Les territoires conquis de l’islamisme

Dans un livre choc, l’universitaire Bernard Rougier décrit la prise de contrôle de l’islam de France et de certains quartiers par les islamistes.

Par Thomas Mahler et Clément Pétreault  –Le Point 

Bernard Rougier est un homme stressé. Dans quelques jours paraîtront « Les territoires conquis de l’islamisme » (PUF), une enquête universitaire implacable sur la manière dont des « écosystèmes islamistes » se sont développés à l’intérieur des quartiers populaires, succédant au communisme de l’après-guerre. Le chercheur sait que son ouvrage risque d’entraîner des réactions courroucées. Pour ce spécialiste de l’idéologie salafo-djihadiste en France et au Moyen-Orient, il aura été paradoxalement plus facile de travailler au cœur des camps de réfugiés palestiniens il y a vingt ans que dans la France actuelle où, déplore-t-il, fleurissent les « sensibilités exacerbées ». 

Le livre raconte les étapes d’une « prise de contrôle » par une frange littéraliste et minoritaire de l’islam, du développement des idéologies émanant d’oulémas de la péninsule arabique jusqu’aux combines électorales dans la banlieue parisienne. Par le biais des mosquées, écoles confessionnelles, associations sportives religieuses ou commerces halal, un islam salafo-frériste a imposé sa norme à l’islam en France, tout en encourageant la constitution de « territoires d’islam ». Que ce soit par ignorance ou par intérêt clientéliste, des élus ont accompagné ce hold-up religieux. « Ce livre documente l’islamisme au niveau local et démontre comment des dynamiques locales ont conduit 1 500 Français dans les filières syriennes », explique le chercheur Hugo Micheron, qui signe un des chapitres. Rougier a collaboré avec des universitaires, mais il a surtout bénéficié des contributions de ses étudiants au Centre des études arabes et orientales de Paris III-Sorbonne nouvelle. Souvent d’origine maghrébine ou subsaharienne, ceux-ci ont discrètement enquêté dans les mosquées, d’Aubervilliers à Champigny, ou ont fait des tournées avec les tablighis à Sevran. « Nous démontrons le double discours islamiste, la rupture culturelle avec la société française, l’antisémitisme larvé, les ambiguïtés avec le djihadisme… Tout cela, les islamistes, aidés des décoloniaux, ne le supporteront pas. Je m’attends à être accusé d’islamophobie pour m’empêcher de poursuivre mes recherches », assure Bernard Rougier.

Un expert du monde arabe

1966 Naissance de Bernard Rougier.

2002 Soutient sa thèse sur le djihadisme dans les camps de réfugiés palestiniens.

2004 « Jihad au quotidien » (PUF).

2005 Maître de conférences à l’université de Clermont-Ferrand.

2008 Enseignant à la chaire Moyen-Orient Méditerranée de Sciences po. Dirige l’ouvrage collectif « Qu’est-ce que le salafisme ? » (PUF).

2011 « L’oumma en fragments » (PUF). Directeur du Cedej, au Caire.

2015 Professeur à la Sorbonne nouvelle.

2017 Membre senior de l’Institut universitaire de France. Dirige le domaine d’intérêt majeur (DIM) « Islam en Ile-de-France ».

L’un de nos meilleurs spécialistes du monde arabe taxé d’« islamophobie » ? Même ses plus féroces contradicteurs de l’université n’oseraient s’aventurer sur ce terrain. Diplômé de Sciences po, Bernard Rougier s’orientait vers les concours administratifs quand un voyage au Liban, au début des années 1990, lui a donné envie d’apprendre l’arabe, sésame indispensable pour comprendre les tensions géopolitiques de la région. « Avec la littérature classique arabe ou la poésie, un univers a surgi. » En troisième cycle en « analyse arabe du monde contemporain », il a pour professeurs Ghassan Salamé et Gilles Kepel, qui lui donnent le goût de la recherche. Après avoir enseigné en Jordanie et au Liban, il trouve son sujet de thèse dans le camp de réfugiés palestiniens Ain al-Hilweh, au Liban sud. Il mesure alors l’essor d’une idéologie religieuse salafo-djihadiste qui ronge de l’intérieur la construction d’une identité nationale menée par l’OLP et le Fatah : filles et garçons sont subitement séparés dans les écoles, le grand poète Mahmoud Darwich devient le symbole de la dépravation des mœurs… Le chercheur se demande s’il n’est pas un salaud en écrivant sur cette population déjà privée de tout et que la sociologie de gauche considère comme l’archétype des dominés. C’est un réfugié, Salam, ancien militant du Fatah, qui le libère de ses scrupules : « Il m’a dit : “On subit la violence de ces djihadistes… Si toi qui peux partir, tu ne le racontes pas, personne le fera.” »

