« Les ‘‘gilets jaunes’’, avocats involontaires de la démocratie représentative »

EUGÉNIE BASTIÉ VINCENT TREMOLET DE VILLERS LE FIGARO

LE FIGARO. – Vous avez exprimé au mois de novembre une forme de sympathie pour les « gilets jaunes ». Quand on voit la tournure que prend ce mouvement, le regrettez-vous ?

Alain FINKIELKRAUT.- Il y a quelques années, une amie journaliste m’a confié, avec un grand sourire, qu’elle se sentait beaucoup plus proche d’un Londonien ou d’un Berlinois que d’un habitant de Limoges. J’ai été estomaqué par cet aveu tranquille. Je n’imaginais pas que les progressistes des « smart métropoles » assument leur hors-sol avec une telle sérénité et tiennent en si piètre estime les « péquenots » du périurbain, des villes moyennes ou de la campagne. Le mouvement des « gilets jaunes », c’est Limoges, mais aussi Villeneuve-sur-Lot, Dieppe, Issoudun ou Paimpol qui se sont rendues visibles à tous ceux qui n’avaient d’yeux que pour les villes-mondes et les migrants. Les « somewhere » (les gens de quelque part) se sont rappelés au bon souvenir des « anywhere » (les citoyens de partout). Les « déplorables » ont relevé la tête. Les laissés-pour-compte de la nouvelle économie et des aides sociales ont fait entendre leur voix, ils ont temporairement converti les ronds-points, ces hauts lieux de l’âge des flux, en places de village, et je me sens aujourd’hui comme hier solidaire de cette protestation. Mais les choses se sont très vite gâtées. Cette France négligée et souvent méprisée est passée d’un seul coup de l’ombre à la lumière et les défilés hebdomadaires ont été filmés en intégralité comme les étapes du Tour de France. Les différents leaders de cette révolte protéiforme ont été accueillis à bras ouverts sur tous les plateaux de télévision. Ils sont devenus les stars du petit écran. Cette promotion leur est montée à la tête et l’arrogance a changé de camp. L’aide-soignante Ingrid ­Levavasseur, si sincère et si émouvante lors de sa première apparition, regarde, trois mois après, le premier ministre avec une moue de dégoût et le traite comme un moins-que-rien. Cette ­corruption médiatique d’un mouvement salutaire a quelque chose de désespérant. Les maires qui interviennent dans le grand débat national ont une tout autre tenue et une véritable compétence. Les « gilets jaunes » sont les avocats involontaires de la démocratie représentative.

Que vous inspirent ces manifestations hebdomadaires sans autre objet que la destitution du chef de l’État ?

Les manifestations aujourd’hui, c’est le Golem. Il avance, il marche, il dévaste sans égard pour rien ni personne, les commerçants crient grâce, les édiles s’arrachent les cheveux, l’opinion s’exaspère, mais on a perdu la formule pour l’arrêter.

La police est mise en accusation. Que vous inspire cette notion de violence policière que l’on oppose à celle des casseurs ?

Aux États-Unis, si les policiers avaient été attaqués, frappés ou lynchés par des manifestants, ils auraient fait usage de leurs armes létales, et, au nom de la légitime défense, ils n’auraient subi aucune sanction. Ce n’est certes pas un exemple à suivre, mais ne nous trompons pas d’époque : nous sommes entrés dans l’âge de la banalisation des violences antipolicières. En 1968, on criait bêtement « CRS SS » mais aucun étudiant, aucun ouvrier n’aurait eu l’idée de jeter sur les policiers des boules de pétanque, des bouteilles d’acide ou des billes d’acier. Dans les quartiers dit sensibles ou lors de toutes les manifestations, ce sont les flics désormais qui ont peur. Il y a des violences de leur côté, c’est vrai, mais la plupart d’entre eux font preuve d’une retenue exemplaire et parfois héroïque, hantés qu’ils sont par la mort de Malik Oussekine pendant une manifestation contre la loi Devaquet. Malik Oussekine : c’est précisément la bavure que les émeutiers parmi les manifestants appellent de leurs vœux pour faire converger les luttes et embraser le pays.

Le ministre de l’Intérieur a donné les chiffres de l’antisémitisme, qui indiquent une forte hausse l’an passé. Cette poussée vous inquiète-t-elle ?

