«L’activisme d’ultra-droite à propension violente: un problème aigu en Allemagne»

GRAND ENTRETIEN – Jean-Yves Camus, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des mouvements radicaux*, analyse les deux fusillades qui ont fait neuf morts en Allemagne. L’universitaire rappelle le poids particulier, outre-Rhin, d’une ultra-droite prompte à la violence, qu’il distingue de l’AfD, de ses membres et de ses électeurs.

Par Alexandre Devecchio

LE FIGARO.- Que penser de la tuerie perpétrée à Hanau (Hesse)?

Jena-Yves CAMUS.- Le rapport annuel des services de renseignement allemands pour 2018 signale une hausse des actes illégaux provenant de l’ultra-droite et d’ailleurs, celle-ci est la plus forte dans une région de l’Ouest, la Rhénanie-Westphalie, suivie par une région de l’Est, la Saxe, et par Berlin. La police isole désormais, à l’intérieur de l’ultra-droite, une catégorie de militants: ceux du mouvement des Reichsbürger, qui considèrent que la République allemande est juridiquement illégitime parce que le Reich n’a jamais cessé d’exister. Ces gens ont une propension à la violence qui se manifeste d’abord en Bavière. Autre catégorie nouvelle: les auto-radicalisés, qui n’appartiennent à aucun courant précis, comme cela semble le cas du terroriste de Hanau. La spécificité allemande, c’est le nombre des militants d’ultra-droite: 25.350 dont 12.700 jugés «orientés vers la violence». Autre spécificité: la majorité d’entre ceux-ci n’appartiennent à aucun parti, pas même au NPD néo-national-socialiste. Et évidemment pas à l’AfD qui est un parti légal. Il ne faut d’ailleurs pas commettre l’erreur de dater l’apparition de la scène violente d’ultra-droite de la période où l’AfD émerge électoralement: le 26 septembre 1980, l’attentat commis par des néonazis à la fête de la bière à Munich tue douze personnes et en blesse plus de 200. Dès les années 1990, les foyers de migrants et de demandeurs d’asile sont attaqués à coups de bombes incendiaires.À lire aussi : Allemagne: neuf morts dans deux fusillades près de Francfort, le mobile «raciste» ne fait plus de doute

La menace d’un terrorisme d’ultra-droite inquiète les autorités allemandes…

Ce risque est sérieux, selon les renseignements allemands, qui pointent un saut qualitatif et quantitatif remontant à ce qu’ils appellent le «mouvement anti-asile», consécutif à l’arrivée – avec l’accord explicite, assumé, de la chancelière et de son gouvernement – d’un million de réfugiés. Cet afflux n’a pas seulement fait d’Angela Merkel quelqu’un de détesté par l’ultra-droite (et la détestation est réciproque). Il n’a pas seulement fait monter l’AfD dans les urnes. Il a fait des élus de la CDU, pourtant un parti démocrate-chrétien de droite, une cible. D’ailleurs, la semaine passée, une cellule d’ultra-droite a été démantelée, qui envisageait à la fois d’attaquer des mosquées et des politiciens. L’assassinat du préfet de Kassel, en juin 2019, a été le premier meurtre politique de l’ère post-1945. C’est un fait considérable.

Fusillade en Allemagne: craignez-vous l’émergence d’un terrorisme d’extrême droite?

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S’agit-il de néonazis?

