Gernelle – Cinq ans après « Charlie » et l’Hyper Cacher : Rhinocéros II

Face à l’islamisme et à l’antisémitisme, sommes-nous devenus faibles, aveugles et lâches comme les personnages de la pièce de Ionesco ? Triste anniversaire.

par Étienne GernelleModifié | Le Point 

Comment « l’anormal » devient-il la norme ? Dans sa pièce « Rhinocéros », Eugène Ionesco raconte la contagion mentale par laquelle les hommes se changent peu à peu en pachydermes. La « rhinocérite » évoque la montée du fascisme en Roumanie dans les années 1930, mais aussi la tentation du communisme dans la Francedes années 1950.

Ce phénomène d’accoutumance à l’anormal est particulièrement bien incarné dans la pièce par un personnage nommé Dudard : éduqué, courtois et soucieux d’être toujours dans le bon camp. Florilège des répliques de ce Dudard : « Peut-on savoir où est le mal, où est le bien ? » ; « II faut toujours essayer de comprendre » ; « Laissez-les donc tranquilles ! En quoi vous gênent-ils ? Vraiment, ils vous obsèdent. Ce n’est pas bien » ; « Vous n’avez qu’à éviter de vous mettre sur leur passage » ; « Ils ne vous attaquent pas. Si on les laisse tranquilles ils vous ignorent »… Cela vous rappelle quelque chose ?

Pour ceux qui étaient dans la rue le 11 janvier 2015, après l’attentat de Charlie Hebdo, après celui de l’Hyper Cacher, il y avait de la peine, de la colère, mais aussi le sentiment revigorant qu’une nation entière s’était levée. Il est difficile aujourd’hui de ne pas voir qu’une partie du pays s’est peu à peu couchée. Il en est des trahisons comme des poisons : la lenteur les rend plus redoutables encore.

Charlie d’abord, puisque c’est le carnage qui a ouvert, le 7 janvier, cette atroce année 2015. Le bilan a été dressé par le patron de l’hebdo satirique, Riss, dans ce livre puissant et bouleversant sorti il y a quelques mois : « Une minute quarante-neuf secondes ». Il y faisait le compte des lâchages, des lâchetés, des compromissions. « Si on publiait à nouveau les caricatures, on serait à nouveau seuls », nous avait-il alors confié.

Entre-temps, le travail de sape des marchands de « l’islamophobie » a payé. Ce terme ambigu, qui peut renvoyer tant à la haine des musulmans – à combattre – qu’à la critique de l’islam – qui est libre -, s’est assez largement imposé. Le délit de blasphème revient par la fenêtre. On a vu aussi le retour des « mais ». Des dessins de Charliejugés inconvenants : « C’est leur liberté, mais… » Comme si seuls les morts de 2015 retenaient les irrités de céder aux pulsions de censure ambiantes.

A l’unisson. Le 11 janvier 2015, à Marseille.

Il est frappant de voir que le livre de Riss – l’un des plus importants de ces dernières années – n’a reçu qu’un écho modéré. Sympathique, mais gêné. À entendre certaines belles âmes françaises, Riss serait un survivant traumatisé donc excessif. On l’écoute poliment et on passe à autre chose. En attendant, lui et ses amis sont toujours condamnés à mort par les islamistes. Ils sont obligés de se cacher, alors que les militants d’un islam radical et politique, eux, déploient leur influence, comme le montre l’impressionnante enquête de Bernard Rougier  « Les territoires conquis de l’islamisme »,  éditée aux PUF.

L’Hyper Cacher, ensuite. Le 9 janvier 2015, le meurtre antisémite revenait sur le devant de la scène. Sans doute les crimes de Merah, trois ans plus tôt, n’avaient-ils pas été saisis dans toute leur dimension. Le réveil fut brutal. « Je suis juif », lisait-on sur les pancartes lors de la manifestation du 11 janvier, au côté des « Je suis Charlie ». De même que les « Charlie » se font plus discrets, on est de moins en moins « juif » aujourd’hui. Les profanations de cimetières juifs indignent encore, mais l’habitude émousse les chocs. En, février 2019, Alain Finkielkraut était poursuivi boulevard du Montparnasse, à Paris, par plusieurs individus : « Sale sioniste », « Rentre chez toi en Israël »,hurlaient-ils. Est-on en France ? Que nous arrive-t-il ? Alors Finkielkraut a certes été soutenu. Avec, souvent, des « mais ». « Ce n’est pas acceptable mais je ne partage pas ses opinions. » « C’est honteux, même si… » En décembre 2019, Jean-Luc Mélenchon commente la défaite de son ami Jeremy Corbyn aux élections outre-Manche en pointant la prise de position défiante du grand rabbin britannique à l’égard du leader travailliste. Pourtant, le problème de l’antisémitisme au Labour est documenté, y compris de l’intérieur. Mais Mélenchon insiste, et ajoute ce curieux parallèle avec la France : « Génuflexion devant les oukases arrogante (sic) des communautaristes du CRIF : c’est non. »

Stupéfiant ! Que venait faire le CRIF ici ? Certes, ceux qui le connaissent bien disent que Mélenchon n’est pas antisémite. C’est sûrement vrai, mais on s’en fiche : un homme politique français de premier plan, ayant obtenu près de 20 % des voix à la présidentielle de 2017, a désigné gratuitement une institution juive comme un adversaire. Mélenchon est évidemment dûment interrogé sur le sujet, à la radio et la télévision. Mais cela finit par s’arrêter. Finalement, il s’en est remis très vite. Les mouvements indigénistes, si prompts à brandir leur « antisionisme » (et si étrangement muets sur le cas des Ouïgours en Chine, tous les musulmans ne se valent pas pour eux), peuvent être contents, leur rengaine contre leur cible favorite vient de recevoir une onction inespérée.

Dans « Rhinocéros », Béranger, le personnage principal de la pièce, finit par dire à Dudard que sa « tolérance excessive » est de la « faiblesse », de « l’aveuglement ». Dudard se transformera en pachyderme cornu. Et Béranger restera seul §

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