Alain Finkielkraut et la meute de chacals

L’académicien a été menacé et insulté par une dizaine d’étudiants de l’IEP approuvés par des suiveurs. Qu’attend la direction pour exclure ces élèves qui recourent à l’intimidation et à la violence ?, souligne l’écrivain.

BRUCKNER, PASCAL

Alain Finkielkraut a été victime le 23 avril d’un pogrom antiraciste. Invité à parler à Sciences Po Paris, par une association d’étudiants souverainistes, il en a été expulsé par un groupe se réclamant de « l’antifascisme », « Sciences Po en lutte, Institut Clément Méric ». Il a pu finalement tenir sa conférence mais sous la protection de la police. Cet incident abominable est symptomatique d’un climat d’intolérance générale qui a déjà vu, par exemple, fin mars le blocage d’une représentation des Suppliantes d’Eschyle par des groupes racialistes ou le peintre Hervé Rosa accusé de colporter des clichés coloniaux pour une peinture réalisée au Sénat et censée célébrer l’abolition de l’esclavage.

Qu’est-ce que cela dit de notre époque ? Que nous vivons une inversion complète des valeurs. Que le fascisme nouveau se drape dans les atours de l’antifascisme, que la nouvelle peste brune se déguise en ennemi de la peste brune et celle-là irréfutable puisqu’elle comprend déjà sa propre critique. Les black blocs, anticapitalistes et antisystème, n’ont-ils pas adopté la chemise noire, l’uniforme mussolinien ? J’avais moi-même été, en août 2018, lors d’un colloque sur l’islamophobie, en Bretagne, la cible de ces groupes camouflés sous le logo de l’anarchie qui avaient tagué les murs de l’école où je devais intervenir.

De la même façon, comme l’a bien noté Pierre-André Taguieff, lors de la conférence de Durban en 2000, l’antiracisme est devenu la courroie de transmission d’un nouveau racisme, inattaquable celui-là puisque paré du bouclier de la vertu. Un renouvellement du racisme d’hier reconverti dans son contraire apparent : une aubaine. N’a-t-on pas vu apparaître, en 2015, un nouveau venu dans la lutte politique, « l’antifasciste antisémite », comme l’étaient les profanateurs d’un cimetière juif de Sarre-Union qui promettaient de combattre le nazisme… jusqu’au dernier juif. Voilà qu’il est permis et même recommandé d’être antisémite pour mieux tuer la bête immonde. Il y a quelque chose de pourri dans le monde de l’antiracisme qui voit l’alliance de la bêtise et du fanatisme prendre des proportions considérables. Voyez la navrante évolution de l’Unef, jadis grand syndicat étudiant, devenu le bastion d’un nouvel apartheid anti-Blancs. Il est étrange et effrayant qu’une génération qui n’a pas connu la guerre, ni Mai 68 et se réclame de la Résistance, commence par reproduire la geste des bourreaux. Les jeunes gens qui animent ces groupuscules sont peut-être, pour certains, bien intentionnés mais en tout cas abusés. Pour ces demeurés au front bas est fasciste quiconque ne pense pas comme eux. S’il est seul, juif de surcroît, comme Alain Finkielkraut, et a déjà été l’objet d’attaques antérieures, à Nuit debout et par des « gilets jaunes », c’est une merveilleuse occasion. Il y a chez ces chacals une attitude de meute flairant la bête blessée pour mieux l’achever.

Alain Finkielkraut n’est pas seulement un ami cher, il est un intellectuel majeur de notre époque. Que l’on soit d’accord ou non avec lui, sa parole est essentielle dans le débat. C’est la divergence qui est fondatrice de la vie de l’esprit et non le consensus béat. Derrière cette agression, c’est la liberté d’expression qui est en jeu ; demain n’importe quel intellectuel, en butte au politiquement correct, pourra être interdit d’accès aux universités, comme c’est déjà le cas sur de nombreux campus américains. Le vrai scandale, en l’occurrence, réside dans la passivité de l’administration. La direction de Sciences Po, même si elle a fini par garantir la sécurité de la conférence, devrait exclure les fauteurs de troubles. Décoloniaux, indigénistes, antifas : il faut bloquer ces groupuscules brun rouge dans l’œuf, les frapper du bras de la loi. C’est à la justice de combattre l’intolérance et à cet égard l’affaire Soral pourrait faire jurisprudence. Si une grande école, une université n’est pas capable d’assurer la liberté de parole d’un académicien, c’est à désespérer de l’état de nos libertés. La lâcheté mène à tous les renoncements.

PASCAL BRUCKNER

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *