Tunisie : 2 juifs français refoulés d’une conférence inter-religieuse mondiale

Tunisie : 2 juifs français refoulés d’une conférence inter-religieuse mondiale

Ruth Ouazana, qui a vécu à Tel Aviv en 2014, et Alain Silberstein, président du Forum international des scouts juifs n’ont pas pu assister à la rencontre à Hammamet

Message d'accueil des participants du forum mondial inter-religieux de Tunisie duquel 2 juifs français ont été refoulés (Crédit: autorisation)

Message d’accueil des participants du forum mondial inter-religieux de Tunisie duquel 2 juifs français ont été refoulés (Crédit: autorisation)

La justice tunisienne a empêché deux Français juifs – Ruth Ouazana et Alain Silberstein d’assister au Forum international des ambassadeurs du dialogue inter-religieux – qui regroupe plusieurs mouvements scouts religieux et laïcs – qui s’est déroulée du 4 au 8 novembre dans la ville tunisienne de Hammamet, à une soixantaine de kilomètres au sud de Tunis. Une décision qui a provoqué une déferlante de réactions du Crif jusqu’à l’organisation terroriste palestinienne du Hamas.

Ruth Ouazana et Alain Silberstein devaient assister à cette rencontre en tant que secrétaire générale et président du Forum international des scouts juifs (IFJS). Tous deux sont par ailleurs membres des Éclaireuses et éclaireurs israélites de France (EEIF) qui se trouvent « à l’origine de l’idée d’une association transnationale destinée à rassembler les Scouts juifs, » explique Jérémie Haddad, président de ce mouvement.

Alors qu’ils étaient déjà arrivés en Tunisie, « un tribunal tunisien de première instance a rendu une décision interdisant au mouvement des scouts [tunisiens] de recevoir des participants israéliens et des représentants du forum international des scouts juifs, » rapporte le site d’information tunisien Sahara Medias.

Tout est parti d’une campagne menée sur les réseaux sociaux : « En fait ce sont des scouts palestiniens qui ont fait circuler une capture d’écran de la page Facebook de l’IFJS où nous indiquions l’adresse de nos locaux israéliens, » explique Silberstein. « Des locaux qui n’existent d’ailleurs pas, ajoute-t-il, car nous sommes logés actuellement chez les EEIF à Paris. En plus, dans l’hystérie qui a suivi sur les réseaux sociaux, des gens ont confondu ‘israélites’ et ‘israéliens’ car en arabe il n’existe pas de distinctions entre ces deux mots. Des partis politiques nationalistes tunisiens et des associations tunisiennes qui militent contre la normalisation des relations avec Israël ont pris la relève et ont porté plainte auprès du tribunal de Tunis ». Ils ont fait valoir qu’il est interdit par la loi à des organisations tunisiennes d’entretenir des relations avec des Israéliens.

La Tunisie a cessé d’avoir des relations diplomatiques officielles avec Israël au début de la seconde intifada en 2000, sur décision du président Zine el-Abidine Ben Ali. Depuis, à l’instar du Maroc, des lois visant à criminaliser la reprise des relations entre la Tunisie et Israël ont été proposées à plusieurs reprises, en 2015 et en 2018, par le Front populaire, une coalition de partis tunisiens de gauche et d’extrême-gauche. On note aussi des crispations lors de la venue de personnalités juives en Tunisie, comme ce fut le cas avec Michel Boujenah en juillet 2017. Le comédien juif d’origine tunisienne annoncé au festival de Carthage avait été la cible d’une campagne de boycott menée par la principale centrale syndicale tunisienne, la branche tunisienne du BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions) et le parti Al Jouhoumri. Il avait reçu alors le soutien public du président du festival.

L’opinion publique en Tunisie est divisée sur la question d’Israël. Qu’il s’agisse d’empêcher la venue d’un comique juif ou de scouts israélites, les perturbateurs « sont toujours la minorité de la minorité, » affirme Silberstein.

Mais dans le cas de ce forum, la justice tunisienne a pris de manière exceptionnelle le relais des organisations qui luttent contre la normalisation avec Israël.

Alors que les deux représentants de l’IFJS étaient réunis quelques jours avant ce forum avec les membres d’autres associations de jeunesses religieuses pour la réunion annuelle de leur association, les scouts tunisiens ont appris qu’un jugement concernant les membres de l’IFJS était tombé :

« Ce jugement décrétait qu’il était interdit ‘d’accueillir, d’héberger et de faire participer’ les membres du forum international des scouts juifs et tous les porteurs d’un passeport israélien’ à cette rencontre inter-religieuse, raconte Alain Silerberstein, alias Hocco de son nom de totem scout. Nous étions dés lors interdits de séjour dans l’hôtel où il y avait la conférence ».

« Mais ce tribunal a en fait interdit à deux citoyens français — membres du Forum international des scouts juifs — de participer à cette rencontre, » tonnent en chœur Ouazana et Silberstein dans un communiqué au nom de l’IFJS publié à leur retour.

« Ce qui est énervant, ce sont les preuves apportées et validées par le tribunal, » s’agace le président de l’IFJS : « deux copies d’écrans – dont une non-datée – une qui montre que Ruth a travaillé en Israël l’autre que nos locaux s’y trouveraient, suffisent à un juge pour se mettre à plat ventre ».

