Alain Finkielkraut défend l’ironie contre les «bataillons du premier degré»

GRAND ENTRETIEN – Le philosophe, dont les propos sur le viol ont déclenché un tollé, dissèque une polémique dont il fut le premier surpris et répond point par point à ses détracteurs.Par Eugénie BastiéPublié le 20 novembre 2019 à 20:25, mis à jour le 21 novembre 2019 à 12:12

Accusé de «banaliser» la réalité du viol par une militante féministe sur un plateau de télévision le 13 novembre, l’académicien avait répondu vivement et avec ironie: «Violez, violez, violez! Voilà, je dis aux hommes: violez les femmes! D’ailleurs, je viole la mienne tous les soirs!» Ces propos délibérément sarcastiques relevant de l’antiphrase ont suscité un tollé, certains militants et des députés allant jusqu’à saisir le CSA et le procureur de la République. Le philosophe prend le temps dans nos colonnes de disséquer une polémique dont il fut le premier surpris et répond point par point à ses détracteurs. Se défendant de toute provocation, le penseur déplore que «les bataillons du premier degré envahissent notre monde» et que la conversation française ne soit plus possible. Il critique la notion de «culture du viol» et s’inquiète d’un «tribunal médiatique» qui voit triompher la passion justicière sur l’État de droit et la présomption d’innocence.

LE FIGARO. – Les propos que vous avez tenus mercredi 13 novembre à l’émission «La Grande Confrontation» sur LCI ont suscité un tollé, certains députés ont même saisi le procureur de la République. Comment réagissez-vous?

Alain FINKIELKRAUT. – Sur un plateau de télévision, Caroline de Haas m’a accusé de faire l’apologie du viol. Face à une calomnie aussi monstrueuse, j’avais le choix entre deux attitudes: la protestation outragée ou l’ironie. J’ai opté pour l’ironie et j’ai renchéri sur l’imputation afin d’en faire ressortir le caractère absurde. J’ai dit que j’exhortais, en effet, tout un chacun à s’adonner à cette pratique exquise, et que moi-même je violais quotidiennement ma femme. Et voici que, pour cette boutade, le Parti socialiste saisit le CSA, que quatre députés de La France insoumise font un signalement au procureur de la République, que la porte-parole du gouvernement me cloue au pilori et qu’une pétition exigeant l’arrêt immédiat de mon émission «Répliques» est envoyée à la direction de Radio France.

Dans les manuels de français, on trouvait naguère « De l’esclavage des Nègres », chapitre de « L’Esprit des lois  » de Montesquieu. Un professeur qui ferait aujourd’hui étudier ce texte ironique aurait à répondre d’apologie de crimes contre l’humanitéAlain Finkielkraut

Je reste pantois, je l’avoue, devant ce déferlement de réactions indignées. Les gros bataillons du premier degré envahissent notre monde. Autrefois patrie littéraire, la France devient, pour son plus grand malheur, une société littérale. Dans les manuels de français, on trouvait naguère le texte de Montesquieu De l’esclavage des Nègres «Ceux dont il s’agit sont noirs des pieds jusqu’à la tête, et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme surtout une âme bonne, dans un corps tout noir (…). Il est impossible que nous supposions que ces gens-là sont des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.» Un professeur qui ferait aujourd’hui étudier ce chapitre de L’Esprit des lois s’exposerait aux pires ennuis. Il aurait à répondre d’apologie de crimes contre l’humanité, et certains élèves, particulièrement sensibles à la douleur des opprimés, déchireraient le livre où cette infamie figure.

Dans le climat qui est le nôtre, on ne peut plus dire le contraire de ce qu’on pense sans être aussitôt accusé de penser ce qu’on dit. Adieu Montesquieu. Bienvenue dans la post-France!

Certains vous reprochent de vous rendre dans des émissions télévisées où le clash et la petite phrase l’emportent systématiquement sur la culture du débat. En vous y rendant, ne vous faites-vous pas complice de la grande déculturation et de l’amoindrissement du débat que vous fustigez par ailleurs?

Dans son livre L’Empire du politiquement correct, Mathieu Bock-Côté cite cette phrase lumineuse d’Alfred Sauvy: «Le but de la démocratie n’est pas de s’entendre, mais de savoir se diviser.» À la télévision, à l’université, et dans l’espace public en général, ce savoir se perd sous l’effet de l’extension démente des domaines du racisme, de l’islamophobie, de l’homophobie et du sexisme. L’émission de LCI a révélé la crise, peut-être terminale, de la conversation française. À ce titre, elle a été utile.

