Israël : pays du lait, du miel… et du cannabis

L’État hébreu pourrait devenir le leader mondial du cannabis médical. Plus de 46 000 patients traités, des technologies de pointe et une ouverture à l’export pour un marché colossal.

Par Sébastien Leban, en Israël – Le Point.fr 

Vue d'une ferme de cannabis de l'entreprise Israel Medical Cannabis.
Vue d’une ferme de cannabis de l’entreprise Israel Medical Cannabis.© IMC Israel Medical Cannabis

C’est dans un sombre et minuscule bureau de Jérusalem, à l’hiver 1964, que débute l’histoire du cannabis en Israël. Face à son tableau noir, Rafael Mechoulam, jeune et brillant chimiste, achève de dessiner, craie blanche à la main, la structure moléculaire du tétrahydrocannabinol. Plusieurs mois de recherche ont permis cette découverte capitale qui tient en trois lettres : THC. Aujourd’hui encore, sa simple évocation fascine. « Le THC est le principe actif dominant du cannabis, que mon équipe du Weitzman Institute est parvenue à identifier et à isoler », détaille le Pr Mechoulam. Fasciné par la chimie des plantes, il constate à l’époque que le principe actif du cannabis reste méconnu alors que, par exemple, on a isolé la morphine de l’opium dès le XIXe siècle. Cinquante-cinq ans après cette découverte, l’histoire continue de s’écrire en Terre sainte.

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Autorisé depuis une dizaine d’années, le cannabis médical est prescrit à près de 50 000 patients en Israël (soit moins de 1 % de la population). Son efficacité est reconnue en oncologie et dans le traitement d’Alzheimer, de l’épilepsie, de douleurs chroniques ou du stress post-traumatique. Sous la coupe du ministère de la Santé, la IMCA (Israel Medical Cannabis Agency) délivre depuis 2012 les permis de consommation aux patients et régule production et distribution.

Le Professeur Rafael Mechoulam dans son bureau de Jerusalem© SEBASTIEN LEBAN POUR « LE POINT

Depuis, un cercle fermé de huit entreprises autorisées à cultiver la marijuana se partage le marché. Auquel s’ajoute un écosystème de plus de 70 start-up qui proposent des solutions innovantes pour l’agriculture, le conditionnement ou encore les inhalateurs. Le secteur, qui rapporte 234 millions de shekels par an à l’État hébreu, affiche une croissance de 30 % et attire les investisseurs étrangers.

« La Bible décrit Israël comme le pays du lait et du miel »

Ce boom incroyable, Saul Kaye l’a flairé dès 2015, lorsqu’il organise la première conférence CannaTech à Jérusalem et rassemble les rares scientifiques et entrepreneurs du domaine pour deux jours de networking. Expert du marché mondial du cannabis et prolifique entrepreneur, Saul Kaye conseille la Knesset (le parlement israélien) sur le développement de ce nouvel or vert dans le pays. D’un événement confidentiel, la CannaTech s’est muée en grand-messe du cannabis mondial : 300 participants venus de 40 pays et un ticket d’entrée à 1 000 dollars. Posée cette année sur les docks flambant neuf du port de Tel-Aviv, la CannaTech 2019 entamera ensuite une tournée mondiale : Sydney, Panama, Hongkong, Cape Town et même le Forum économique de Davos. Télécommande dans une main, smartphone dans l’autre, c’est sur scène que l’on retrouve le charismatique Saul Kaye, coiffé pour l’occasion de sa kippa siglée d’une feuille de cannabis : « Israël effectue plus de recherches que partout ailleurs dans le monde ! Nous avons réussi à déstigmatiser pour aller vers une approche de médicalisation plutôt que de légalisation du cannabis. Mais il reste du travail, les gouvernements traînent alors que les patients souffrent. »

