« Il y a une résistance grandissante face à des concepts scientifiques bien établis »

INTERVIEW. Professeure au Williams College, la biologiste Luana Maroja déplore les sophismes et l’autocensure qui minent la liberté d’expression.

Propos recueillis par Thomas Mahler – Le Point.fr 

« L’autocensure sur les campus est mauvaise pour la science. » Dans un article pour The Atlantic, la biologiste Luana Maroja a alerté fin mai qu’avec la montée des tensions idéologiques, ses étudiants se mettent de plus en plus à contester des faits scientifiques comme le QI, l’héritabilité qui mesure statistiquement la part des facteurs génétiques et environnementaux, ou encore les différences hommes-femmes. « Des idées scientifiques bien établies que j’enseigne depuis des années ont, soudainement, rencontré une résistance idéologique rigide. » La chercheuse, née à Rio de Janeiro, enseigne pourtant l’évolution et la génétique dans le très élitiste Williams College (Massachusetts), souvent classé comme la meilleure université d’arts libéraux des États-Unis. Depuis quelques mois, à l’instar des universitaires Steven Pinker ou Jonathan Haidt, Luana Maroja s’est engagée pour la liberté d’expression sur les campus, expliquant que la raison et l’argumentation sont plus puissantes que les anathèmes. Elle-même explique avoir appris à affûter ses arguments en écoutant ses adversaires, « les créationnistes, climatosceptiques et mêmes certains bigots ». Entretien.

Le Point : Pouvez-vous présenter votre université, le Williams College  ?

Luana Maroja : Le Williams College est, en effectif, une très petite université très sélective. On n’accepte que 500 étudiants par année. Les taux de réussite sont élevés. C’est une université d’arts libéraux, c’est-à-dire que les étudiants ont des cours dans la discipline principale de leur choix, mais aussi dans d’autres, humanités, sciences sociales et sciences.

Vous enseignez là-bas depuis près d’une décennie. Longtemps, dites-vous, les réclamations des étudiants se limitaient aux notes…

Exactement (rires). Vous savez, ici, les étudiants n’aiment pas avoir ne serait-ce qu’un « B » (l’équivalent d’une note de 13 à 15 en France, NDLR). Quand j’en attribue un, je reçois deux heures plus tard un e-mail avec des commentaires comme « je ne comprends pas cette note ». Ça, c’était typique du passé. Mais j’ai commencé à voir des changements importants avec l’élection de Trump. Dans mes cours de biologie, mes étudiants se sont ainsi mis à protester contre la notion d’héritabilité appliquée à l’intelligence humaine. Sans doute ont-ils peur de la « Bell Curve » (« la courbe en cloche » de la répartition de la population par QI, popularisée par le livre controversé The Bell Curvede Richard Herrnstein et Charles Murray, qui évoquait les différences de QI entre groupes ethniques, NDLR). Ils oublient que ce n’est pas parce qu’on mesure des différences entre des groupes que celles-ci sont forcément biologiques. Je leur donne ainsi l’exemple de mon propre pays, le Brésil, où les moyennes de QI sont de 15 à 20 points plus basses qu’aux États-Unis. J’ai demandé à mes étudiants ce qu’ils en pensaient. Jusque-là, cela n’a jamais posé problème. Mais en 2017, un étudiant s’est levé et a expliqué que tout ça était n’importe quoi, car on ne pouvait pas mesurer l’intelligence. Un autre a assuré que le QI a été inventé par les Blancs pour ostraciser des minorités. Seul un petit nombre s’est levé pour protester, mais une majorité des élèves les a approuvés sur une classe d’une centaine d’étudiants. Or le QI peut bel et bien être mesuré, et s’il ne reflète pas le niveau de satisfaction dans une existence, il est en revanche corrélé avec le succès scolaire.

Ces élèves ont ainsi été victimes du sophisme naturaliste, c’est-à-dire le fait de penser qu’une chose est bonne parce qu’elle est naturelle

Comment alors expliquer ces différences de moyennes de QI entre Brésiliens et Américains ?

J’explique à mes élèves que les environnements sont complètement différents. Au Brésil, l’éducation est bien moins développée qu’aux États-Unis, et le budget qui lui est alloué bien plus faible. Il y a ainsi plein de facteurs qui peuvent expliquer ces différences, sans invoquer une supposée supériorité biologique. Il ne fait aucun doute qu’il y a une composante dans l’intelligence qui est héritée, mais l’environnement est aussi un facteur-clé. Si vous vivez dans une population où l’éducation n’est pas un objectif prioritaire, cela aura forcément un impact. Si vous avez les mêmes éléments génétiques mais dans des environnements différents, les résultats ne seront pas les mêmes.

Y a-t-il d’autres sujets dans votre domaine, la biologie évolutive, qui sont devenus polémiques ?

Oui. La sélection de parentèle est l’idée que quand des animaux aident ceux qui leur sont apparentés, c’est indirectement pour perpétuer leurs gènes. Mais ce phénomène biologique, qu’on observe par exemple chez les abeilles, a énervé des étudiants. Un élève a déboulé dans mon bureau après le cours, m’expliquant que je donnais raison à… Trump d’embaucher sa famille à la Maison-Blanche. Je n’avais évidemment jamais dit ça (rires). Ce n’est pas parce que cela arrive dans la nature que ce sont des choses moralement acceptables. Ces élèves ont ainsi été victimes du sophisme naturaliste, c’est-à-dire le fait de penser qu’une chose est bonne parce qu’elle est naturelle. Ce qui est totalement absurde. Je précise que je déteste Trump et que j’espère de tout mon cœur qu’il ne sera pas réélu.

