Vingt siècles de judaïsme à Paris

Les synagogues se cachaient dans des rues secondaires. Cette discrétion s’est prolongée jusqu’à nos jours. Surprise, l’ouverture du Centre européen du judaïsme…

Par Michel Gurfinkiel.

Une présence juive est attestée en Gaule et à Paris dès l’époque romaine. Au IIIe siècle, quand Lutèce était l’une des capitales impériales, une communauté juive s’était constituée sur la rive gauche, près de l’actuel musée de Cluny. Au Moyen-Age, de nouveaux quartiers juifs se créèrent : d’abord dans la Cité, sur l’emplacement de l’actuel Quai des Orfèvres et du boulevard du Palais (correspondant à une « rue de Jérusalem » jusqu’en 1862), puis dans le Marais (avec une « rue des Juifs » renommée Ferdinand Duval en 1900). 5 à 10 % de la population de la capitale professe alors la foi mosaïque. Ces habitants ne se dotent pas de synagogues, au sens actuel du mot, mais d’« écoles »Scholae en latin, Batei-Midrash en hébreu -, des lieux consacrés à l’étude de la Torah, et accessoirement seulement aux offices.

On connaît mieux ces lieux depuis quelques décennies, avec l’essor d’une nouvelle discipline historique, « l’archéologie du judaïsme », qui sait réinterpréter et réattribuer de nombreux vestiges médiévaux. La découverte fortuite en 1976 de l’ancienne Schola Rhotomagi du XIIe siècle, enfouie sous le Palais de Justice de Rouen, permet de mieux représenter ce que pouvaient être les « écoles » parisiennes de la même époque : des bâtiments fonctionnels de grande taille, assez semblables aux « collèges » de l’Université de Paris, qui venait d’être créée. La bibliothèque pouvait contenir trois cents codex ; celle du roi était alors à peine mieux fournie.

Plusieurs édits de bannissement, en particulier un édit « définitif » pris en 1394, pendant la guerre de Cent Ans, frappent ensuite les juifs français : bon nombre d’entre eux émigrent en Allemagne puis en Pologne, où ils fondent le judaïsme dit « ashkénaze ». Cela n’empêche pas quelques petits groupes de se maintenir à Paris, par dérogation, notamment dans le Marais. A partir du roi Henri II, les juifs sont à nouveau acceptés de manière officielle et permanente au sein du royaume : en Lorraine, en Alsace, dans les ports de l’Atlantique (Bayonne, Bordeaux, Nantes), et enfin dans la capitale.

Les nouvelles communautés renouent le plus souvent avec le modèle de l’« école », mais sur un plan infiniment plus modeste : dans des appartements ou des arrière-cours. L’un de ces oratoires, créé vers 1750, subsiste à Paris, rue des Rosiers.

Emancipés par la Constituante en 1790 et 1791 – les décrets sont encore promulgués au nom de Louis XVI –, les juifs français ne voient leur culte reconnu et réorganisé que près de vingt ans plus tard, sous Napoléon. Ils se dotent alors, dans un double souci d’intégration et de respectabilité bourgeoise, d’édifices plus vastes et plus élégants. La construction du premier « temple » israélite parisien, rue Notre-Dame de Nazareth, dans le IIIe, est autorisée en 1819 par Louis XVIII. Rebâti en 1852, il peut accueillir mille deux cents fidèles assis.

Mais la population juive parisienne croît si rapidement sous le Second Empire que le baron Haussmann lance deux nouveaux chantiers, pris en charge pour moitié par l’Etat : cette fois, il s’agira de « cathédrales », susceptibles d’accueillir plus de deux mille fidèles assis.

La Grande Synagogue, rue de la Victoire, inaugurée sous la IIIe République, en 1875, est l’œuvre d’Alfred-Philibert Aldrophe, l’architecte attitré des Rothschild : elle a tout d’une basilique romane. Celle des Tournelles, dans le Marais, inaugurée un an plus tard, est beaucoup plus originale : Marcellin-Emmanuel Varcollier, disciple de Victor Baltard, a mis en valeur la charpente et les colonnes métalliques, mises au point par Gustave Eiffel aux ateliers de Normandie.

