on nous demande de retourner nos sacs plastique, de manière à ce qu’on ne puisse plus lire “sous le contrôle du Beth Din de Paris”…»

Au Franprix, David fait une collecte pour les familles juives nécessiteuses: «Et dire qu’ils pensent que les Juifs sont forcément riches!, soupire-t-il. Récemment, je me suis fait agresser deux fois par des Maghrébins. Avant, je répondais! Maintenant, je baisse la tête et je ravale ma fierté.» Pour Serge Benhaïm, président de la Communauté Don Isaac Abravanel, «le climat est plus anxiogène que la réalité». Mais il admet que «l’on prend des précautions pour être moins visible». À la synagogue de la rue de la Roquette, où Mireille Knoll venait jouer aux cartes le mardi, «on engage des vigiles dès qu’on organise une activité où on est nombreux». Les graffitis, les bouteilles jetées par-dessus la grille, on n’y fait même plus attention… «Depuis 2005, Cieux, notre association interreligieuse, favorise le vivre ensemble dans le quartier, souligne Serge Benhaïm. Je sens toutefois notre communauté très anxieuse: on a l’impression que toute l’activité terroriste se concentre ici, alors que la vie au quotidien ne reflète pas ces événements dramatiques. Mercredi, l’imam de la mosquée Omar, rue Jean-Pierre-Timbaud, a tenu à venir à la marche blanche. Mais on attend tous la grande marche des musulmans, avec ou sans les juifs.»

«C’est facile de défiler, mais nous, on veut des actes, maintenant»

Alain, un commerçant

Le XIe, «c’est l’anti-ghetto!, clame le maire (PS) François Vauglin. Cette intégration réussie, ce bien vivre ensemble, pour des islamistes, c’est un chiffon rouge! Depuis l’automne, on a engagé un travail de fond avec les associations, les services sociaux, l’Éducation nationale, le parquet et la police. Mais c’est une tâche de longue haleine…». En attendant, «on ne veut pas qu’on nous change la France, ni notre quartier», martèle Serge Benhaïm. «C’est facile de défiler, mais nous, on veut des actes, maintenant!, renchérit Alain, commerçant. Pour paraphraser l’ancien premier ministre israélien Golda Meir, “Nous voulons des condamnations, pas des condoléances”.»

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