INTERVIEW CRIF – GESTION DE LA CRISE COVID-19 EN ISRAËL : DROR EVEN-SAPIR RÉPOND À NOS QUESTIONS SUR LE MÊME THÈME

Avec moins de 300 morts pour 9 millions d’habitants, Israël fait figure de modèle dans la gestion de la crise du covid-19. Depuis quelques jours déjà, Israël a initié un déconfinement graduel de la population. Le journaliste Dror Even-Sapir fait le bilan d’un début de sortie de crise maîtrisé. 

Propos recueillis par Marie-Sarah Seeberger

Le Crif – Il y a quelques jours, le gouvernement israélien a annoncé la sortie progressive du confinement. Quelle est la situation sanitaire actuelle ?

Dror Even-Sapir – La tendance au ralentissement du rythme des contaminations se confirme avec une quarantaine de nouveaux cas détectés par jour, un chiffre nettement inférieur aux moyennes constatées il y a encore deux ou trois semaines. A l’heure ou je réponds à vos questions, 5586 personnes sont malades, et quelques dizaines seulement ont dû être hospitalisées. A l’échelle de la population israélienne, ces chiffres sont relativement bas. De nombreux départements hospitaliers, établis dans l’urgence pour faire face à l’épidémie, ont récemment fermé leurs portes, faute de patients.  

La proportion de décès dus au covid-19 est elle aussi très faible, puisque sur les 16 289 personnes dont la contamination a été avérée depuis l’apparition de la pandémie en Israël, 238 ont perdu la vie.

Le Crif – Comment les Israéliens ont-ils vécu, d’abord le confinement, puis le déconfinement ?

Dror Even-Sapir – On aurait pu craindre que, fidèles à leur réputation, les Israéliens ne parviennent pas à s’auto-discipliner, ni à se comporter avec le minimum de civisme nécessaire dans ce genre de crise. Mais force est de constater que la population a respecté les consignes émises par les autorités, et que les restrictions liées au confinement ont été globalement appliquées. Quelques exceptions ont bien sur été constatées, notamment dans certaines franges des communautés ultra-orthodoxes, traditionnellement méfiantes à l’égard de l’État et de ses institutions. 

L’attitude de la population a permis à la période de confinement de faire la preuve de son efficacité, et au gouvernement d’annoncer, le 4 mai dernier, un déconfinement partiel et graduel. Par étapes, les commerces rouvrent leurs portes, les restrictions aux déplacements et aux regroupements sont soit allégées soit supprimées , les transports en commun reprennent la fréquence habituelle de leurs trajets, les élèves reprennent le chemin des établissements scolaires… 

Mais cette amorce d’un retour à la normale s’accompagne d’une injonction plus ferme encore qu’auparavant à respecter les gestes-barrière : le port du masque reste obligatoire sur la voie publique, et les Israéliens doivent continuer à se tenir à aux moins deux mètres les uns des autres. Les autorités craignent que l’allègement des restrictions et le bilan positif de la gestion de la crise entraînent un relâchement de l’autodiscipline ainsi qu’une érosion de la prudence des Israéliens. Les critères d’un retour en arrière ont d’ailleurs été rendus publics : cent cas ou davantage de nouvelles contaminations quotidiennes, leur doublement tous les dix jours au moins, ou bien encore un nombre total de malades graves atteignant les 250 cas, et le pays devra, à nouveau, se confiner.

Pour éviter d’en arriver là, le ministère de la santé s’apprête à lancer une campagne de tests sérologiques à grande échelle, qui permettra de localiser d’éventuels foyers de contaminations et d’isoler le plus rapidement possible les personnes infectées.

Sur le plan économique, la reprise récentes de certaines activités a entraîné ces derniers jours une baisse du nombre de chômeurs. Mais les experts s’accordent à dire qu’une grande partie des salariés ayant perdu leur emploi pendant la crise ont peu de chance de le retrouver. Le pays compte désormais un million quinze cents chômeurs, alors que leur nombre était particulièrement bas, environ quatre pour cent des actifs, avant le début de la crise.

L’inquiétude est grande également parmi les petits et moyens entrepreneurs, nombreux à avoir du  considérablement diminuer voire interrompre leurs activités. Un système d’aide a été mis en place par le gouvernement, mais les entrepreneurs concernés se plaignent de son manque de générosité.

“Une politique efficace de gestion de crise, caractérisée essentiellement par la rapidité avec laquelle les autorités ont pris conscience de la gravité de la situation, puis pris les décisions qui s’imposaient.”

Le Crif – Dans la lutte contre le Covid-19, Israël fait figure de modèle – avec 238 morts pour 9 millions d’habitants. Un savant mélange de prises de décisions percutantes et de technologies ? 

