Kamel Daoud et Boualem Sansal, l’hymne à la liberté de deux écrivains algériens

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Par Alexandre Devecchio 

RENCONTRE – Adversaires des islamistes et du régime de Bouteflika, les deux plus grands écrivains algériens de leur époque se respectent et s’admirent. Pourtant, ils n’avaient jamais croisé leur regard dans la presse. Pour Le Figaro, ils ont échangé longuement. À propos de l’Algérie, de la France, de l’islam, de l’exil et d’Albert Camus…

Leur première rencontre s’est faite dans les nuages. C’était il y a une dizaine d’années. Les deux écrivains algériens étaient tous les deux à 10.000 mètres d’altitude: dans un avion quelque part entre Alger et Marseille. Kamel Daoud est assis une ou deux rangées devant Boualem Sansal, qui ne l’a pas remarqué. «Je n’osais pas aller lui parler. J’ai passé la majorité du vol retourné à me dire: “j’y vais ou j’y vais pas?” A la fin, j’en avais un torticolis!, se souvient Daoud. J’admire énormément Boualem Sansal. Et pourtant pour un Algérien en admirer un autre, c’est très difficile! (rire) J’admire son œuvre, mais aussi l’homme: sa liberté et son indépendance.» 

L’admiration est réciproque: «Kamel Daoud a été une lumière dans le ciel pour moi, affirme l’auteur du Serment des barbares. Dans les années 1990 je n’avais plus d’espoir. Je pensais que l’Algérie allait tomber, définitivement. Un jour, j’ouvre le quotidien d’Oran (où Daoud a été chroniqueur pendant une quinzaine d’années, NDLR) et je lis une chronique: je me dis, “ça existe encore ce genre de prises de parti?” Ce n’est pas possible qu’un homme parle comme ça dans ce pays! On était en pleine guerre civile et le plus important était de manifester du courage.»

Boualem Sansal et Kamel Daoud, le 20 novembre 2018 à Paris.
Boualem Sansal et Kamel Daoud, le 20 novembre 2018 à Paris.  – Crédits photo : FRANCOIS BOUCHON/François Bouchon / Le Figaro

Malgré l’amitié littéraire et intellectuelle qui les lie, les deux hommes n’ont que de très rares occasions de se rencontrer. Daoud habite à Oran tandis que Sansal vit à Boumerdès près d’Alger: les deux villes sont situées à 400 km d’écart. La surveillance du régime isole les deux écrivains. Il leur arrive cependant de dîner chez l’ambassadeur de France en Algérie. 

Cette fois, la rencontre a eu lieu au Figaro, un matin de la fin du mois de novembre, devant un modeste petit déjeuner. C’était la première fois qu’un journal leur proposait un entretien croisé. Les deux hommes ont sauté sur l’occasion malgré un agenda surchargé. La parution concomitante en France de leurs derniers livres* respectifs leur a permis d’être à Paris au même moment. 

Une même communauté de destin

Sansal et Daoud, ce sont deux visages de la liberté. Le premier est aussi placide que le second est tempétueux. Sansal, avec ses longs cheveux blancs et son éternel sourire plein de sagesse, a des allures de vieux maître de kung-fu impassible. C’est dans cette profonde sérénité qu’il puise la force d’être libre. Daoud se nourrit au contraire de l’adversité. Chez lui, on devine la colère rentrée et la rage de vivre. S’il n’y avait eu les livres, l’ancien adolescent mystique serait peut-être devenu moudjahidine. Sa rencontre avec la littérature a dirigé sa révolte contre les pouvoirs établis et les dogmatismes. 

Les retrouvailles entre les deux hommes sont simples, chaleureuses, presque fraternelles. Daoud et Sansal partagent une vraie communauté de destin et s’inscrivent dans une même filiation littéraire et philosophique. Tous deux sont considérés comme les plus grands écrivains algériens de leur époque. Tous deux savent conjuguer le particulier et l’universel. Tous deux sont des adversaires irréductibles du régime de Bouteflika. Tous deux défient les bigots et les fanatiques. Tous deux sont censurés en Algérie. Tous deux sont à leur manière des héritiers d’Albert Camus. Comme l’auteur de L’Étranger, Daoud et Sansal sont à la fois des hommes révoltés et des hommes tiraillés: partagés entre la France et l’Algérie, entre le désir d’exil et l’attachement à leurs racines, «dissidents courageux» en Occident, «suppôt de la France» en Orient.»

Coïncidence troublante, Sansal a vécu dans son enfance rue Darwin à cent mètres de la maison du Prix Nobel dans le quartier populaire de Belcourt à Alger. Kamel Daoud a, lui, rendu un vibrant hommage à Camus à travers son premier roman, Meursault, contre-enquête , qui fait écho à L’Étranger. Il y fait parler le frère de l’Arabe tué par Meursault dans le chef-d’œuvre de Camus. Certains ont voulu y voir une critique de la colonisation alors que le livre analyse plutôt l’échec de la décolonisation. Daoud y montre comment la mémoire obsédante des crimes de la colonisation et de la guerre d’indépendance est devenue une prison pour les Algériens enfermés à jamais dans le statut de victimes, incapables de construire l’avenir. 