Saul Kaye et Ehud Barak à la Cannatech© SEBASTIEN LEBAN POUR « LE POINT

Cette année, Kaye s’est offert un invité de marque en la personne d’Ehud Barak pour donner le coup d’envoi de sa conférence. Enserré dans un costume-cravate qui dénote avec l’atmosphère « start-up » décontractée de la CannaTech, Barak lance : « La Bible décrit Israël comme le pays du lait et du miel. Désormais, je peux vous souhaiter la bienvenue dans le pays du lait, du miel… et du cannabis ! » Avant de quitter la scène sous les applaudissements. L’ancien Premier ministre (de 1999 à 2001), qui reste l’une des personnalités politiques les plus respectées du pays, vient d’être nommé à la tête de Canndoc Pharma, firme biomédicale qui domine la production de cannabis en Israël. À l’annonce de sa nomination, « l’effet Barak » fait bondir de 300 % l’action de l’entreprise, cotée à la Bourse de Tel-Aviv. Canndoc a désormais en ligne de mire le marché américain avec son entrée au Nasdaq (deuxième marché d’actions des États-Unis) prévue avant la fin de l’année 2019.

Signe des temps, d’anciens hauts responsables du pays ont suivi le sillon creusé par Barak en s’engageant dans le cannabis médical. On peut citer Ehud Olmert, ancien Premier ministre, Yohanan Danino, ancien chef de la police, ou Haim Ramon, qui fut ministre de l’Intérieur et de la Justice. L’engagement public de ces poids lourds participe à une légitimation à grande vitesse du cannabis, et laisse entrevoir un marché colossal. D’après une étude récente de l’ONU, le marché du cannabis médical devrait représenter annuellement, au niveau mondial, 150 milliards de dollars. Et Israël joue des coudes avec le Canada pour remporter la part du lion, avec dans son viseur l’Europe. Le 27 janvier dernier, la Knesset a donné son feu vert à l’exportation du cannabis. Une décision qui fait entrer la production locale dans une autre dimension mais qui semble laisser de côté les principaux concernés : les patients.

Le business avant la santé des patients ?

Devant l’entrée de la CannaTech, un petit groupe déploie des banderoles sur lesquelles on peut lire, en hébreu et en anglais, « Le cannabis sauve des vies, les réformes du ministère de la Santé nous tuent ». Pour Ofir, 41 ans, « le gouvernement a les yeux tournés vers la manne financière du cannabis médical alors qu’il devrait d’abord s’occuper des patients ». « Aujourd’hui, je paye ma prescription mensuelle de 50 grammes 370 shekels (90 euros), une somme fixe, identique pour tous. Avec les nouvelles réformes qui vont entrer en vigueur, je vais devoir débourser 900 euros chaque mois, c’est impossible ! » explique Ofir. Après un accident de voiture qui lui brise la colonne vertébrale, l’homme reste alité pendant des mois, tétanisé par des douleurs que seul le cannabis parvient à atténuer.

Un employé de Tikun Olam, une entreprsie qui cultive du cannabis forme un patient à l’utilisation d’un vaporisateur© SEBASTIEN LEBAN POUR « LE POINT

Ces réformes, qui accompagnent l’ouverture de l’exportation, ont plusieurs objectifs. Le premier permettra la distribution via le réseau de pharmacies classiques et le second vise à standardiser la qualité des produits : « Le patient a besoin de savoir ce qu’il consomme et de connaître précisément les dosages de THC (psychoactif) et de CBD (tranquillisant). Nous travaillons avec des produits naturels donc instables, mais Israël est à la pointe pour la médicalisation de ces substances », détaille le Dr Michael Dor, médecin en chef de l’Israel Medical Cannabis Agency et caution scientifique du gouvernement.