Dror Even-Sapir – Incontestablement, la crise sanitaire a été bien gérée. Même si se livrer à un travail de comparaison avec d’autres pays peut s’avérer trompeur, la situation en Israël est, en termes de nombre de contaminations, de malades, et de décès, de loin préférable à celle que connaissent la plupart des pays occidentaux.

Certaines des particularités de la société israélienne n’incitaient pourtant pas à l’optimisme : la très forte densité de la population dans le centre du pays, et le mode de vie très familial et communautaire de nombreux Israéliens auraient pu favoriser une propagation rapide du virus. A l’inverse, la jeunesse de la population a joué un rôle positif. La grande majorité des Israéliens contaminés l’ont été pendant des séjours à l’étranger ou des rassemblements festifs ou religieux occasionnées par la fête de Pourim, deux contextes qui ne concernaient que marginalement les personnes appartenant aux tranches d’ages considérées comme étant à risque.

A cela s’ajoute naturellement une politique efficace de gestion de crise, caractérisée essentiellement par la rapidité avec laquelle les autorités ont pris conscience de la gravité de la situation, puis pris les décisions qui s’imposaient. Très rapidement, les Israéliens revenant de l’étranger ont du respecter une période d’auto-confinement total de quinze jours dès leur retour au pays, et seuls les ressortissants étrangers étant en mesure d’en faire autant étaient autorisés à se rendre en Israël. Rapidement également, plusieurs hôtels ont été réquisitionnés et transformés en centres d’accueil pour les nombreuses personnes contaminées ne nécessitant pas d’être hospitalisées.

Aspect crucial de la lutte contre la propagation du covid-19, les tests de dépistage ont pu être pratiqués à une échelle relativement grande. Les chiffres les concernant n’ont pas toujours été communiqués, mais au plus fort de la crise plus de dix mille personnes étaient testées par jour, soit loin de l’objectif des trente mille test que s’était fixé le premier, mais davantage, proportionnellement, que bien des pays occidentaux.

La question du traçage numérique par les services de sécurité intérieur continue d’être débattue. Sa mise en œuvre a permis de localiser et de prévenir de nombreuses personnes qui se sont trouvées en contact avec des porteurs du virus, et de fait elle a sans doute permis de ralentir sa propagation.  Mais les associations de défense des libertés, et pas seulement elles, insistent pour que davantage de garanties soient obtenues pour que les données personnelles recueillies par ce système soient effacées dès que possible.

De manière générale la mise à contribution des services de sécurité et de l’armée a été un élément central du dispositif de lutte contre le coronavirus, qu’il s’agisse de l’action du Mossad à l’étranger visant à se procurer du matériel médical, ou des opérations d’assistance humanitaires menées par certaines unités de Tsahal dans des quartiers isolés temporairement du reste du pays, comme dans la ville ultra-orthodoxe de Bnei Brak.

Enfin, la médecine publique israélienne a démontré une fois de plus sa qualité et son efficacité, alors même que les budgets qui lui étaient consacrés ces dernières années étaient considérés comme insuffisants , au regard de la croissance démographique du pays.

Le Crif – La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a invité le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à participer à une conférence consacrée à la lutte contre la pandémie du Covid-19. Cette reconnaissance – quasi-unanime – de la bonne gestion de la crise en Israël peut-elle changer la donne pour le pays sur la scène internationale ?

Dror Even-Sapir – A l’occasion de cette vidéo-conférence, Benyamin Netanyahou a annoncé qu’Israël allait contribuer, à hauteur de 60 millions de dollars, à l’effort mondial de recherche visant à trouver un vaccin et à élaborer des traitements. La situation internationale d’Israël était assez avantageuse avant que la pandémie ne soit le principal sujet de préoccupation de la communauté internationale : proximité avec l’administration Trump, bonne entente avec la Russie de Vladimir Poutine, rapprochement avec les dirigeants chinois et indiens, rétablissements de relations officielles avec plusieurs pays d’Afrique, coopération discrète mais étroite avec un certain nombre de pays arabes face à l’ennemi commun iranien.

Seuls les pays d’Europe occidentale se sont inquiétés, et ils l’ont fait savoir officiellement il y a quelques jours, des projets d’annexion de certains territoires de Cisjordanie, dont la mise en œuvre est prévue pour juillet, en coordination avec Washington. Du point de vue de Londres, Paris ou encore Bruxelles, la bonne gestion de la crise sanitaire en Israël, ou la motivation de Jérusalem à prendre une part active à la lutte contre la pandémie au niveau mondial, n’y change rien : ces projets d’annexion sont considérés comme un développement dangereux, susceptible de porter un coup fatal au principe des deux États pour les deux peuples.

Dror Even-Sapir est journaliste et analyste diplomatique sur la chaîne d’information i24news

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