Les différences entre hommes et femmes, dites-vous, sont de plus en plus taboues…

C’est une autre erreur sérieuse que font beaucoup de personnes : ils pensent que l’égalité en droits signifie aussi une similitude biologique. Alors que donner à tous l’opportunité de choisir la voie qu’ils souhaitent ne signifie pas nier les différences existant en moyenne entre hommes et femmes. Les garçons préfèrent généralement les jouets avec des roues et les filles les peluches. De la même façon, il n’est pas surprenant de voir des répartitions différentes entre les sexes selon les disciplines universitaires. Cela ne s’explique pas uniquement par les stéréotypes, le sexisme ou tout autre facteur sociologique. Ce n’est pas la réalité de ce que nous montrent les recherches scientifiques. Il y a ainsi un paradoxe de l’égalité de genres, comme l’a montré l’année dernière une étude publiée dans la revue Psychological Science. Si les stéréotypes et les biais étaient la seule explication au fait qu’il y ait moins de femmes dans les disciplines scientifiques, on s’attendrait à ce que dans les pays égalitaires, leur proportion soit la plus importante. Mais c’est le contraire que l’on observe. Dans les pays inégalitaires, comme l’Algérie, les taux de féminisation dans les filières STEM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques, NDLR) sont les plus élevées, alors qu’en Suède ou aux États-Unis, ces taux sont bien plus bas. Ce qui signifie que dans les pays où les femmes ne doivent pas uniquement se soucier de l’argent, elles ont la liberté de choisir ce qui les passionne, et c’est en moyenne plutôt des matières non scientifiques. Bien sûr, ce n’est qu’une moyenne, et j’en suis d’ailleurs la preuve (rires). Mais encore une fois, l’existence de ces différences génétiques ne signifie pas qu’on devrait traiter hommes et femmes différemment.

Vous avez aussi expliqué que le terme « femme enceinte » est devenu polémique…

Oui, il vaut mieux maintenant dire « humain enceint ». Un collègue m’a aussi raconté que l’un de ses étudiants, lors d’un exposé, n’utilisait plus le terme « homme », mais « individu sans utérus ». Mon collègue a sursauté (rires).

Des étudiants ont peur d’exprimer leurs opinions face à l’ensemble de leurs condisciples

Pensez-vous que ce sont là des menaces sérieuses pour l’enseignement de la science ou juste un phénomène de mode un peu excessif lié aux préoccupations pour l’égalité hommes-femmes et la défense des minorités ethniques comme sexuelles ?

Il y a une résistance grandissante face à des concepts scientifiques bien établis. Ces gens souhaitent proscrire tout discours qui offenserait les femmes, les minorités ou toute personne perçue comme une victime des sociétés patriarcales blanches. Mais en faisant cela, aussi bien intentionnés soient-ils, ils font du mal à ceux-là même qu’ils veulent protéger. On empêche les étudiants d’avoir la chance d’apprendre, d’acquérir un pouvoir intellectuel et d’argumenter contre les idées avec lesquelles ils ne sont pas d’accord. On n’apprend pas à débattre en jetant des pierres. Il vaut mieux faire appel à la raison et aux arguments. Et, par ailleurs, l’université sert à voir le monde tel qu’il est.

Vous vous êtes engagée pour la liberté d’expression sur votre campus, en œuvrant avec des collègues pour appliquer au Williams College les récents principes de Chicago, qui ne proscrivent dans les facultés que les opinions contraires à la loi. Pourquoi ?

Je suis née au Brésil dans une dictature et j’ai vu ce qui arrivait quand la liberté d’expression n’est pas garantie. Même aujourd’hui, alors que mon pays est une démocratie, on en paie encore les conséquences parce qu’on a empêché une ou deux générations de s’exprimer. Si vous commencez à bloquer des idées, c’est triste. La liberté d’expression a toujours été l’arme des opprimés et des subalternes. Je suis navrée de la voir devenir l’apanage de Trump et de la droite conservatrice.

Quelle a été la réaction de vos élèves après vos sorties médiatiques, comme le récent article dans The Atlantic dénonçant « une autocensure mauvaise pour la science »  ? 

Ce texte a été publié à la fin du semestre, donc je n’ai pas eu de réactions massives. Mais des étudiants viennent me voir dans mon bureau. Ils ont peur d’exprimer leurs opinions face à l’ensemble de leurs condisciples.

Pourquoi ?

Ils ont peur des critiques. Le degré d’autocensure est vraiment élevé, vous savez. Cette année, au Williams College, des étudiants ont ainsi réclamé à l’administration des logements ségrégués, basées sur la race ou les préférences sexuelles, ce qui pour moi est épouvantable. Ils appellent cela des « logements par affinités ». C’est le contraire de l’inclusion. J’ai des élèves noirs qui sont venus me voir pour me dire leur opposition à ce genre de projet, mais qu’ils ne peuvent pas affirmer publiquement.

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