Kamel Daoud – Une photo, un milliard de mots

La récente agression verbale d’une femme voilée par un député du Rassemblement national a fait hurler à l’islamophobie. Encore une fois maladroitement.

par Kamel Daoud | Le Point 

Kamel Daoud - Une photo, un milliard de mots

La France ne sait pas quoi faire de ses musulmans ? On le sait. Mais, surtout, nombre de musulmans de France ne savent que faire d’eux-mêmes. Du coup, ils servent (pas tous) à ces étranges indignations collectives qui, tout en dénonçant des islamophobies réelles, fabriquent de l’islamophobie par un excès de victimisation. Vue de loin, cette folie de la victimisation fascine. Elle remplace, à chaque occasion douloureuse, le travail à faire sur soi, l’obligation de lutter contre l’islamisme montant. 

Ainsi, je vois rarement les miens se mobiliser autant pour « penser l’islam » dans la France que pour les jongleries d’indignés sur les réseaux, les clowneries au nom de la communauté, qu’on oppose à la moindre réforme, même maladroite. On se retrouve à ne rien faire face à l’islamisme et à s’emporter, en rangs serrés, contre l’islamophobie. La seconde vocation est plus facile et moins dangereuse que la première, disent les mauvaises langues. A raison. La seconde sied à la douleur de ne pas être français et pas à l’effort de bâtir une meilleure France pour tous. 

Califat. La France, vue par moi, n’est pas un paradis des justices et des équités. C’est un pays qui a besoin d’être aidé par les siens, d’être défendu contre les siens, parfois. Contre ceux qui veulent en hériter par droit de sang ou ceux qui croient qu’y verser le sang leur donne une cause à mastiquer faute de vocation supérieure. Mais la laïcité de la France, sa séparation entre le délire et le vivre-ensemble, entre la religion et l’Etat, est ce qui aurait pu rendre ma vie meilleure en Algérie, ma foi possible, préserver mes libertés et mes enfants. C’est la force de cette loi qui fait qu’on cherche abri dans ce pays, que les chaloupes vont du sud vers le nord et pas le contraire. Je vois aussi ceux qui sont partis vivre sous sa loi la dénoncer aujourd’hui, confondant leurs désillusions avec leurs engagements. Je lis les tweets d’ami(e)s qui ont fui l’Algérie pour éviter le califat possible et qui aujourd’hui se font les avocats d’un califat d’assouvissement identitaire en France !

Donc je suis en colère et fasciné : voilà que l’on « découvre » que ce pays est ennemi de ses musulmans parce qu’un élu halluciné a agressé verbalement une « voilée » ? L’avenir en France se décide donc entre deux extrêmes ? Je peux comprendre la mobilisation contre l’exclusion et les tribunaux identitaires, mais je ne peux pas, parce que je suis du même bord, ne pas grimacer, sceptique, face à cette soudaine armée qui hurle à l’islamophobie en gommant ses causes. Et si on avait ce même courage pour dénoncer les rentes du halal ? Et si on faisait autant face aux clergés autoproclamés ? Résistance face aux djihadistes et aux communautarismes faciles ? 

Liberté. Je n’aime pas ce mensonge au nom de l’identité que cet incident de la « voilée » dévoile, mais je déteste les sournoiseries au nom de la confession. Et je voudrais défendre ce pays, alors que je n’y vis pas, parce qu’il est ce qui reste face aux effondrements ailleurs, il est cette laïcité que je rêve pour pouvoir chercher un dieu ou en changer et il est ce qui reste d’exemple, maladroit parfois, face aux califats et aux populismes internationaux. La France n’est pas parfaite, il faut l’aider à le devenir pour ses descendants, pas pour y loger frauduleusement des dieux. La laïcité, c’est la religion de la liberté. Ceux qui l’attaquent aujourd’hui, dans la confusion d’un fait, le font parce qu’ils concluent qu’elle est attentatoire et confondent, tragiquement, leurs rancœurs et leurs causes. Forcer ce pays à se justifier sans cesse sur cette loi finira par précipiter sa reddition face au mal. Et, ce jour-là, ceux qui jouent aux victimes de la laïcité vivront, pour de vrai, la pendaison aux poteaux des nouvelles croyances.

Oui, je lutte contre l’islamophobie car elle me confond moi, dans ma chair et mon corps, avec mon bourreau. Mais je n’accepterai pas de jouer à la victime pour plaire à ma haine. Je préfère une laïcité maladroite à une laïcité détruite§

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