Le néonazisme stricto sensu, donc la tentative de reformer un parti national-socialiste ou de faire l’apologie du régime hitlérien, est interdit en Allemagne, et l’État ne lésine pas sur les interdictions de groupuscules. Horst Mahler, ancien avocat de la Fraction armée rouge devenu néonazi et négationniste, a beau avoir 80 ans passés, avoir été amputé d’une jambe et être très mal en point, il a été maintenu en détention. À côté des néonazis assumés, il y a ceux qui flirtent avec les limites légales: ainsi le NPD (Parti national-démocrate), qui se définit comme «social-national», minimise la Shoah et conteste la culture de la culpabilité. Après avoir conquis des sièges dans plusieurs parlements régionaux à l’est du pays, il est en déclin avec quand même environ 4000 militants. Il existe aussi une scène skinhead néonazie active, violente, qui se subdivise en deux groupes, Combat 18 et Hammerskins, qui reprennent certains codes associés au nazisme mais sont plutôt une «troupe d’assaut» à mi-chemin entre les SA et les gangs. Une des spécificités de l’ultra-droite allemande prête à l’action armée est l’existence de petits groupes locaux ou régionaux semi-clandestins ou clandestins du type Nationalsozialistischer Untergrund (NSU), ce groupe dont le noyau opérationnel comptait trois personnes et qui a écumé l’Allemagne entre 2000 et 2015, enchaînant 15 attaques de banques, 9 meurtres de personnes d’origine turque, celui d’une policière…Le poids historique du nazisme est évidemment spécifique à l’Allemagne. Il induit aussi une culpabilité collective dont une partie de la jeunesse refuse de porter le poids

Ce type de groupuscule est-il propre à l’Allemagne?

Numériquement, l’Allemagne est le principal vivier. La Grande-Bretagne connaît un fort regain d’activité de petits groupes racialistes qui préparent des actions terroristes, heureusement toujours déjouées à ce jour. Le Mouvement de résistance nordique, en Suède, reste sous surveillance de la police et se cantonne, à ce stade, à la violence physique comme aux manifestations de rue. À l’inverse l’Italie s’est débarrassée du «terrorisme noir» des années de plomb.

En quoi cela s’inscrit-il dans la culture et l’histoire allemande?

Le poids historique du nazisme est évidemment spécifique à l’Allemagne (et à l’Autriche, où le milieu terroriste néonazi semble contenu). Il induit aussi une culpabilité collective dont une partie de la jeunesse refuse de porter le poids. Pour les ultras de droite, l’Allemagne a aussi été une victime de la guerre: raison pour laquelle le NPD vient d’organiser à Dresde une cérémonie d’hommage aux 25.000 victimes des bombardements alliés qui ont détruit la ville en février 1945. Plusieurs survivants très âgés ont accepté de témoigner à cette occasion. Tous ont insisté sur l’horreur réelle des bombes au phosphore, sur leur malheur individuel et familial, sur ce qu’ils considèrent comme un crime de guerre anglo-américain.

Certains dénoncent la proximité de membres de l’AfD avec les néonazis. Est-ce le cas?

Une aile de l’AfD appelée Der Flügel, qui prédomine en Thuringe, est mise sous observation par les services de renseignement. Il lui est reproché son révisionnisme historique (la relativisation des crimes nazis, pas leur négation pure et simple), sa propension à un nationalisme agressif pangermaniste et antijuif. L’AfD a réagi au crime de Hanau en le relativisant aussi et en rappelant la propension à la violence de l’ultra-gauche et des antifas. On ne peut pas faire l’amalgame: l’AfD est un parti nationaliste identitaire, pas néonazi.

Ce type d’attaque ou celle de Christchurch en Nouvelle-Zélande pourraient-elles avoir lieu en France?

Ce type d’attaque peut avoir lieu partout. Un homme seul, un couteau ou un fusil et vous avez un massacre. Mais heureusement, à population égale, la France n’a pas 12.000 activistes d’ultra-droite à propension violente, nous n’en sommes pas même au dixième de cela.

* Jean-Yves Camus dirige l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès.

One thought on “«L’activisme d’ultra-droite à propension violente: un problème aigu en Allemagne»

  1. claire Haffner Reply

    peut-être que le contexte français actuel ne se prête pas à l’ultra-droitiste, mais nous avons “tout ce qu’il nous faut,” côté islamo-nazisme, à propension extrêmement violente, mais “heureusement” pour eux, ils sont protégés quand ils se droguent au canabis ou autre chose, comme ça ils ne passent pas en jugement… là où ils rejoignent l’ultra droite, c’est qu’ils ont, comme eux, des délires antisémites… le résultat est le même : des cadavres d’innocents

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