Pascal Bruckner: «Cette gauche qui va défiler aux côtés de tous les extrémistes de l’islam»

ENTRETIEN – Les responsables politiques de gauche qui appellent à manifester le 10 novembre «contre l’islamophobie» commettent une faute très grave, juge le philosophe et romancier.

Par Paul Sugy et Guillaume Perrault


Dernier ouvrage paru: Un racisme imaginaire. La querelle de l’islamophobie (Grasset, 2017).


LE FIGARO. – Le 1er novembre, dans Libération, une cinquantaine de pétitionnaires ont appelé à manifester «contre l’islamophobie» dimanche à Paris. Que pensez-vous des arguments invoqués dans ce texte à l’appui de cette notion discutée?

Pascal BRUCKNER. – Si j’ai bien lu cette tribune, toute espèce de nuance ou de réticence à l’égard de l’islam est assimilée à un acte raciste! La critique de la religion musulmane conduirait de façon inéluctable, selon les signataires, à des attentats contre des musulmans dans notre pays. Ces manifestants réclament pour l’islam un statut d’exception jamais octroyé au christianisme, au judaïsme, à l’hindouisme. Un froncement de sourcil, et vous voilà jeté dans le camp des racistes! Jean-Michel Blanquer serait ainsi «islamophobe» pour avoir dit que le voile n’était pas souhaitable en France. L’humoriste Yassine Belattar lui a déconseillé de se rendre en Seine-Saint-Denis…

Que l’on soit clair: la République doit protéger ses ressortissants musulmans. C’est un devoir qui ne souffre aucune exception pour les mosquées comme pour les synagogues et les églises. Nous ne pourrions pas accepter représailles et vengeances. Ce serait terrible. Mais fort heureusement, nous n’en sommes pas là: la France n’est pas les États-Unis, ni l’Allemagne où des groupes néonazis prospèrent dans un climat social tendu.

Il y a certes en France un sentiment de méfiance à l’égard de l’islam, et qui me paraît légitime. Ce sentiment existe aussi dans les pays musulmans vis-à-vis des extrémismes: au Maroc, en Tunisie ou en Algérie, les pouvoirs politiques sont vent debout contre les groupements islamistes. Je ne crois pas en revanche qu’il y ait en France une réelle hostilité à l’égard des musulmans. La preuve en est que ceux-ci ne quittent pas le territoire national en masse, à la différence de nombreux Français juifs qui partent en Israël ou aux États-Unis car ils ont peur pour leur sécurité. Les musulmans français jouissent de toutes les libertés publiques, disposent de lieux de culte et d’un commerce halal très prospère. Leur situation n’est pas celle d’un apartheid, comme le soutiennent les auteurs de la tribune, qui font référence à des crimes ou des tentatives de meurtre très souvent imaginaires et dont on ne trouve nulle trace ailleurs que dans les tracts du CCIF.

En hurlant à «l’islamophobie», ces pétitionnaires rendent plus difficile l’exercice délicat qui consiste à différencier l’hostilité réelle, condamnable, à l’égard des musulmans, et la critique – légale et légitime – de la religion musulmane.L’apaisement face à l’extrémisme n’a pour effet que de le renforcer

De nombreux responsables politiques de gauche ont annoncé leur présence, même si certains font machine arrière. Qu’en penser?

Pour glaner misérablement quelques voix, la gauche perd son âme et va défiler aux côtés des antisémites, des intégristes, des salafistes et de tous les extrémistes de l’islam. Quelle volte-face, quand on sait qu’après l’attentat contre Charlie Hebdo, Jean-Luc Mélenchon avait déclaré dans un tweet: «Je conteste le terme d’islamophobie quoique je le comprenne. Ce sont les musulmans qui pensent qu’on leur en veut parce qu’ils sont musulmans. Moi, je défends l’idée qu’on a le droit de ne pas aimer l’islam.» Quelle misère! L’opportunisme et le conformisme idéologique de cette gauche lui vaudront d’être rejetée par les Français. Félicitons tout de même le Parti socialiste ainsi que François Ruffin, qui seront parmi les rares courageux à ne pas se joindre à la manifestation.