«Nous avons aujourd’hui des millions d’“anciens combattants” qui viennent d’on ne sait où. Qui s’imaginent tout connaître, mais qui n’ont rien vécu»Boualem Sansal

«Le souvenir que peut avoir la génération de Boualem de la guerre d’Algérie n’est pas du tout le même que celui des générations suivantes, qui ne l’ont pourtant pas vécue, explique Daoud. La génération actuelle en fait une reconstitution fantasmée compensatoire. Avec un très fort sentiment anti-français. Les jeunes de 17 ans te parlent de la colonisation française avec une haine, que même mon père qui a vécu cette période n’adopte pas.» «Nous avons aujourd’hui des millions d’“anciens combattants” qui viennent d’on ne sait où. Qui s’imaginent tout connaître, mais qui n’ont rien vécu.», ironise Sansal. 

Daoud est né huit ans après la proclamation d’indépendance tandis que Sansal avait déjà 13 ans lorsque l’Algérie est devenue indépendante. Il a connu l’Algérie des années 1960 communiste et athée où l’on ne faisait pas le ramadan et où l’on pouvait sortir bras dessus, bras dessous avec sa petite amie, boire des verres en terrasse. L’Algérie des pieds-rouges, véritable Mecque des révolutionnaires où la religion était considérée comme l’opium du peuple. «Il y avait à Alger tout le gratin de la gauche internationale: Che Guevara avait un appartement en face de la cathédrale. Les Black Panthers et Régis Debray étaient-là aussi. Étudiant, j’ai même rencontré mes idoles Bob Dylan et Jane Fonda. Et puis Boumediene, avec son coup d’État, en 1965, a sifflé la fin de la récréation: “la parlotte, c’est fini, maintenant l’Algérie c’est une caserne!”», se souvient l’auteur de Gouverner au nom d’Allah

«Les pieds-rouges sont rentrés chez eux. Petit à petit, sont arrivés ceux qu’on appelait les pieds-verts, des prédicateurs venus d’Arabie, du Yémen allant de marché en mosquée prêcher le retour de l’islam. On se moquait d’eux, mais en trois ans, ils ont islamisé tout le monde, y compris les enfants dans les écoles. Et toi, Kamel, tu es tombé dans le piège un bref instant…»

«La culture est vraiment vitale. Vitale pour sauver les gens. Celle-ci seulement pourra prémunir les jeunes contre les manipulations religieuses et les idéologies les plus morbides»Kamel Daoud

La politique d’arabisation menée par le gouvernement sous la pression de l’Arabie saoudite se révèle être, en réalité, une politique d’islamisation. Sansal, dont l’épouse est tchèque, retire sa fille de l’école et l’envoie étudier à Prague. Daoud, alors adolescent, n’a pas cette chance. «Plus exactement, le piège s’est refermé sur moi. Vous êtes jeune, vous avez soif d’absolu. Vous avez le FLN d’un côté, autrement dit, le néant, le rien. Et de l’autre côté, vous avez une offre idéologique qui prend tout en charge, vous parle de l’hygiène, du corps, de la mort… Entre le FLN et le prêcheur, il apparaissait plus tentant de choisir le prêcheur. D’autant que celui-ci offrait de l’épopée à l’adolescent désœuvré que j’étais. Le seul moyen de sortir de la caserne, c’était la mosquée.» 

Ce qui sauvera le jeune homme, c’est la lecture et l’écriture, son seul espace de liberté. Il s’empare de tous les livres qui lui tombent sous la main: de vieux Jules Verne déchirés et même des manuels de cuisine. Il noircit lui-même des cahiers entiers. La leçon qu’il en tire est simple: «La culture est vraiment vitale. Vitale pour sauver les gens. Il faut transmettre aux jeunes le maximum de culture. Celle-ci seulement pourra les prémunir contre les manipulations religieuses et les idéologies les plus morbides. Si la culture n’est pas là pour tempérer tout ça, alors c’est la catastrophe.»

La cible des islamistes

La catastrophe en Algérie a eu lieu durant la décennie noire des années 1990 où le Groupe islamique armé (GIA) kidnappe, viole et égorge à tout va: 200.000 Algériens sont assassinés. Si la guerre civile est aujourd’hui terminée, rien n’est réglé. L’islamisme a été vaincu militairement, mais il l’a emporté culturellement. Il est plus que jamais enraciné dans la population et les deux écrivains redoutent le pire. Le crépuscule de Bouteflika ajoute à leur inquiétude. «Comme le gaz, l’islamisme occupe tout, il prend tout l’espace…» constate Sansal. 

«Le jour où nous apparaîtrons comme une vraie menace pour quelqu’un du régime, nous finirons par être tués»Kamel Daoud

«L’immobilisme actuel en Algérie est un leurre, auquel tout le monde veut croire, tout n’est pas statique: les islamistes sont très actifs et ils conquièrent, explique Daoud. Le régime depuis des années, sous-traite l’espace public, les médias, les journaux, les chaînes de télévision, le réseau de mosquées, les prêcheurs à la gestion islamiste. La société est convertie. Nous n’avons plus de citoyens mais des croyants!» 

