Sarajevo et l’histoire du sionisme

 par  Zehra Sikias  

Depuis 2018 une rue de Zemun, près de Belgrade, porte le nom de Theodor Herzl, le père de l’Israel, dont les parents sont originaires d’ici. Toutefois, au delà de ce lien familial, l’importance de Zemun est plus grande encore pour l’Israel car la petite communauté juive de l’ancienne Semlin autrichienne semble avoir joué un rôle crucial dans l’émergence de la pensée sioniste. La clef de cette énigme qui restera depuis toutes ces années méconnue s’appelle Yehuda ben Salomon Hay Alkalay, un érudit respecté né à Sarajevo en 1798 dont les idées sionistes ont précédé de 57 ans celles de Theodor Herzl et qui l’ont fortement influencé.

Officiant en tant qu’instituteur puis en tant que rabbin des deux communautés séfarade et ashkénaze de Zemun, Yehuda Alkalay a fréquenté la famille Herzl pendant près de 49 ans et sur deux générations : par le biais de Simon, le grand père de Theodor Herzl, et Jacob, fils de Simon et futur père de Theodor, qui comptera parmi ses élèves durant toute son enfance et son adolescence.

Qui est le rabbin Alkalay ?

Sous l’empire ottomane, la famille de Yehuda Alkalay, chassée d’Espagne en 1492, s’installe à Sarajevo vers 1521, amenée par le père Shlomo Haï Ben Moshe Alkalay de Salonique, appelée en ce temps la Jérusalem des Balkans. Né donc à Sarajevo, Yehuda Alkalay s’installe très jeune à Jérusalem en Palestine ottomane où il étudie mais en 1825, à l’âge de 27 ans, il retourne à Zemun où il restera jusqu’en 1874.


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Yehuda Alkalay

Le rabbin Alkalay commence très tôt à s’intéresser à la condition du peuple juif. En 1834, il publie son premier livre à Belgrade, Ecoute O Israël dans lequel il lance un premier appel à retourner en Palestine afin d’y regrouper tous les Juifs du monde. Toutefois, c’est en 1840 que sa pensée sioniste se forge, dans la foulée de l’affaire de Damas qui lui fait réaliser le danger de l’antisémitisme et lui fait comprendre l’importance de créer un mouvement d’émancipation juive qui réunirait les Juifs d’Orient et d’Occident pour un retour en Israel. Dans les années qui suivent, Yehuda Alkalay publie plusieurs livres : La Paix de JérusalemLes Chemins plaisants et en 1843, L’offrande de Juda préconisant le rassemblement des exilés en Israël, un Retour positif et constructif pour mettre fin à l’exil. Dans ce livre, il parle aussi de l’idée de constituer une assemblée nationale pour faciliter les conditions diplomatiques et politiques du Retour des Juifs et de la création d’un futur État pour protéger son peuple d’un déferlement antisémite comme dans l’affaire de Damas.


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Yehuda et Esther Alkalay à Vienne

Pour essayer de faire avancer son projet sioniste, le rabbin Alkalay parcourt l’Europe dont la Grande-Bretagne mais il ne rencontre qu’un succès limité auprès des communautés juives. Son projet, il le développe encore en 1857 dans le livre intitulé Désigné pour Dieu publié à Vienne dans lequel il préconise également la renaissance de la langue hébraïque, la création d’une société par actions à laquelle chaque Juif pourrait participer et le rachat par les Juifs qui souhaitent s’y implanter des terres en Palestine ottomane en accord avec le Sultan de Constantinople. Une idée qui se réalisera en 1901 avec la mise en place du futur Fond National Juif (Keren Kayemeth LeIsrael – KKL), suite à la conférence de Katowice en 1884 et le premier Congrès sioniste de Bâle de 1897.

En 1874, le rabbin Alkalay quitte Zemun et retourne à Jerusalem. Lui qui écrivait en ladino se consacre désormais à écrire en hébreu afin de sensibiliser les Juifs occidentaux à son projet sioniste. Quatre ans plus tard, il mourra dans la ville sainte à l’âge de 80 ans et sera enterré au Cimetière juif du mont des Oliviers avec son épouse Esther. En son souvenir, la ville de Or Yehuda, proche de Tel-Aviv, construite en 1950, porte son nom.

Influence de sa pensée sur Theodor Herzl

A l’âge de 13 ans, le père de Theodor Herzl quitte lui aussi Zemun pour s’installer en Autriche-Hongrie. En 1860, Theodor Herzl naît à Pest, non encore relié à Buda. Il y restera jusqu’en 1878 lorsque sa famille quitte Budapest pour Vienne, la capitale de l’empire double.

Élevé dans son enfance dans la tradition juive pratiquante, Theodor est initié aux idées sionistes par son père qui connaît bien le projet du rabbin Alkalay. Mais ce qui le pousse à l’action sioniste qui marquera sa vie, c’est surtout l’affaire Dreyfus qu’il couvre en 1894 en tant que journaliste pour la Neue freie Presse à Paris. Pour Theodor Herzl, l’affaire Dreyfus est ce que l’affaire de Damas fut pour Yehuda Alkalay 50 ans plus tôt, soit une véritable prise de conscience du danger antisémite et donc de l’importance de la création d’une nation pour les Juifs.

Deux ans après l’affaire Dreyfus, en 1894, Herzl publie à Vienne L’État juif. Laïc, assimilé à la modernité viennoise et inspiré des idées de lumières, Theodor Herzl devient un ardent sioniste qui ne cessera de se battre pour diffuser son projet, un projet qui s’inspire largement des idées du rabbin Alkalay.

Comme lui, Herzl motive l’origine du sionisme du fait de la persécution des Juifs, précise lui aussi le caractère collectif du Retour et l’action diplomatique auprès du Sultan pour y parvenir et devant les sionistes britanniques, il fait lui aussi une proposition de création d’un Fond National. Par ailleurs, dans son roman Altneuland (Pays ancien, Pays nouveau), celui qui est chargé d’acheter des terres en Palestine est un certain Alladino qui n’est pas sans rappeler notre rabbin : « La première chose que je fis, ce fut d’envoyer Alladino en Palestine pour acheter autant de terres que possible. C’était un juif séfarade, parlant l’arabe et le grec, un homme intelligent et sûr, appartenant à l’une de ces familles distinguées dont l’arbre généalogique remonte à l’expulsion d’Espagne ». Et pourtant, s’il reprend les principales idées du sionisme d’Alkalay, Herzl ne fera jamais pour autant référence à lui.


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Premier congrès sioniste à Bâle

En 1897, à Bâle, au premier congrès sioniste, la création d’une banque nationale juive est votée. Le mouvement sioniste est officiellement né. Theodor Herz meurt cinq ans plus tard, en 1902. Quarante-quatre après sa mort, Ben Gourion déclare l’Indépendance d’Israël le 12 mai 1948 sous le portrait de Theodor Herzl trônant au-dessus de la tribune officiel. Les cendres de Theodor Herzl ont été ramenées en Israël le 16 août 1949 et des obsèques nationales ont eu lieu le lendemain. Le titre de son roman Altneuland sera traduit en hébreu comme Tel-Aviv, la colline du printemps, et sera à l’origine du nom de la ville de Tel-Aviv.

par Zehra Sikias

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