Trente ans après la chute du communisme, on persécute la plaisanterie dans un pays démocratique soumis, par ailleurs, au règne des « humoristes », c’est-à-dire au matraquage permanent du ricanement imbécileAlain Finkielkraut

Même si votre réaction était de l’humour, ces sujets ne méritent-ils pas plutôt du sérieux?

Bien conscients que je n’ai pas fait, l’autre soir, moncoming out de violeur impénitent, certains de mes accusateurs me reprochent de banaliser l’horreur par une blague déplacée. Mais si Alain Badiou m’avait dit en face ce qu’il a écrit pour motiver son refus de venir dans mon émission de France Culture, à savoir, qu’avec L’Identité malheureuse, «le concept proprement néonazi d’État ethnique» était devenu central dans ma pensée, croyez-vous que j’aurais crié au scandale en invoquant, les larmes aux yeux, les mânes de ma famille assassinée? Bien sûr que non. Je l’aurais félicité chaudement de m’avoir percé à jour. J’aurais même précisé que mon objectif politique ultime était d’ouvrir des camps d’extermination pour les mauvais Français. Cette réponse profane-t-elle la mémoire des suppliciés? La vérité est tout autre: trente ans après la chute du communisme, on persécute la plaisanterie dans un pays démocratique soumis, par ailleurs, au règne des «humoristes», c’est-à-dire au matraquage permanent du ricanement imbécile.

N’y a-t-il pas chez vous un côté provocateur? Pourquoi défendre à tout prix le cinéaste Roman Polanski, accusé de viol?

Je trouve que la provocation est un comportement puéril. Je dis ce qui me semble vrai, sans me soucier du qu’en-dira-t-on, c’est tout. Et malgré l’appel au boycott validé par le ministre de la Culture et la porte-parole du gouvernement décidément infatigable, je suis allé voir le dernier film de Polanski. Je n’ai pas été déçu: la scène de la dégradation de Dreyfus, notamment, est inoubliable. Mais, m’objectera-t-on, on ne peut séparer l’artiste de l’homme. Au nom de ce grand principe moral, la majorité des biographies de cinéastes, de dramaturges ou de romanciers se donnent maintenant pour mission de déterrer le honteux secret enfoui sous l’œuvre géniale. Kundera, dans son essai Une rencontre, évoque le livre de 800 pages consacré à Bertolt Brecht par un professeur de littérature comparée de l’université du Maryland. Après avoir démontré la bassesse de l’âme de Brecht (homosexualité dissimulée, érotomanie, exploitation des maîtresses qui étaient les vrais auteurs de ses pièces), «il arrive enfin à son corps, notamment à sa très mauvaise odeur», attestée trente ans après sa mort par une collaboratrice du Berliner Ensemble. Les grands auteurs puent et ils ont tous un cadavre dans leur placard: voilà ce que les enquêteurs minutieux nous dévoilent, mettant fin ainsi à l’hégémonie culturelle des «White European Males».

Le débat sur LCI portait sur la «culture du viol». On vous accusait de la promouvoir en tenant des propos relativisant la portée de certains actes. Comment interprétez-vous cette notion de «culture du viol»?

Le viol est une abomination. La «culture du viol» est un concept attrape-tout qui englobe dans une même réprobation la drague lourde, les allusions salaces, les attouchements, et même la galanterie, dont la déconstruction s’impose, nous dit l’historienne Michelle Perrot, «tant elle dissimule l’inégalité sous les fleurs». Ainsi se répand la fiction d’un Occident intégralement et continûment misogyne. Énigmatique puissance de l’imaginaire! Alors même que les femmes accèdent à tous les métiers, qu’elles occupent, dans l’audiovisuel notamment, des postes de pouvoir, et que l’homme est devenu facultatif dans la procréation, les néoféministes s’en prennent, comme si de rien n’était, à l’omnipotence de l’ordre patriarcal. On connaissait les mauvais perdants, elles sont de mauvaises gagnantes, d’autant plus belliqueuses que la domination masculine tombe en désuétude. Et elles font tellement peur que les féministes authentiques, qui n’ont aucune envie d’être traînées dans la boue sur les réseaux sociaux, préfèrent, pour le moment, garder le silence.