Pour les deux écrivains, le scénario le plus probable après la disparition de Bouteflika est l’alliance entre les islamistes et les nouveaux officiers avec un danger: l’émergence d’un «Iran sunnite» en Afrique du Nord. Dans un contexte politique aussi instable, leur notoriété en Europe ne les protège plus. «Dans les télévisions islamistes il y a des appels au meurtre contre nous. Cela me fait peur, j’ai une famille», lâche Daoud. «Le jour où nous apparaîtrons comme une vraie menace pour quelqu’un du régime, nous finirons par être tués», acquiesce Sansal.

Pensent-ils à s’exiler, à rejoindre la France?

«C’est surtout en France que j’ai peur pour ma vie. Je suis terrorisé par l’électron libre de 17  ans qui peut vous tuer à tout instant, par fanatisme»Kamel Daoud

«Comme tous les Algériens, on y pense tous les matins. Et puis le soir, on se dit, “on verra plus tard”», plaisante Sansal. Comme Camus, il est longtemps resté pour sa mère, aujourd’hui décédée. Ses filles vivent à Prague et sont européennes. Pour lui, il y a désormais moins d’urgence à partir. Daoud, lui, se sent coincé entre sa mère et ses enfants. «Je suis plus terrorisé pour ma fille que pour mon garçon. Un pays, pour moi, ce n’est pas un drapeau et un hymne. C’est l’endroit où l’on voudrait que nos enfants grandissent. Or, en Algérie, tous veulent expatrier leurs enfants. Donc ce n’est plus un pays.». «Les Algériens pensent beaucoup à partir pour leurs enfants. Mais s’ils partent, ils se disent que ces derniers risquent de tomber de Charybde en Scylla s’ils viennent dans les banlieues françaises», précise Sansal. 

En réalité, si Daoud et Sansal hésitent, c’est aussi parce que la France leur apparaît aujourd’hui de moins en moins comme la nation de Voltaire et de plus en plus comme le pays de Soumission de Houellebecq. «C’est surtout en France que j’ai peur pour ma vie. Je suis terrorisé par l’électron libre de 17  ans qui peut vous tuer à tout instant, par fanatisme», confie Daoud. Quant à Boualem Sansal, la seule tentative d’agression dont il a été victime s’est produite à Nice. L’agresseur était franco-algérien. Les deux écrivains sont la cible des islamistes et du régime, mais pas seulement.» LIRE AUSSI – Boualem Sansal: «Oui, l’Europe a peur de l’islamisme, elle est prête à tout lui céder»

Les attaques viennent également d’une partie du monde intellectuel occidental qui, par mauvaise conscience coloniale, les accuse de «stigmatiser» les musulmans, de faire le jeu de l’extrême droite ou des «islamophobes». Daoud a ainsi essuyé les foudres de certains universitaires français pour avoir dénoncé les viols de Cologne. Aux fatwas réelles s’ajoutent ainsi des fatwas symboliques de plus en plus lourdes à porter. D’autant que leur refus de toute logique communautaire les expose aussi à la détestation de certains musulmans qui voient en eux la figure du «traître». 

«Ce que je ne comprends pas, c’est que les Algériens ne font même pas de résistance quand ils en ont la possibilité, dans des pays démocratiques, comme la France»Boualem Sansal

Entre deux rives, attaqués d’un côté comme de l’autre, Kamel Daoud et Boualem Sansal observent, amers, qu’il est de plus en plus difficile aujourd’hui de défendre une position universaliste, y compris en Europe. «Ce que je ne comprends pas, c’est que les Algériens ne font même pas de résistance quand ils en ont la possibilité, dans des pays démocratiques, comme la France», constate Sansal. «Ils font même le contraire, Boualem. Ils nous reprochent à nous de prendre la parole librement, s’emporte Daoud. À chaque fois que je prends la parole dans un débat, il y a toujours un Algérien pour se lever et me dire: “Vous salissez le pays, votre parole est récupérée par l’extrême droite”. Les communautés étrangères dans les pays occidentaux, votent islamiste. Quel paradoxe! Ils veulent vivre dans des pays de modernité et nous fourguent, à nous, des califats par procuration. Pourquoi vivent-ils dans un pays de liberté et ne l’augmentent-ils pas, cette liberté, au lieu de la museler? On ne vient pas dans un pays libre pour vivre replié sur soi. C’est inacceptable. Ça me tue. J’ai envie de passer un appel au bonheur: soyez heureux! Il faut écrire un appel aux exilés, Boualem, pour qu’ils arrêtent d’alimenter leur malheur.»

«Le Peintre dévorant la femme» de Kamel Daoud, «Ma nuit au musée», Stock, 140 pages, 17 euros.

«Le Train d’Erlingen ou La Métamorphose de Dieu», Boualem Sansal, collection Blanche, Gallimard, 256 pages, 20 euros.

Cet article est publié dans l’édition du Figaro du 15/01/2019. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

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