Mathieu Bock-Côté: «Le débat sur l’immigration censuré»

Mathieu Bock-Côté: «Le débat sur l’immigration censuré»

Mathieu Bock-Côté

CHRONIQUE – Même si l’immigration massive est partout rejetée par les peuples et entraîne une recomposition de la vie démocratique, les élites politico-médiatiques continuent de la présenter comme une chance exceptionnelle.

On a souvent dit qu’Emmanuel Macron était déconnecté de son peuple. Mais lors de son allocution présidentielle du 10 décembre, il a montré qu’il avait l’oreille politique encore assez fine en refusant de réduire l’insurrection des «gilets jaunes» à une simple révolte fiscale ou à une protestation liée au seul pouvoir d’achat. En reconnaissant le «malaise face aux changements de notre société, à une laïcité bousculée et devant des modes de vie qui créent des barrières, de la distance», il affichait son désir de prendre au sérieux l’insécurité culturelle française. De même, il affirmera: «Je veux aussi que nous mettions d’accord la nation avec elle-même sur ce qu’est son identité profonde, que nous abordions la question de l’immigration. Il nous faut l’affronter.»

Macron faisait preuve d’une étonnante perspicacité. Car si le mouvement des «gilets jaunes» ne s’est pas constitué d’abord autour de la question de l’immigration, elle n’était pas étrangère à son surgissement. On l’a dit, c’est la France périphérique qui s’est mobilisée sur les ronds-points. On pourrait le formuler plus crûment: c’est la France du vieux monde, jugée résiduelle et folklorique, inadaptée et inadaptable à la mondialisation. Cette France est aussi suspectée de sentiments ambigus à propos de la diversité d’autant qu’elle n’accepterait pas de s’y dissoudre: pour cela, on la jugeait indigne de solidarité. Au fond d’elle-même, cette France se sait méprisée alors que la sociologie officielle n’en a que pour les banlieues issues de l’immigration et les nouvelles minorités identitaires, nées de la déconstruction des normes traditionnelles.

Ce n’est pas d’hier que la gauche peine à penser la question nationale

Et pourtant, à la suite de l’opposition de Laurent Berger, qui était aussi celle d’une bonne partie de la gauche, la question de l’immigration a été retirée du grand débat où elle devait figurer. On y verra la réaction typique d’un progressisme s’opposant à ce que la question sociale soit «contaminée» par la question identitaire et qui s’enferme dans une compréhension très réductrice de l’insurrection des dernières semaines et des revendications populaires. Ce n’est pas d’hier que la gauche peine à penser la question nationale. Même lorsqu’elle est souverainiste, elle a tendance à définir le peuple français à travers un langage exclusivement républicain, comme si la part charnelle et historique de la nation devait être refoulée dans les marges de la vie politique, à la manière d’un déchet symbolique et d’un résidu prémoderne.

Retenons la leçon: il suffisait donc que la gauche tonne un peu pour que le gouvernement recule. Il y en a encore pour croire qu’il suffit de ne pas mentionner l’existence du réel pour le faire disparaître et qu’en cessant de parler d’immigration les électeurs cesseront d’y penser. Les gardiens du politiquement correct dénonceront ensuite les commentateurs refusant l’aveuglement volontaire, en les accusant même de créer ce qu’ils se contentent d’observer. Comment ne pas penser maintenant à ces unes effrayées d’hebdomadaires publiées ces dernières années annonçant le basculement d’hégémonie idéologique de la gauche à la droite? C’était partout claironné: les réactionnaires domineraient maintenant la vie publique. Le moins qu’on puisse dire est qu’il s’agissait d’un fantasme médiatiquement entretenu qui aujourd’hui se dissipe dans l’hilarité.

Effacement de la patrie

Même si l’immigration massive est partout rejetée par les peuples et entraîne une recomposition de la vie démocratique, les élites politico-médiatiques continuent de la présenter comme une chance exceptionnelle, en jonglant même avec l’idée de censurer sa critique, comme on l’a vu avec le pacte de Marrakech. Il faudrait même l’exclure du champ politique: les grandes migrations seraient naturelles ou, comme un démographe immigrationniste l’écrit, elles «sont une composante ordinaire de la dynamique des sociétés». La mutation du substrat démographique de la civilisation européenne et du peuple français ne devrait pas être débattue: un tel débat serait même obscène. Qu’importe que le commun des mortels se sente désormais étranger chez lui: il faudra alors le rééduquer et l’amener à consentir à l’effacement de la patrie.

La France n’est-elle qu’un no man’s land à l’identité insaisissable ou demeure-t-elle une nation avec sa culture propre et porteuse d’un droit à la continuité historique? Le peuple français peut-il refuser que des pans de plus
en plus nombreux de son territoire se dérobent à la culture nationale et que certains de ses repères fondamentaux soient ouvertement défiés? On serait sot de croire que cette préoccupation était étrangère à l’insurrection des «gilets jaunes», qui en défendant leur mode de vie défendaient aussi une manière d’habiter un monde reconnaissable, fidèle à son identité profonde, un monde qui soit aussi une demeure, et qui doit trouver ses défenseurs.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *