Gilles Kepel – Identitaires et salafistes

Comment les islamistes s’intéressent aux Gilets jaunes. L’essayiste livre une analyse qu’il développera dans un ouvrage à paraître.

PAR Gilles Kepel Le Point 


Gilles Kepel Politologue, specialiste de l'islam et du monde arabe. Dernier livre paru : << Sortir du chaos  data-recalc-dims=> (Gallimard, 2018). “/>
Gilles Kepel Politologue, spécialiste de l’islam et du monde arabe. Dernier livre paru : « Sortir du chaos » (Gallimard, 2018). 

Un certain nombre de jeunes des banlieues populaires, principalement issus de l’immigration nord-africaine et subsaharienne, ont profité du désordre lié aux manifestations des Gilets jaunes pour « franchir le périphérique » et pénétrer au cœur de l’espace urbain. Ils y ont décliné les formes propres de leur mobilisation – réminiscence des grandes émeutes de 2005. Les deux phénomènes sont comparables par leur saisonnalité, leur récurrence ainsi que leur ampleur territoriale. Il y a treize ans était advenue en effet la première occurrence massivement médiatisée de crémation d’automobiles et de pillage de commerces, critère de l’émeute française « post moderne ». En 2018, des « jeunes des quartiers » s’infiltrèrent donc derrière les habitants des « territoires périurbains » dans une sorte de juxtaposition de groupes sociaux. Les seconds revendiquaient avec ostentation une citoyenneté déniée par les élites urbaines en montant à Paris drapeau tricolore au vent pour s’approprier les espaces symboliques de la République – les Champs-Élysées de la parade du 14 Juillet – depuis leurs ronds-points. Et, contrairement aux « banlieues » de 2005 dominées par le chômage, et où incendies et caillassages se déroulaient à la nuit tombée, la France périurbaine qui gagne difficilement sa vie durant les jours ouvrés ne pouvait se permettre de sacrifier son gagne-pain quotidien : les défilés se déroulèrent donc le jour chômé du samedi, à charge pour les retraités, les intermittents et les personnes en recherche d’emploi de tenir la permanence durant la semaine pour bloquer les péages et les carrefours.

La mouvance djihadiste s’intéressa explicitement aux Gilets jaunes début décembre 2018. Depuis la chute de Raqqa un an plus tôt, la capacité de Daech à coordonner des attentats spectaculaires en France avait disparu, laissant la place à des attaques isolées au couteau, ainsi à Trèbes le 23 mars (5 morts) et à Paris le 12 mai (2 morts). Leurs auteurs avaient fait allégeance au califat mais agi spontanément. Dans le désarroi après l’effondrement de l’État islamique, la mouvance djihadiste ne parvenait plus à trouver un mode opératoire global. Dans ce contexte défavorable, le mouvement des Gilets jaunes – en dépit des préventions contre les manifestants, dépeints au départ comme autant de kouffar (« mécréants ») – apparut comme une opportunité, car il creusait dans l’Hexagone des failles où s’infiltrer pour hâter les guerres d’enclaves débouchant sur la guerre civile, prélude au triomphe du djihad. Telle était la vision de l’idéologue Abou Moussab al-Souri, ingénieur syrien éduqué en France, dans son « Appel à la résistance islamique mondiale ». C’est ainsi qu’une Web TV djihadiste mit en ligne un photomontage mêlant l’Arc de triomphe maculé de graffitis et entouré de Gilets jaunes incendiant une barricade avec un djihadiste en uniforme de combat, kalachnikov en main, qui paraissait diriger l’émeute…

  • Propagande. Affiche (photomontage) mise en ligne par une Web TV djihadiste montrant l’Arc de triomphe en feu.
  • Propagande. Affiche (photomontage) mise en ligne par une Web TV djihadiste montrant l’Arc de triomphe en feu.

Interpénétration. L’exhortation à passer à l’action était accompagnée de la reproduction en arabe de la déclaration d’allégeance au calife Baghdadi. Dans un registre proche, des photos montraient un immeuble haussmannien des beaux quartiers de l’Ouest parisien couvert d’un tag en arabe reprenant le principal slogan des printemps arabes de 2011, « Le peuple veut la chute du régime », assimilant le destin de Ben Ali, Moubarak ou Kadhafi à l’avenir d’Emmanuel Macron.

Le 21 décembre, à Angoulême, un mannequin à l’effigie du président fut décapité par un bourreau tout de noir vêtu, comme les exécuteurs de Daech – selon une scénographie macabre qui empruntait aux vidéos djihadistes. Alors que, trois jours avant, des touristes scandinaves avaient été égorgées au Maroc et que les images atroces circulaient en ligne.

Sur ces entrefaites se produisit l’attaque meurtrière du marché de Noël à Strasbourg. Dans un pathétique déni, les pages « Débats » du Mondeplaidèrent que le tueur Cherif Chekatt était un « faux djihadiste », alors qu’on découvrit peu après sa vidéo d’allégeance à Daech. L’hommage de la nation aux victimes, par une cérémonie que présida à Strasbourg le président de la République, en exprimant sa gratitude aux forces de l’ordre qui avaient éliminé le tueur, mais qui étaient harcelées, voire lynchées par ailleurs par les plus radicaux des Gilets jaunes, mit le mouvement en porte-à-faux. Il commença à amorcer une décrue significative – tandis que ses membres complotistes accusaient en ligne le gouvernement d’avoir monté l’attentat pour briser la mobilisation. Cette confusion entre divers registres et ce mélange des genres qui banalisait la violence aboutirent à la scène du 16 février où l’on vit, en plein cœur du quartier parisien de Montparnasse, une horde pogromiste vêtue de gilets jaunes harceler, en marge d’un défilé, le philosophe et académicien Alain Finkielkraut aux cris de « Retourne en Israël »« La France est à nous » et « Tu iras en enfer ». L’interpénétration entre salafisme et identitaires n’était plus une scène de fiction tirée de Soumission, de Michel Houellebecq, mais un phénomène bien réel qui interroge les dérives profondes de notre société§

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *