La Turquie sème la zizanie au sein de l’OTAN

DÉCRYPTAGE – Les relations entre Paris et Ankara sont au bord de la rupture

Par Isabelle Lasserre

La Turquie va-t-elle faire imploser l’Otan, dont le sommet s’ouvre mardi à Londres? Pendant longtemps, les réunions annuelles de l’organisation ont été l’occasion de réaffirmer l’unité transatlantique. Elles étaient si préparées que le communiqué final était connu de tous avant le début des rencontres, qui laissaient rarement place au hasard et à l’improvisation. Depuis 2017, l’élection de Donald Trump a chamboulé l’ennuyeux train-train des sommets de l’Otan en lui rajoutant suspens et incertitude. L’affirmation autoritaire et stratégique de la Turquie d’Erdogan rajoute cette année un chaos supplémentaire dont l’Alliance, déjà fragilisée par les hésitations trumpiennes, n’avait sans doute pas besoin.

Entre Paris et Ankara, les relations diplomatiques n’avaient pas été aussi dégradées depuis longtemps. Les critiques d’Emmanuel Macron, qui a déploré que la Turquie ait mis ses alliés «devant le fait accompli» en intervenant au nord-est de la Syrie contre les partenaires kurdes de la coalition anti-Daech, ont provoqué une réponse violente de Recep Tayyip Erdogan. Il a multiplié les «insultes» contre son homologue français, faisant monter la tension à la veille du sommet de l’Otan. Macron avait aussi mis en doute la bonne santé de l’Alliance, dont la Turquie est un pilier, dans son interview à The Economist début novembre. Il s’était interrogé sur la pertinence de l’article 5, le cœur de la défense collective, en se demandant s’il serait actionné pour la Turquie, si elle était attaquée par l’armée syrienne.À lire aussi : Au sommet de l’Otan, Macron réclame des clarifications à ses alliés

Les propos du président turc, qui a accusé son homologue français d’être un «amateur»,«inexpérimenté», fanfaron et lui-même «en état de mort cérébrale», ont mené à la convocation de l’ambassadeur turc au Quai d’Orsay. Il avait déjà été appelé à s’expliquer en octobre, juste après le lancement de l’offensive turque contre la milice kurde YPG au nord de la Syrie. La France accuse la Turquie d’avoir agi unilatéralement et de faciliter une «résurgence» de l’État islamique. «De tous les pays de l’Alliance, elle est le pays qui a critiqué le plus ouvertement l’offensive turque en Syrie. Or, pour Erdogan, la rhétorique est plus forte que tout. Il a donc besoin de répondre encore plus fort aux provocations», explique un expert proche du dossier.

Les relations entre les deux capitales se sont envenimées depuis qu’Emmanuel Macron a reçu à Paris des représentants des Forces démocratiques syriennes, dominées par la milice kurde YPG, considérée par Ankara comme une extension de son ennemi, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Mais le lien franco-turc est en mauvais état depuis longtemps. En janvier 2018, Emmanuel Macron avait jeté un froid en affirmant que la situation des droits de l’homme en Turquie excluait «toute avancée» dans les négociations d’adhésion à l’Union européenne. Sous Nicolas Sarkozy, la relation avait déjà subi des secousses à cause de la reconnaissance du génocide arménien.À lire aussi : François d’Orcival: «France, États-Unis, Royaume-Uni, trois alliés proches mais bien séparés»

Le problème turc n’est pas seulement celui de la France, mais aussi celui de l’Otan. L’intervention contre un allié clé de la lutte anti-Daech a allumé un incendie au sein de l’Alliance, où les Européens sont directement visés par la menace djihadiste. Plus récemment, la Turquie a rejeté un plan de défense de l’Otan pour les pays Baltes et la Pologne. Elle menace d’utiliser son veto tant qu’elle n’est pas davantage soutenue par les alliés dans son combat contre les YPG, qu’elle considère comme une organisation terroriste. Elle reproche aux membres de l’Alliance de ne pas tenir suffisamment compte de ses préoccupations sécuritaires, surtout depuis la tentative de coup d’État de l’été 2016.

Mais au sein de l’Otan, les menaces de la Turquie sont considérées comme une manière de faire du «chantage» envers les pays d’Europe de l’Est. Les alliés sont aussi vent debout contre l’achat par Ankara d’un système de défense antiaérienne russe, le S400, incompatible avec celui de l’Otan. Ce geste de défiance a déjà provoqué l’exclusion des Turcs du programme d’avions de chasse F35.À lire aussi : En visant l’Otan, Macron veut rendre à l’Europe une vision stratégique

Malgré l’ampleur de la crise qui oppose la Turquie, seul pays musulman de l’Otan, à ses alliés, nul ne parie aujourd’hui sur un divorce. «Le préjugé contre la France est énorme en Turquie. Mais les deux pays ont besoin l’un de l’autre», poursuit l’expert proche du dossier. La coopération antiterroriste entre Paris et Ankara fonctionne bien. Les pays de l’Union européenne ont besoin que le robinet migratoire soit maintenu fermé par la Turquie.

Et même dans les pires moments de tension avec les États-Unis, les responsables turcs n’ont jamais bloqué la base américaine d’Incirlik, où sont entreposées jusqu’à 50 bombes nucléaires. Macron et Erdogan discuteront de leurs différends syriens lors d’une réunion où seront également présents Angela Merkel et Boris Johnson. Le président français espère une «clarification» de la politique turque. Quant aux États-Unis, ils se sont donnés quelques semaines supplémentaires pour tenter de résoudre la question des S400.

Menace de dislocation

En s’exprimant sans filtre dans The Economist, Emmanuel Macron a renversé la table otanienne. Reste à savoir si les alliés réussiront à recoller les morceaux de l’unité brisée, tout en tirant les leçons du diagnostic fait par le président français. Ou si, au contraire, les désaccords vont s’amplifier et s’étaler sur la place publique, quitte à menacer de dislocation une organisation qui a pourtant su se réformer depuis la fin de la guerre froide et qui demeure, tant que l’Europe n’aura pas pris son destin stratégique en main, la seule défense du Vieux Continent.

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