En cause, également, le permis. En effet, afin d’obtenir le précieux document, chaque patient doit consulter pendant plus d’un an un praticien et tester la gamme des opioïdes traditionnellement indiqués pour sa pathologie avant de se voir prescrire du cannabis. « Une hérésie », pour Erez, 47 ans. « Le problème, c’est qu’en Israël on doit d’abord devenir un junkie avant d’avoir accès à un remède naturel, le cannabis. J’ai vécu un enfer avec les effets secondaires de ces opioïdes : perte d’appétit, nervosité, dépendance. » Le processus décrié par de nombreux médecins va évoluer, selon le Dr Dor : « Nous savons que le chemin est long et contraignant et nous allons le modifier. Un comité de spécialistes devrait statuer d’ici la fin de l’année. »

Erez fume du cannabis avec sa pipe© SEBASTIEN LEBAN POUR « LE POINT

Même s’il avance à tâtons, le ministère de la Santé s’appuie sur des médecins qui assurent le relais avec les patients et font remonter les informations. Pour le Dr Orna de Shalit, clinicienne de la douleur en banlieue de Tel-Aviv, « la recherche du dosage idéal entre THC et CBD est capitale pour mieux s’adapter aux différentes pathologies ». Après plus de cinq ans à prescrire du cannabis médical, elle dresse un bilan positif : « J’ai été moi-même sceptique, mais je dois avouer que ça aide beaucoup de patients et que ça permet de diminuer les doses d’opiacés et de morphiniques. Cela dit, il faut accompagner les patients, notamment les jeunes de moins de 25 ans et les profils fragiles, pour éviter la dépendance ou le décrochage. Mon rôle de thérapeute n’est pas de faire disparaître la douleur, mais de permettre à mes patients de retrouver une vie normale. »

Telegrass ou le dealer 2.0

Si le cannabis médical est autorisé, il est toujours illégal sous sa forme récréative, bien que dépénalisé depuis 2017. Il suffit de flâner autour du Shouk HaCarmel, le grand marché de Tel-Aviv, pour sentir des effluves de chanvre s’échapper çà et là des terrasses. Les 250 shekels (60 euros) d’amende pour consommation en public ne semblent dissuader personne. Shmuel, grand gaillard de 37 ans, assume sa consommation récréative de cannabis : « J’aime fumer de temps en temps pour me détendre ou juste pour bien dormir. » Sans permis en poche, Shmuel se tourne vers le marché noir. Et, là encore, Israël innove… Confortablement installé dans son canapé, Shmuel attrape son smartphone et ouvre l’application Telegram, version russe et encryptée de WhatsApp : « Ici, nous avons Telegrass (contraction de Telegram et de grass, herbe en anglais). C’est un groupe qui me permet de commander de la marijuana 24 heures sur 24 comme je commande une pizza, avec en prime la livraison à domicile en moins d’une heure ! »

La version 2.0 du dealer de quartier a été créée à Tel-Aviv il y a cinq ans par Amos Dov Silver, un ancien religieux reconverti en chantre du cannabis. Le principe : mettre en relation « commerçants » et consommateurs sur une plateforme cryptée censée garantir l’anonymat. Sur la page de Telegrass, il suffit de « scroller » parmi les centaines de messages quotidiens classés par zone géographique et de faire son marché : par exemple, « Koko Lida » propose « un service courtois avec plus de 120 recommandations, une fiabilité du poids livré et de la variété que nous aimons tous : la bluegreen », et affiche les tarifs : 1 gramme pour 100 shekels (25 euros), 3 pour 200. Le 12 mars dernier, une impressionnante opération de police a permis d’arrêter Amos Dov Silver en Ukraine, ainsi que 42 personnes qui géraient Telegrass. La police affichait alors fièrement sur ses réseaux sociaux la fermeture du groupe aux 20 000 abonnés. Avant qu’il ne réapparaisse 48 heures plus tard. Cette ubérisation du deal est totalement illégale et donne des cauchemars à la police israélienne. D’autant plus que l’on estime à 20 % la part de cannabis médical qui se retrouve vendu sur le marché noir via Telegrass.

Quid d’une légalisation prochaine ? Plusieurs partis politiques ont mis le sujet à leur agenda et la société israélienne, aussi protéiforme soit-elle, semble prête à passer le cap. Le Dr Michael Dor estime quant à lui que « si nos sociétés ont accepté de payer le prix social lié à la légalisation du tabac ou de l’alcool, nous sommes largement prêts à légaliser le cannabis ». 

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