D’autres synagogues, un peu plus petites, seront bâties à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle, avant et après la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat. Dans tous les styles : éclectique (rue Buffault), alsacien (rue Chasseloup-Laubat, rue des Abondances à Boulogne), Art Nouveau (rue Pavée), Arts Déco (rue Sainte-Isaure), néo-classique (rue de Montevideo)…

Curieusement, ces monuments, en dépit de leur intérêt urbanistique, semblent toujours se cacher dans des rues secondaires. Reflet d’un statut, officiel ou officieux, de culte « minoritaire » ? La Grande Synagogue avait été bâtie sur un terrain offert personnellement par Napoléon III : mais il fut rapidement admis, tant par Haussmann que par les dirigeants du Consistoire, qu’elle ne pouvait entrer en concurrence avec l’église catholique Notre-Dame de Lorette, sa voisine, ni « dominer » la rue La Fayette,  percée en 1823, puis prolongée en 1862.

Les habitudes de discrétion  (qui n’ont pas eu nécessairement d’équivalent en province ou dans d’autres pays européens) ont persisté jusqu’à nos jours : peut-être, en ce qui concerne la fin du XXe siècle, pour des préoccupations nouvelles de « laïcité » ou d’effacement du religieux. La synagogue du Mouvement juif libéral de France, construite en 1980, est pour ainsi dire ensevelie au milieu des tours du Front de Seine. Et celle du XIXe arrondissement, ouverte en 1993, lovée dans une impasse.

En 1939, près de 1,5 million de juifs vivent dans l’espace géopolitique français : en France métropolitaine (350 000), dans les possessions d’Afrique du Nord et du Levant (400 000), mais aussi dans des pays pénétrés par des influences françaises indirectes, comme l’Egypte, la Turquie, la Grèce, l’Iran ou la Roumanie. Nombre de ces juifs français ou francisés périssent pendant la Seconde Guerre mondiale. Près de 700 000 sont ensuite chassés des pays musulmans entre 1948 et 1989.

Au terme de ces bouleversements, survivants, rapatriés et réfugiés constituent une nouvelle communauté, forte de 700 000 âmes au moins. Elle réinvestit les anciennes synagogues, ou en crée de nouvelles, notamment dans les banlieues parisiennes. Retour de balancier : l’« école », qualifiée de « centre communautaire », reprend l’avantage sur le « temple », et le fonctionnel sur l’esthétique.

Mais déjà une nouvelle crise se profile à partir des années 2000. C’est dans ce contexte que la « visibilité » du nouveau Centre européen du judaïsme (CEJ) prend tout son sens. Cet ensemble de trois bâtiments, dont une synagogue de cinq cents places aux larges baies vitrées, répond sans doute à l’afflux de juifs parisiens dans l’Ouest de l’agglomération, réputé plus sûr, ainsi qu’à « l’aliyah intérieure », un regain général de participation à la vie communautaire et religieuse. Tout comme de nombreux oratoires et deux autres synagogues en construction dans le XVIe arrondissement. Mais en acceptant désormais la pleine lumière, le judaïsme parisien semble aussi prendre position pour une France qui n’aurait pas peur d’elle-même.

Inauguré le 29 octobre dernier par le président de la République et par le président du Consistoire israélite de France, Joël Mergui, le CEJ se situe à l’angle de deux grandes artères du XVIIe arrondissement de Paris, la rue de Courcelles et le boulevard de Reims. Il donne sur un espace public que la maire de la capitale, Anne Hidalgo, a baptisé « place de Jérusalem ». Et il porte, sur l’une de ses façades, une étoile de David dorée.

Il y a là une sorte de défi. Joël Mergui a rappelé que lorsque le projet a été lancé, voici trente ans, « la question de la sécurité quotidienne ne se posait quasiment pas : on n’avait pas besoin de penser à des caméras, à des sas d’entrée, à des gardes statiques, à des rondes… » La situation est devenue bien différente : « Des territoires entiers de la République ont été perdus, conquis par des extrémistes islamistes qui ont semé la mort. » Conséquence inévitable : « Des milliers de juifs ont choisi de quitter certains quartiers, certaines banlieues, certains pays d’Europe, inquiets de voir l’histoire se répéter… »

Fallait-il donc que le judaïsme se replie sur lui-même, ou qu’il s’inscrive, plus nettement que dans le passé, dans le paysage urbain ? « Le doute nous a sans cesse poursuivis », reconnaît Mergui. Mais en définitive, le Consistoire – qui fédère la quasi-totalité des synagogues françaises – l’a surmonté. Le Centre européen du judaïsme est le symbole d’un pari sur l’avenir.

© Michel Gurfinkiel et Valeurs Actuelles, 2020

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