Les actes antisémites ont augmenté de 74 % en 2018. Si on n’avait pas vu certains « gilets jaunes » faire la quenelle ou d’autres associer les noms de Macron et de Rothschild, et si deux portraits de Simone Veil n’avaient pas été recouverts par des croix gammées, ces chiffres seraient probablement passés inaperçus. Comme les voitures quotidiennement incendiés, ç’aurait été « business as usual ». Là, l’occasion était belle de rapatrier l’antisémitisme et de dénoncer la résurgence d’une haine bien de chez nous. Mais ce n’est pas la faute des « gilets jaunes » si la France connaît aujourd’hui ce qu’Édouard Philippe a appelé une « alya intérieure ». De plus en plus de Juifs quittent les communes de banlieue où leur vie devient infernale pour certains quartiers de Paris ou pour… Limoges, justement. Un antisémitisme venu du Maghreb, de Turquie, du Moyen-Orient, d’Afrique et des Antilles s’implante en France et on en a pour longtemps. Quand, lors d’une de mes émissions de France Culture, Georges Bensoussan a mis cette réalité en évidence, il a été accusé par Olivier Schrameck, alors président du CSA, d’« encourager des comportements discriminatoires ». Dans sa lettre envoyée à France Culture, le même Schrameck m’a reproché (en me nommant « l’animateur ») de « n’avoir, à aucun moment, contribué à la maîtrise de l’antenne ». Bensoussan a été poursuivi en justice et finalement relaxé par la 17e chambre. Sa mésaventure témoigne de la force en France du parti du déni. Ce parti est très prompt à se mobiliser contre l’extrême droite. Mais ce ne sont pas des « gilets jaunes » qui ont scié les deux arbres plantés à la mémoire d’Ilan Halimi là où il a été retrouvé agonisant. Ce ne sont pas non plus des excités de la fachosphère qui ont traité l’ancienne journaliste de Charlie Hebdo Zineb El Rhazoui de « pute à Juifs » parce que après l’attentat de Strasbourg elle a osé déclarer : « Il faut que l’islam se soumette à la critique ! Qu’il se soumette à l’humour ! Qu’il se soumette aux lois de la République ! On ne peut pas venir à bout de cette idéologie en disant aux gens : “L’islam est une religion de paix et d’amour et c’est juste le terrorisme qui est mal.” »

N’assiste-t-on pas tout de même à la résurgence du vieil antisémitisme d’extrême droite ?

Pour bien comprendre ce qui arrive, il faut relier les agressions antisémites aux profanations d’églises et aux actes antichrétiens qui connaissent, eux aussi, une croissance exponentielle. Qu’on ne nous refasse pas, de grâce, le coup des années 30. En France au XXIe siècle, les Juifs et les catholiques sont dans le même bateau.

Reste, bien sûr, qu’on ne peut pas répondre à un déni par un autre déni. Lors d’un Facebook Live (comme je crois qu’on dit) opéré depuis son camion, le désormais célèbre Éric Drouet a pris l’appel d’un certain Stéphane Colin, et celui-ci, entre deux couplets contre les « merdias », a dit que « c’est une mafia sioniste qui est en train de nous entretuer » (sic). Éric Drouet ponctuait ces propos de « ouais, je sais, je sais » et il a, pour finir, invité Stéphane Colin à se mettre en relation avec tous les gens qui exprimaient leur enthousiasme pour ses propos en temps réel.

Dieudonné et Soral ont fait un rêve : agréger une France black-blanc-beur autour de la haine des Juifs. Ce rêve risque d’autant plus d’être notre cauchemar que nous vivons à l’ère des réseaux sociaux. Dans ce nouveau monde, les inhibitions sont levées, chacun se lâche et vient pêcher, en guise de vérité, le mensonge qui comble son attente. L’imprimerie avait rendu possible la démocratisation de la culture. L’écran interactif opère son remplacement. Tous les grands partages du vrai et du faux, du beau et du laid, du haut et du bas, de la barbarie et de la civilisation sont abolis. L’égalité règne et elle a un goût de mort.

La violence est de nouveau un mode d’expression politique. Vivons-nous un moment de dé-civilisation ?

Les « gilets jaunes » veulent pouvoir vivre dignement de leur travail. Avec sa casquette à l’envers, ses délires conspirationnistes et son anti-élitisme forcené, le non moins célèbre Maxime Nicolle ne porte pas cette revendication, il la caricature et il annexe les « gilets jaunes » incapables de le désavouer au processus de dé-civilisation qui menace de nous engloutir.

Plusieurs France (en étant schématique, les « quartiers », les urbains et la France périphérique) se regardent avec défiance. Le vivre-ensemble est-il plus que jamais une illusion ?

Le mot « vivre-ensemble » a été inventé pour masquer la disparition de la chose. Mis à part quelques militants associatifs, ce mot ne trompe plus personne. Il y a plusieurs France, en effet, et l’alliance terra-novienne entre les métropoles et les quartiers est un fantasme que la réalité se chargera bientôt d’anéantir.

Le Figaro – samedi 16 février 2019

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