Silberman et Ouazana décident alors de quitter la Tunisie accompagnés par l’aumônier des scouts catholiques, le père Jacques Gagey qui décide de ne pas participer au forum par solidarité : « il n’était pas question pour lui que des Français restent alors que d’autres étaient discriminés, » précise Silberstein.

Ruth Ouazana, secrétaire du Forum international des scouts juifs (Crédit : autorisation)

De retour en France, il analyse : « En fait derrière ce jugement, ce sont les scouts tunisiens qui étaient visés. C’est l’approche d’ouverture et de vivre-ensemble des scouts tunisiens qui a dérangé cette minorité de Tunisiens. D’ailleurs, le tribunal a précisé qu’ils étaient co-responsables en cas de non-respect du jugement ».

« Je dois avouer que j’ai été assez secouée de voir cette campagne, et d’être interdite de conférence inter-religieuse, » confie Ruth Ouazana jointe par le Times of Israël, à son retour la semaine dernière.

« J’ai été directement visée dans cette interdiction qui lie chantage et antisémitisme, raconte-t-elle. Le président des scouts tunisiens aurait dû aller en prison selon le jugement de référé si je m’étais rendue à la Conférence. Les scouts tunisiens nous ont vraiment aidés et font appel de ce jugement en ce moment ».

Elle souligne sa profonde stupéfaction quand elle a appris que certains groupes politiques avaient fait des copies d’écran de son profil Linkedin, où l’on pouvait lire qu’elle avait vécu à Tel Aviv en 2014, et qu’ils les avaient ensuite diffusées pour faire pression sur les autorités tunisiennes.

La polémique a pris une autre dimension lorsque, via Twitter, le groupe terroriste du Hamas s’est félicité de la non-participation de l’IFJS à cette conférence. Selon le site tunisien d’informations Webdo, le porte-parole du Hamas, Sami Abu Zuhri a déclaré : « Nous apprécions le grand peuple tunisien et toutes les organisations tunisiennes qui ont protesté et dénoncé cette participation ».

Contacté, le ministère français des Affaires étrangères affirme n’avoir été ni « informé, ni a fortiori saisi, au sujet de l’invitation de ces personnes à ce forum inter-religieux, » mais rappelle qu’il se tient « à la disposition des ressortissants français pour les accompagner dans leurs démarches ».

Il rappelle à cette occasion « son opposition à toute forme de boycott d’Israël ».

Contactée par le Times of Israel, l’ambassade de Tunisie à Paris a déclaré ne « pas avoir d’informations à ce sujet ». Nos questions par courrier électronique sont restées sans réponse à ce jour.

Le mouvement scout tunisien qui a organisé ce forum inter-religieux affirme, de son côté, n’avoir envoyé aucune invitation à des représentations du scoutisme israélien.

Alain Silbertsein, totémisé Hocco est le président du Forum international des scouts juifs qui a également quitté la Tunisie suite à la décision du tribunal (Crédit: Hocco)

Craig Turpie, président du Comité mondial du scoutisme, Ahmad Al-Hendawi, secrétaire général de l’Organisation mondiale du mouvement scout, et Wahid Labidi, président des Scouts tunisiens ont exprimé à travers un autre communiqué commun « leur extrême tristesse de voir leurs amis du Forum international des scouts juifs interdits par les autorités tunisiennes de participer au Forum mondial des ambassadeurs du dialogue inter-religieux ».

Le président du Crif, Francis Kalifat, « s’est indigné que l’on puisse interdire à des citoyens français de participer à une conférence dont le but est justement de rapprocher les cultures, les croyants et les peuples ».

Il raconte avoir « adressé un courrier à Son Excellence Abdelaziz Rassaa, Ambassadeur de Tunisie en France, afin de lui faire part de son mécontentement suite à l’exclusion des Éclaireuses Éclaireurs Israélites de France d’une conférence mondiale pour le dialogue inter-religieux ».

« Nous nous faisions une joie de participer à la Conférence mondiale des Ambassadeurs pour le dialogue inter-religieux organisée par les Scouts tunisiens en partenariat avec l’Union internationale des scouts musulmans, » regrettent Ruth Ouazana et Alain Silbertsein.

Sur cette photo prise le 2 mai 2018, on voit René Trabelsi au téléphone devant la synagogue de la Ghriba de l’île de villégiature tunisienne de Djerba. Trabelsi, qui appartient à la communauté juive de Tunisie, a été nommé ministre du Tourisme lors du dernier remaniement gouvernemental, le 5 novembre 2018. (Photo by FETHI BELAID / AFP)

Symbole du rapport paradoxal de la Tunisie envers les Juifs et Israël, cet événement survient peu après la nomination de René Trabelsi, un Tunisien juif, professionnel du tourisme et originaire de l’île de Djerba, au poste de ministre du Tourisme.

Sa nomination a également provoqué une lever de bouclier d’une partie de l’opinion publique tunisienne, notamment condamnée par l’association tunisienne de soutien au minorités (ATSM).

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