Gilles-William Goldnadel: «Pourquoi Nétanyahou a marqué, pendant une décennie, la politique de son pays»

Par Gilles William Goldnadel 

TRIBUNE – Les adversaires du premier ministre de l’État hébreu eux-mêmes doivent concéder qu’il a obtenu des résultats remarquables dans bien des domaines, argumente l’avocat et essayiste*.

Dans l’incertitude des conciliabules politiciens en cours, Benyamin Nétanyahou pourrait bien ne plus présider aux destinées de l’État d’Israël. L’électeur israélien semblerait l’avoir décidé ainsi dans le cadre d’une manière de second tour électoral comme l’État juif n’en avait jamais connu. On se souvient en effet qu’aux élections d’avril le champion de la longévité politique l’avait emporté sans pouvoir cependant former un gouvernement. L’homme en difficulté aura dominé non seulement de son expérience, mais encore de sa puissance intellectuelle et de son éloquence le monde politique israélien. Ses pires détracteurs ne peuvent nier les résultats surprenants qu’il aura obtenus tout au long de ces dix années de mandat. Le petit État d’Israël est aujourd’hui une puissance avec laquelle il faut compter. Il le doit non seulement à l’esprit de créativité de son peuple, mais encore à la politique libérale que Nétanyahou a su mener jusqu’à son terme. Il faut cependant reconnaître qu’aujourd’hui l’Israël prospère est une société dure, très inégalitaire, qui connaît des secteurs en misère.»

L’indéniable succès de Nétanyahou se situe également dans le domaine diplomatique. Malgré les aréopages internationaux où la haine de l’État juif relève du sacrifice rituel, malgré un dénigrement idéologique dans la presse européenne convenue, le premier ministre sortant aura réussi l’exploit d’entretenir de bonnes relations avec les mondes américain, africain, russe, chinois et indien. Sans parler d’une percée circonstancielle au sein du monde arabe sunnite, en raison du conflit explosif avec la République islamique.

Choisi sur sa seule habileté à figurer en tête de liste, le membre de la Knesset moyen n’arrive ni intellectuellement ni moralement à la cheville du député français moyen

Sans vouloir diminuer les qualités intrinsèques de l’intéressé, il faut dire que l’offre de personnel politique offerte à l’électeur israélien brille par sa remarquable médiocrité. On ne dira jamais assez le caractère destructeur d’un système de recrutement à la proportionnelle intégrale. Choisi sur sa seule habileté à figurer en tête de liste, le membre de la Knesset moyen n’arrive ni intellectuellement ni moralement à la cheville du député français moyen. Quand bien même celui d’aujourd’hui n’inspirerait pas l’admiration absolue. C’est ce système qui a favorisé le diktat des petits partis, en l’espèce juifs orthodoxes, qui se sont livrés à un chantage légal. C’est sur la base de ce racket exaspérant qu’un homme politique comme Lieberman, à l’esprit plus fin que ne laisserait penser sa carrure d’ex-videur de boîte de nuit, s’est racheté une petite vertu malgré ses anciennes déclarations incendiaires, en incarnant désormais le laïc de droite intransigeant tout en sciant la branche ployant sous les ultrareligieux sur laquelle était assis son ancien mentor Nétanyahou.

Dans ce cadre assez affligeant, on constatera que la gauche israélienne qui autrefois dominait la vie politique est toujours aussi exsangue. On le doit tout autant au «mouvement dextrogyre» (Guillaume Bernard) qui caractérise l’ensemble des démocraties occidentales qui regardent désormais la pensée de gauche avec une admiration mesurée qu’au fait que le peuple israélien est totalement désabusé par la conception irénique d’un règlement pacifique d’une gauche israélienne gauchiste et angélique. Une bonne nouvelle toutefois pour la démocratie israélienne, quasi miraculeuse: la relève possible par un Benny Gantz, ancien chef d’état-major, homme du centre, réfléchi, au style débonnaire, qui, même sans avoir le brio de son rival, a su légitimement rassurer l’électeur avec son parti Bleu et Blanc

Tout premier ministre israélien est contraint chaque jour, pour ne pas chuter, de négocier entre deux portes et à la nuit tombée

On remarquera aussi le succès de la liste arabe unifiée, qui en dit long sur l’énormité d’un fantasmatique «apartheid». Comme les autres citoyens du pays, les Arabes israéliens ont bénéficié de la règle «une voix, un vote». Et ils ont joué massivement le jeu démocratique plutôt que de le bouder. Oublions la lourde épée de justice au-dessus de la tête de Benyamin Nétanyahou. Oublions l’épouse au caractère difficile et sujette aux quolibets d’une presse impitoyable. Oublions même l’usure inévitable d’un pouvoir décennal. Tout premier ministre israélien, en raison du système pervers qui favorise les petits partis charnières, est contraint chaque jour, pour ne pas chuter, de négocier entre deux portes et à la nuit tombée. De promettre à Abraham puis à David tout en trahissant Samuel qui s’en souviendra. À force de compromis, tout homme finit par se compromettre. Benyamin Nétanyahou n’est plus celui qu’il fut.»

Reste pour l’histoire un homme qui n’a pas fait la paix avec les Arabes de Palestine. Ce que ne manquera pas de lui reprocher une presse pavlovienne qui ne se caractérise ni par son aménité pour Israël ni pour son esprit critique à l’égard de ses ennemis irrédentistes, toujours autant fascinés par la violence terroriste et la détestation antisémite islamiste. Connaissant l’homme en possible partance, j’affirme que celui-ci, du moins dans les premières années d’exercice du pouvoir, n’était pas hostile à la solution des deux États, moyennant un arrangement stratégiquement indispensable dans une vallée du Jourdain au demeurant peu peuplée d’Arabes de Palestine. Lui, comme tous ses prédécesseurs de gauche, n’aura jamais eu d’interlocuteurs sincèrement déterminés à négocier.

Citons le plus désespéré, Shimon Peres: «La paix ressemble beaucoup à l’amour… De même qu’on ne peut imposer l’amour, on ne peut imposer la paix.»

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