Mentor. Bernard Rougier et Gilles Kepel, professeur à Sciences po. Les deux fustigent les « dénégationnistes du djihad » et défendent un lien entre salafisme et djihadisme.

Le « complot » du 11 Septembre. Directeur du Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej) au Caire, Bernard Rougier revient à Paris en 2015 comme professeur à Paris III. Des étudiants lui expliquent que le 11 septembre 2001 a été un complot. « Je ne savais pas si je devais rester en cours ou démissionner. J’ai un public des banlieues qui me fait dire que ce que j’avais vu il y a vingt ans dans les camps palestiniens est devenu en partie la réalité de notre société. La boucle était bouclée, ce qui m’a plongé dans un état quasi dépressif. » Les attentats du 13 novembre 2015 n’arrangeront rien au moral de l’universitaire.

Comme Gilles Kepel, Bernard Rougier pense que les phénomènes de radicalisation en France s’inscrivent dans le prolongement logique d’une « révolution salafiste » qui a eu lieu dans les pays musulmans et qui a réactivé le patrimoine sunnite le plus conservateur et littéraliste. En établissant un « continuum » entre salafisme et djihadiste, les deux universitaires  s’opposent à des confrères comme Olivier Roy . Pour Rougier, c’est toute la manière d’étudier le phénomène qu’il faut changer : « L’islam de France était un champ universitaire à part. Il y avait d’un côté les spécialistes du Moyen-Orient qui parlaient arabe, et de l’autre ceux de l’Europe qui ne parlaient pas arabe. Celui qui a fait le lien, c’est Gilles Kepel, qui a fait sa thèse sur les mouvements islamistes en Egypte, avant de travailler sur les banlieues françaises. Il est impossible de comprendre cet islamisme en France sans avoir une connaissance pointue du Moyen-Orient et du Maghreb. Parce que tout se fait dans l’interaction entre les deux rives de la Méditerranée ! »

Rupture avec la société. Le chercheur fustige aussi « l’idéologie dominante »au sein des sciences humaines, largement inspirée par un marxisme crépusculaire : « On remplace la figure de l’ouvrier par celle de l’immigré, on survalorise les facteurs sociaux et les discriminations territoriales… Kepel ou moi ne nions pas le facteur social, mais il y a une rencontre entre les logiques sociales européennes et les logiques idéologiques moyen-orientales qui doit être étudiée. L’investissement religieux des quartiers est fait de manière stratégique et pensée. Hélas, par démagogie ou par volonté d’avoir des postes aux Etats-Unis, des intellectuels français se plient aux normes de la “political correctness”… » 

Pour Rougier, les quatre forces principales de l’islamisme- tablighis, Frères musulmans, salafistes et djihadistes – sont différentes, mais toutes encouragent une rupture avec la société française. Mais il ne faut pas se tromper : cette « conquête » est avant tout celle de l’islamisme sur l’islam. Une étude menée par des chercheurs strasbourgeois documente une « salafisation » des livres confessionnels : un tiers des ouvrages étudiés (31 %) offrent un discours de nature normative et juridique, tandis que d’autres présentent l’islam comme « la vraie religion » face à un Occident décadent et agresseur. C’est ainsi, rappelle Rougier, qu’idéologues intégristes et identitaires d’extrême droite sont finalement les meilleurs alliés du monde : tous essaient de nous faire croire que l’islamisme, c’est l’islam. Depuis quelques années, ils peuvent compter sur la complicité d’une partie croissante de la gauche décoloniale, pour qui la critique de l’islamisme relève de l’islamophobie, apportant une caution inespérée aux fous de pureté de toute sorte…§

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