Par ailleurs, le 2 novembre, lors d’une manifestation hostile à Éric Zemmour devant la rédaction de CNews, un militant véhément, fiché S, vous a insulté ainsi que d’autres personnalités. Comment réagissez-vous?

C’est toujours désagréable à entendre, naturellement. Mais les pires insultes proférées par cet apprenti-terroriste haineux sont à l’encontre de Zineb El Rhazoui, Lydia Guirous, Mohamed Sifaoui et d’autres, qualifiés par lui, avec élégance, de «bougnoules de service» (sic). Je m’étonne que ce monsieur soit toujours en liberté: comment se fait-il que le parquet ne se soit pas saisi pour le mettre face à la responsabilité de ses propos? Ce discours quasi insurrectionnel est empli de haine, et l’on voit bien l’aversion qu’ont les intégristes pour la France. L’apaisement face à l’extrémisme n’a pour effet que de le renforcer.

La polémique sur les accompagnatrices voilées de sorties scolaires frappe par son ampleur et sa durée. Ce sujet est-il pour les Français l’occasion d’exprimer une préoccupation plus globale?

Les Français sont, dans leur très grande majorité, hostiles au symbole que représente le voile, qui exprime le rejet de notre culture. Mais j’ai là-dessus un avis très modéré: je crois que la priorité est de faire appliquer strictement les lois que nous avons votées, concernant l’interdiction du voile à l’école et celle de la burqa dans l’espace public. Nous verrons ensuite si des directives supplémentaires doivent être prises.

Mais enfin, rien ne nous oblige à aimer l’islam, ou les religions en général! Nous n’avons pas le droit de persécuter les musulmans, ce qui est différent. Et nous avons, surtout, le droit de défendre un certain mode de conversation entre hommes et femmes. Montrer ses cheveux est un signe de liberté. Beaucoup de musulmans attendent de la fermeté de notre part, car ils retrouvent parfois en France les mêmes barbus qu’ils fuyaient dans les pays d’où ils viennent. Je regrette que l’on en reste trop souvent au ministère du verbe: plutôt que de bomber le torse sans agir, le gouvernement devrait agir discrètement pour expulser tous les prêcheurs de haine qui n’ont pas leur place dans notre République.La France est seule capable de tenir tête aux islamistes en Europe

Peut-on se satisfaire de la réponse laïque, qui consiste à rendre invisibles les symboles de l’islamisme, sans proposer un récit national concurrent?

Je ne pense pas que l’islam soit une religion conquérante, mais au contraire une religion assiégée, sur la défensive. Et l’effondrement du religieux dans notre société n’est pas nécessairement synonyme de matérialisme: l’Europe est moins individualiste et consumériste que les États-Unis, pourtant restés un pays profondément religieux ; tandis que l’Europe et singulièrement la République française offrent une forme de réponse spirituelle aux défis de notre siècle. La France en effet ne se définit pas d’abord par la laïcité ; elle est un art de vivre, un dialogue ininterrompu entre les époques, une culture littéraire et artistique unique au monde. Si des gens viennent du monde entier pour vivre chez nous, c’est par amour pour notre culture et notre liberté. Toutes proportions gardées, l’affaire Dreyfus avait fait dire au père de Levinas, le rabbin Jehiel Levyne: «Un pays où l’on se déchire à propos du sort d’un petit capitaine juif est un pays où il faut aller» ; et bien, je crois qu’un pays dans lequel on se bat pour ne pas asservir les femmes est un pays qui a de quoi plaire au monde entier. Ce n’est pas le Royaume-Uni multiculturaliste ou l’Allemagne qui gagneront face aux islamistes, la France est seule capable de leur tenir tête en Europe. Nous n’avons pas le droit d’échouer.

Nous devons lutter contre notre propre mauvaise conscience, car nous sommes sans cesse rongés par le doute et n’avons pas confiance en nous-mêmes. Ce n’est pas la foi en Dieu qui nous manque, mais notre foi en nous-même.

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