Ce discours militant s’appuie sur le continuum qui existerait entre violence physique et violence symbolique, ce qui signifierait que «les mots tuent». N’y a-t-il pas une part de vérité dans ce discours? N’est-il pas juste que les paroles peuvent pousser à l’acte?

On doit à Pierre Bourdieu l’invention du concept de violence symbolique. Il désigne ainsi, dans La Reproduction, le livre qu’il a coécrit avec Jean-Claude Passeron, l’action pédagogique, c’est-à-dire, soyons clairs, la transmission de la culture: «Toute action pédagogique est objectivement une violence symbolique en tant qu’imposition, par un pouvoir arbitraire, d’un arbitraire culturel.» Et quelle est la réponse appropriée à la violence symbolique? La violence tout court. C’est du moins la conclusion à laquelle sont parvenus les étudiants en sciences sociales qui interdisent de parole Sylviane Agacinski, et avec elle les conférenciers qu’ils rangent parmi les dominants. Au procès intenté contre l’historien Georges Bensoussan parce qu’il avait osé dire que dans de nombreuses familles arabes les enfants «tétaient l’antisémitisme avec le lait de leur mère», j’ai entendu le procureur de la République lui reprocher «un passage à l’acte dans le champ lexical». Passer à l’acte, croyait-on, c’était sortir du champ lexical. On se trompait. Le sens commun n’est plus de mise à l’heure de la lutte contre toutes les stigmatisations dont l’Occident hétéronormatif et postcolonial se rend coupable.

Plus largement, on observe de plus en plus de demandes de censure émanant de minorités militantes voulant éradiquer du domaine public tout discours jugé blessant. Cette volonté de restreindre la liberté d’expression vous inquiète-t-elle?

Sur les campus américains, le multiculturalisme fait la loi. Les professeurs enseignent sous la surveillance des étudiantes et des étudiants qui exigent le respect absolu de toutes les minorités. Ce n’est pas que par McDonald’s ou Coca Cola que la France s’américanise, c’est aussi par l’université. Le fanatisme s’installe dans les lieux dédiés à la liberté de l’esprit. Comme il ne s’agit pas d’un emballement rétrograde, mais d’un fanatisme égalitaire et anti-discriminatoire, je crains qu’il n’ait l’avenir devant lui.

La passion justicière s’émancipe du droit car le droit fait des distinctions, le droit confronte les témoignages, le droit cherche les preuves, le droit se refuse à remplacer la présomption d’innocence par la présomption de culpabilitéAlain Finkielkraut

L’État de droit vous semble-t-il menacé par le tribunal médiatique, qui juge avant même que les procès ne se tiennent?

L’affaire Adèle Haenel marque un grand tournant. L’actrice, qui raconte une épreuve extrêmement douloureuse, a choisi de ne pas porter plainte. Elle l’a dit à Mediapart. Et Edwy Plenel, qui l’interrogeait avec une délectation obséquieuse, ne peut que se frotter les mains. Car le modèle du fondateur de Mediapartn’est pas, comme il le prétend, Albert Londres, mais Fouquier-Tinville. Et son rêve se réalise. Il n’a plus besoin d’écrire au procureur, il est le procureur, il est le magistrat du siège, et son studio, le Tribunal révolutionnaire. Pas d’avocats, pas de contradictoire, l’accusé est condamné sans appel à la mort sociale. D’autres journaux suivent le mouvement. Toute une partie de la presse se «médiapartise» et le procès quitte l’enceinte judiciaire pour l’espace médiatique et les réseaux sociaux. Le quatrième pouvoir avale goulûment le troisième. La passion justicière s’émancipe du droit car le droit fait des distinctions, le droit confronte les témoignages, le droit cherche les preuves, le droit se refuse à remplacer la présomption d’innocence par la présomption de culpabilité: autant d’insultes à la souffrance des victimes que les nouveaux prétoires se chargent de réparer. Pour des actes qui ne méritent évidemment pas la moindre indulgence, on est en train de régresser, avec les techniques les plus sophistiquées, au stade du lynchage. Aucune cause, même la plus noble, ne mérite qu’on lui sacrifie la civilisation.

LE BNVCA A BESOIN DE VOUS
THE BNVCA NEEDS YOU

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *